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Maintien d’un « embargo total » à l’encontre de la junte au pouvoir à Bamako et mise en place immédiate d’une force de sécurité, pour freiner la progression des mouvements armés à l’intérieur du Mali, avec le soutien matériel et financier de la communauté internationale. Telles sont les conclusions du sommet ayant réuni lundi dernier à Dakar les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). L’organisation ouest- africaine a donc décidé de frapper fort en dépit des assurances données par les putschistes. Un vrai coup dur pour le Mali et ses nouveaux dirigeants. La CEDEAO envisage d’envoyer près de 3 000 hommes au Mali. Pour sauver un pays ou sauver une présidence ?

jpg_cedeao-sanction.jpgIl faut, en effet, ne pas se tromper d’analyse, encore moins de cibles, l’embargo étant une arme à double tranchant. Dans tous les cas, les chiffres avancés jusque-là paraissent insignifiants, au regard de l’ampleur des problèmes à résoudre sur le terrain. La CEDEAO s’étant décidée à passer à l’offensive, reste à savoir si les mesures prononcées seront vraiment efficaces. Les sanctions ciblées ont parfois fait leur preuve dans certains conflits. Mais viendront-elles effectivement à bout des nouveaux dirigeants maliens ? Si ces derniers se radicalisent, que pourrait donc faire l’organisation face aux enjeux nationaux, la classe politique malienne étant elle-même divisée à propos de l’avènement des putschistes ?

Mais au-delà de ceux qui les soutiennent et de ceux qui les rejettent, il y a aussi cette immense majorité des Maliens qui gardent encore le silence, parce qu’ayant perdu confiance aux élites politiques et militaires. Ceux-là ont bien d’autres préoccupations qui les éloignent des enjeux qui interpellent la classe politique et la société civile maliennes. Par exemple, le pays isolé par les sanctions, comment vaquer à ses occupations ? Comment se protéger et mettre à l’abri les siens, vu la menace que laisse peser l’avancée des rebelles sur le reste du pays ? Quoi qu’il en soit, la CEDEAO se montre bien déterminée à chasser la junte malienne du pouvoir et à rétablir les institutions républicaines dans leurs droits. Mais dans quels délais ?

L’organisation voudrait, sans doute, décourager toute aventure du genre et cela semble primordial. Une fois remis sur les rails, le Mali, Etat souverain, pourrait alors mieux défendre l’intégrité de ses frontières héritées de la colonisation. Mais quelles sont les conséquences possibles des sanctions ? Les mesures de la CEDEAO pourraient mettre le Mali à genoux et asphyxier le pays. Il y a donc risque de voir croître le nombre de personnes déplacées. Autrement dit, de nouveaux réfugiés économiques et sociaux pourraient bientôt prendre d’assaut les pays voisins. Ce sont autant de problèmes à prendre en compte car, il serait désastreux de vouloir ignorer les conséquences des mesures prises pour rétablir l’Etat de droit dans ses droits. Par ailleurs, la rébellion pourrait profiter de la déliquescence de l’Etat malien pour renforcer son autorité sur les localités occupées et aller à la conquête de nouveaux espaces.

Que ferait donc la CEDEAO si les rebelles du MLNA (Mouvement national de libération de l’Azawad) descendaient plus au sud, ou se hasardaient à dépasser le cadre des frontières maliennes pour s’attaquer à d’autres pays ? L’organisation sous- régionale serait alors certainement amenée à revoir sa feuille de route, elle qui bénéficie de l’appui du reste de la communauté internationale, actuellement suspendue à ses lèvres. Dans ses initiatives, la CEDEAO pourrait compter sur le soutien actif des autres organisations de la communauté internationale, notamment le Conseil de sécurité de l’ONU. Encore faudrait-il éviter de s’enliser dans des guerres sans fin, des incendies que même les Occidentaux qui sont mieux nantis, ont du mal à éteindre par la suite.

On le voit à travers le monde. Mais ô paradoxe ! Les sanctions à l’encontre des Maliens pourraient aussi passer pour une prime à la mal gouvernance. En effet, des chefs d’Etat membres de l’organisation pourraient être encouragés dans leur mauvaise gestion des affaires publiques. On le sait, l’incurie s’est sérieusement installée au sein de l’appareil d’Etat dans la plupart des pays africains. La boulimie du pouvoir a aujourd’hui atteint un tel degré de saturation que l’on se demande bien si les dernières mesures de la CEDEAO ne vont pas encourager l’impunité, le tripatouillage des textes constitutionnels, etc. De manière générale, à partir des événements survenus ces dernières années dans la sous-région, particulièrement au Mali et dans une certaine mesure, au Sénégal, il paraît utile de recommander encore une fois aux dirigeants africains, de faire preuve de sagesse. Il faut partir le moment venu. Certains signaux ne trompent pas.

Le contexte change vite et les citoyens avec. Il faut éviter de provoquer les peuples en tripatouillant la Constitution, en tentant de substituer les monarchies déguisées aux républiques, en confondant Trésor public et « tirelire » familiale. Comme si l’on détenait un pouvoir de droit divin et que ceux que l’on gouverne, étaient des moutons ! Avec le putsch du capitaine Sanogo, la preuve est encore faite que les sanctions sont bien loin d’être la panacée à l’instabilité. Il y a un problème de comportement à la tête de nos Etats. Les acteurs politiques gouvernent sans aucun sens de l’éthique. L’impunité règne en maître absolue.

Les dirigeants africains constituent en cela de véritables coupables et donc les seuls et vrais remèdes aux coups d’Etat. Tant qu’ils s’accrocheront au pouvoir, abuseront de leur autorité ou s’illustreront par la mal gouvernance, ils donneront des raisons à des « Sanogo » d’intervenir. En cela, point besoin de faire l’apologie des coups d’État. Les dirigeants assoiffés du pouvoir sont bien ceux-là mêmes qui savent les orchestrer de façon directe ou indirecte. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, arrive toujours ce qui doit arriver. En somme, après les sanctions contre la junte malienne et donc le Mali, le citoyen lambda, partout, peut se demander si les chefs d’État membres de l’organisation sous-régionale n’ont pas plutôt cherché à protéger leurs arrières. Pourquoi une instance comme la CEDEAO ne se préoccupe-t-elle pas de prendre les devants ?

Pourquoi cette inertie face aux tripatouillages des textes, aux nombreux cas de mal gouvernance qui handicapent l’atteinte des objectifs dans les pays membres ? L’évidence crève les yeux et la presse en fait quotidiennement état. La souveraineté des États membres dût-elle en souffrir, dans l’espace CEDEAO, il convient d’agir en amont et prévenir ainsi les coups d’État.

Pour conjurer le mauvais sort dans le cas malien, il est encore possible de privilégier la sempiternelle voie du dialogue républicain. Il faut prendre en compte les réalités du terrain afin de limiter les dégâts. Mais encore une fois, les chefs d’Etat africains doivent admettre la réalité : le temps est révolu où eux, leurs familles et leurs partisans, pouvaient disposer de la vie de leurs concitoyens et des ressources nationales sans aucune peur du lendemain.

Les peuples ont désormais tout compris. Le petit soldat, comme le citoyen lambda, militant de base, membre ou pas d’un parti politique, sait désormais qu’un dirigeant politique de la dimension du chef de l’État lui-même doit absolument rendre des comptes. On a beau trouver des formules alambiquées pour toujours reporter à plus tard, le jour arrivera où ce procès aura bel et bien lieu. Ce jour-là, il devra s’attendre à payer en cas de manquements graves. Les faits le montrent tous les jours à travers la planète.

« Le Pays »

04 Avril 2012

Source : Lefaso.net