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Alors que les Maliens vivent dans la terreur causée par l’insécurité généralisée, on nous organise une distraction sur les bisbilles au sommet.

Sadio Gassama, général de l’armée malienne, est aussi le ministre de la Sécurité intérieure et de la Protection civile. L’homme, formé pour endurer les pires scénarios des champs de bataille, est aujourd’hui au bord de la crise des nerfs.

Non seulement ne trouve-t-il pas les mots et les phrases opportuns pour apaiser l’angoisse de ses compatriotes face à la criminalité sauvage qui s’empare du pays, mais aussi agit-il comme un pilote sans GPS qui ne sait plus où atterrir alors que le kérosène de l’avion est sur indicateur rouge.

Mais Sadio Gassama n’est ni un paresseux ni, pour utiliser le jargon militaire, un tire-au-flanc. Alors, pour ne pas laisser en héritage l’image d’un ministre laminé et débarqué du gouvernement pour insuffisance de résultats, il cherche des solutions.

En attendant, voici le problème : le Mali est devenu, peu à peu, un enfer pour le citoyen honnête. Les bandits volent, violent, pillent, agressent et tuent. Ils le font nuit et jour, souvent pour des peccadilles dans le genre une moto Jakarta dont la valeur de revente illégale ne dépasse pas 75 000 CFA.

La police et la gendarmerie arrêtent certains malfrats ; ceux qui ont les « bras longs » se font relâcher illico presto, les autres retrouvent l’air libre, libérés dans des conditions douteuses par des magistrats. Les juges du Mali sont devenus tellement puissants et intouchables que certains se prennent pour Dieu.

Il est même interdit, officiellement, de dire d’un juge qu’il est malhonnête, corrompu ou pourri. Dans le Septentrion, la cote d’alerte est dépassée depuis belle lurette. La semaine dernière, c’est un forcené qui a dégoupillé deux grenades dans la cour d’un commissariat de Gao avant de se tuer avec la troisième au milieu du marché public.

Et pendant ce temps, ce temps où les Maliens se demandent s’ils ne feraient pas mieux de s’armer et de constituer des brigades d’autodéfense face à l’incurie de l’État, les voilà plongés à leur corps défendant dans un vaudeville. Selon les informations diffusées, le ministre Sadio Gassama a convoqué les flics de la capitale pour leur demander ce dont ils ont besoin pour bien travailler et les obstacles qu’ils rencontrent au travail.

Une partie des échanges a visé directement le contrôleur général Niamé Kéita, DG de la police nationale, accusé par des sous-officiers de saper leur autorité et de prendre des sanctions par abus de pouvoir. Il n’est pas question ici de défendre le colonel Kéita ou le sergent untel. Non, le problème se situe ailleurs : comment une réunion d’une telle importance pour la sécurité des biens et des personnes au Mali a pu dégénérer en bataille de positionnement ou en recherche de boucs émissaires ?

Rappelons que le ministre Gassama avait fait pareil avec les gendarmes et nous n’avons pu voir un psychodrame en résulter. On reproche, par exemple, à Niamé Kéita, de rendre à des chauffeurs de Sotrama leur cahier pris par des agents de la CCR.

Il faut faire la part des choses : d’un côté les policiers qui « arrachent » ces cahiers sans aucun motif valable sinon celui de soutirer illégalement des sous aux chauffeurs ; de l’autre, un DG de la police nationale ne doit pas intervenir à un si petit niveau et se mêler d’affaires d’infraction. Il peut certes corriger des injustices et des abus, mais avec la manière.

Le compte rendu de cette rencontre semble avoir accéléré l’éclatement d’une tension latente au sein du monde de la sécurité intérieure. Y a-t-il incompatibilité d’humeur entre le ministre et son DG de la police ? Qui veut la tête de l’autre ? Comment, dans ces conditions, s’étonner des failles dans le dispositif de lutte contre l’insécurité ?

La division ne produit pas de résultats, elle ne fait qu’aggraver le problème et rendre, au finish, les citoyens cyniques. L’urgence, aujourd’hui, est d’unir les efforts, de créer une atmosphère qui contribuera à faire changer la peur de camp. Pour le moment, nous sommes loin du compte et les criminels se frottent les mains.

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

14 Avril 2010.