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web-74.jpg Mamadou Sy est arrivé de son village natal il y a deux mois et a élu domicile à Missira, chez un oncle à lui du nom de Boubou Sy. Quelques jours après son arrivée dans la capitale, il réussit à se faire embaucher comme vendeur ambulant de crème glacée par un pâtissier local. Tous les jours, Mamadou sortait très tôt le matin et arpentait les rues de Bamako, en poussant une caisse montée sur deux roues et contenant la friandise qu’il proposait aux passants. Il sillonnait ainsi les quartiers de Quinzambougou, de Bagadadji, de Missira et de Medina-coura.
Pour attirer les chalands, le petit marchand se servait d’une trompette fixée sur la charrette. Le soir lorsqu’il regagnait la maison de son oncle et s’il n’était pas trop exténué, il s’associait aux autres enfants de la famille pour regarder la télévision dans le salon familial. Plus rarement, il sortait la nuit pour s’asseoir à la devanture de la concession et bavarder avec ses petits camarades.
Dans la nuit du 10 au 11 novembre dernier, un dénommé Abou Konaré se présenta dans la famille et demanda à voir le jeune garçon. L’homme se retira dans un coin de la cour avec Mamadou. Ils discutèrent quelques instants, puis Abou Konaré prit congé de son jeune interlocuteur et se retira près avoir salué les membres présents de la famille. Ces derniers n’avaient pas été trop intrigués par cette visite nocturne pourtant inusitée. Beaucoup pensaient que le visiteur était un employé de la fabrique de crème glacée où travaillait le jeune garçon et qu’il était venu lui passer des consignes pour la journée du lendemain.

Des manières louches

Ils se trompaient. Après le départ de Abou Konaré, Mamadou vint dans le salon et s’approcha de son oncle pour lui expliquer que l’homme avec lequel il avait discuté tantôt lui avait fait une proposition d’emploi plus alléchante. Il informa son oncle que Konaré lui avait trouvé un emploi rémunéré à 50.000 francs cfa, mais qui exigeait qu’il se rende dans la zone de la frontière avec la Guinée. Cependant, avait indiqué le recruteur, Mamadou aurait la permission de venir voir les siens chaque fin de semaine.

L’oncle Boubou, qui avait la soixantaine révolue, trouva louche aussi bien la proposition de l’inconnu que la manière d’agir de ce dernier. Il fit savoir à son neveu que quelqu’un de fiable n’aurait jamais entamé les choses de cette manière. Konaré, expliqua-t-il, aurait dû d’abord s’adresser au maître de maison avant de prendre contact avec un quelconque membre de la famille pour une question aussi sérieuse. Le vieux ne cacha donc pas que les manières cavalières du recruteur l’avaient profondément irrité. Le jeune garçon s’excusa et promit à son oncle qu’à la prochaine venue de Konaré, il le lui amènerait afin que le visiteur explique exactement ce qu’il désirait. Il assura son oncle qu’il n’entreprendrait jamais rien qui puisse fâcher ce dernier.

Deux jours plus tard, Konaré revint et comme promis, le garçon l’envoya expliquer à son oncle les conditions d’embauche et de rémunération qu’il lui proposait. Le visiteur indiqua au vieil homme qu’il avait effectivement un emploi extrêmement bien rémunéré pour son fils. Et que son choix s’était porté sur Mamadou à cause des qualités de gros travailleur consciencieux et discipliné qu’il avait remarquées chez l’adolescent. « Je le suis depuis un certain temps et je suis sûr qu’il ne decevra pas son employeur », indiqua Abou Konaré qui jura à son interlocuteur que son offre serait entièrement bénéfique pour l’enfant et qu’en outre, il s’engageait à veiller sur le garçon comme sur la prunelle de ses yeux.

Des sacrifices humains

Toutes ces belles paroles laissèrent l’oncle de marbre. Sans mâcher ses mots, il fit savoir au recruteur que malgré toutes les assurances données il ne croyait pas un seul instant à cette histoire d’emploi providentiel et qui exigeait de son neveu d’aller très loin de sa famille d’accueil. Sentant l’inutilité d’insister, Abou prit congé de la famille. Le lendemain matin,Mamadou se mit brusquement à faire ses bagages au grand étonnement de toute la famille. A ceux qui lui demandaient s’il retournait au village, il répondit qu’il s’apprêtait à rejoindre la frontière guinéenne où il avait obtenu un travail mieux payé que la vente des glaces. Nous étions le 13 novembre dernier. Trois heures plus tard, Mamadou sortit à l’insu de toute la famille et disparut dans la nature. Les parents se mirent à sa recherche sans succès.

Une semaine après la fugue de l’enfant, des membres de sa famille croisèrent fortuitement Abou Konaré au détour d’une rue. L’homme était en train de discuter avec d’autres jeunes gens auxquels il tenait le même discours que celui qu’il avait développé lorsqu’il avait pris attache avec Mamadou. Les parents du jeune disparu lui demandèrent les nouvelles de l’adolescent. La réponse de Konaré inquiéta tout le monde. L’homme prétendit ne rien savoir du garçon. Et voulut prendre le large Mais ses interlocuteurs étaient bien décidés à ne pas le laisser s’en tirer à si bon compte. Ils fient le cercle autour de lui et exigèrent qu’il leur réponde de manière beaucoup plus précise. Konaré finit par avouer que sa dernière rencontre avec le jeune garçon remontait à plus de deux semaines. Il reconnut cependant avoir demandé à Mamadou Sy de l’aider à trouver d’autres jeunes gens de son âge pour le même travail. Boubou Sy et un de ses frères conduisirent le suspect au commissariat de police du 3e Arrondissement où après l’expiration du délai légal de garde à vue, le commissaire Baradji se vit dans l’obligation de l’envoyer devant le parquet de la Commune III.

Le vendredi dernier les parents de Mamadou Sy très inquiets nous ont rendu visite à la Rédaction. Ils avouent craindre le pire pour leur proche. Car selon eux, la région d’origine de Abou est encore très animiste et les sacrifices humains y sont une pratique courante. Adama Baradji, l’adjoint du commissaire de police du 3e Arrondissement estime pour sa part qu’Abou Konaré appartiendrait à un réseau de trafiquants d’enfants. C’est pourquoi il n’a pas hésité à le déférer devant le tribunal de première instance de la Commune III. La police a fait ce qu’elle pouvait. Mais elle n’a trouvé aucun indice sérieux sur ce qui a pu arriver au jeune Sissoko. Et c’est cela qui plonge la famille Sy dans une inquiétude insupportable.

G. A. DICKO | Essor

4 décembre 2007