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Notre société, pourtant connue pour privilégier les valeurs de pondération et de tolérance, est aussi traversée de certains sentiments violents dont la manifestation fait parfois froid dans le dos. Parmi ces phénomènes, une place particulière doit être accordée à la haine que peuvent se vouer certaines coépouses et qui malheureusement alimente bon nombre d’histoires.

Comment naissent ces émotions extrêmes qui sèment la désolation au sein d’un foyer, voire d’une grande famille ? Les causes sont multiples. Il y a le cas sans doute le plus fréquent, celui de la jalousie que suscite dans la famille l’arrivée d’une dernière épouse, jeune et belle. Choyée et chouchoutée par le chef de famille, la nouvelle venue s’attirera inévitablement les foudres de ses « grandes sœurs » et éventuellement le rejet par sa belle-famille dont l’influence se voit éclipsée par les faveurs accordées à la préférée.

C’est ainsi que sans avoir rien fait de répréhensible et pour avoir suscité d’emblée l’antipathie des autres membres de la communauté, la « petite femme » est confrontée à une espèce de sainte alliance qui se mobilise pour la faire partir au plus tôt. Il peut arriver aussi que la situation inverse se produise : la nouvelle venue est adoptée avec enthousiasme par la famille de son mari. Cela parce que sa « grande sœur » s’était montrée insupportable avec ses beaux-parents et avait réussi à faire l’unanimité contre elle. Dans ce cas de figure, c’est la plus ancienne qui se voit combattue avec violence.

Mais quel que soit le scénario qui se produise, les effets sont absolument les mêmes. L’ambiance devient délétère, les intrigues se multiplient et peuvent déboucher quelques fois sur des drames que tout le monde s’est employé à provoquer, mais que personne ne veut assumer une fois que le pire arrive. Ainsi, entendons-nous parler de ces cas où l’une des épouses poussée à bout a jeté de l’huile bouillante sur le visage de sa « rivale » ; ou qu’une autre s’est servi d’un pilon pour fracasser le crâne de sa « sœur« ; ou encore qu’une exaltée a empoisonné (ou essayé d’empoisonner) sa coépouse avec de l’acide caustique. Il arrive très souvent aussi (et c’est là les situations les plus insupportables) que la malveillance et la violence se reportent vers les enfants, victimes de brimades sournoises ou de franches brutalités.

Des louanges appuyées et prolongées : Notre histoire d’aujourd’hui n’est pas aussi dramatique que celles auxquelles nous faisions allusion plus haut. Cependant elle montre comment la jalousie entre les épouses d’un homme peut engendrer des comportements mesquins et qui peuvent blesser autant que des coups portés physiquement. L’histoire a pour cadre la famille de L. T. qui vit actuellement à Daoudabougou, mais dont la grande famille se trouve à Bozola. T. a une seconde épouse dénommée Ramata et avec laquelle il vit depuis près de 30 ans. De cette union est née une fille, Fatoumata.

Il faut dire que les trois décennies de ménage ont constitué pour Ramata un interminable calvaire. Elle s’était attiré d’emblée la détestation aussi bien de la première épouse de L. que celle de toute la famille de son époux. Pour la pauvre dame, il n’y eut aucun jour de paix de ces deux côtés là et ce fut certainement l’amour qu’elle porte à son mari qui lui a permis de supporter en serrant les dents vexations et coups bas. La Providence qui veille sur les innocents offrit pourtant une belle consolation à la malheureuse. Cela à travers le beau mariage que réalisa le 3 avril dernier sa fille aujourd’hui âgée de 20 ans.

A cette occasion, L. qui n’ignorait pas le martyre qu’avait enduré sa femme tout au long de ces années de mariage voulut rendre un hommage public à cette épouse exemplaire.
Il mit soigneusement au point cette opération de revalorisation. Il commença par faire venir à lui un griot et une griotte qui connaissaient bien la famille. Il leur raconta tout ce que Ramata avait eu à endurer jusqu’à ce jour, puis il leur donna une importante somme d’argent comme rétribution des louanges qu’il souhaitait entendre sur sa femme. L. donna aux spécialistes de la parole des consignes bien précises : les louanges en question devaient être tout à la fois prolongées et très appuyées.

L. voulait aussi immortaliser ce moment faste pour son épouse. Il contacta Macky Thiam, le cameraman recruté pour filmer la cérémonie et lui conseilla de ne pas rater un seul mot de ce que les maîtres de la parole allaient dire de Ramata. En plus, ajouta-t-il, le cameraman devait tout particulièrement soigner l’épouse pendant sa prise de vue. « Mets-la en valeur et fais de telle sorte qu’elle soit très présente sur toutes les images. Je veux que tout le monde se rende compte que Ramata est une épouse modèle« , insista L.

Commencée au milieu de la matinée, la cérémonie atteignit son point culminant aux alentours de 17 heures. Ce fut en effet ce moment que choisirent les griots pour se mettre en route. Ils avaient remarqué que l’assistance était alors à son comble. Les invités se serraient les uns contre les autres sous les bâches au point qu’il était impossible de se déplacer entre les chaises et les bancs.

Tellement incroyable

Le cameraman qui bougeait constamment pour trouver les meilleurs angles de prise de vue s’entendit reprocher sa mobilité excessive par un membre du clan de la coépouse de Ramata. L’homme commit alors l’imprudence de répondre qu’il avait reçu du patron l’instruction de faire les meilleures images possibles de la deuxième épouse. Son interlocutrice sursauta en entendant cette explication et elle courut informer les siens du projet de L. Tout de suite, toutes les femmes de la famille se réunirent et décidèrent que les louanges de Ramata ne devaient pas apparaître sur la cassette vidéo. Elles se cotisèrent et donnèrent 5000 F au cameraman pour cela.

Macky Thiam, sans rien laisser paraître du deal qu’il venait de conclure, enregistra la cérémonie de bout en bout, puis se rendit à son laboratoire où il effectua le montage final de son film. A partir du « master » (copie originale) il repiqua un nombre considérable de cassettes sur lesquelles il n’y avait pas une seule image de Ramata, et pas le moindre écho des compliments que lui avaient adressés les griots. Mais une fois ce travail fini, l’homme lui-même jugea qu’il était allé un peu loin et choisit de disparaître de la circulation. Au grand dam de L., de Ramata et de la jeune mariée, qui étaient tous pressés de voir le produit final.

Ce ne fut que le 5 avril dernier que L. put remettre la main sur Macky Thiam. Ce dernier fit savoir à son commanditaire qu’il avait terminé son montage et qu’il arrivait avec les cassettes. Le cameraman s’assit tranquillement avec le trio cité plus haut pour visionner son film. Tout y était, sauf le passage des éloges de Ramata. Interrogé sur cette anomalie, le cameraman répondit que la cassette comprenant la partie demandée était tombée de sa poche pendant qu’il traversait à moto le Niger par le pont Fahd. L’explication était tellement incroyable qu’elle plongea dans la stupéfaction L. et les deux dames. Faisant le siège de Thiam, ils inondèrent ce dernier de questions pour savoir comment cela avait pu arriver. Mais le cameraman fit front et répéta inlassablement sa version : la cassette avait glissé de sa poche et était tombée dans le fleuve.

Pas du tout convaincu, L. entreprit sa propre enquête et finit par découvrir le complot qui avait amené la disparition des images des louanges de sa femme Ramata. Il comprit que c’était par jalousie que sa première épouse ainsi que les autres membres de sa famille qui n’avaient jamais aimé sa deuxième femme avaient agi. Ils étaient allés jusqu’à corrompre Macky Thiam pour que ce dernier escamote la partie qu’ils ne voulaient pas voir. Sans perdre de temps, L. se rendit au commissariat du 4e arrondissement et porta plainte contre le cameraman.

Conduit devant l’inspecteur Faguimba Camara, Thiam maintint dans un premier temps sa version. Mais lorsqu’il comprit où pouvait le conduire son acte, il avoua avoir pris de l’argent avec les adversaires de Ramata. Il reconnut aussi avoir effacé les louanges sur les rushes, c’est à dire sur les cassettes qui contenaient la version intégrale de la cérémonie et qui lui avaient fourni les éléments pour monter son film.

L’inspecteur établit le P.V. et s’apprêtait, au moment où notre équipe de reportage passait, à envoyer le « censeur » devant le procureur de la Commune V. Là-bas, Thiam se verra signifier la gravité de son acte.

G. A. DICKO

L’Essor du 16 avril 2008.