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D’immenses fortunes ont été bâties sur la Route du Poisson

Assis sur une chaise en paillote devant son magasin, Lahabib Téréta, observe les automobilistes et motocyclistes. Les ronronnements et klaxons incessants des engins semblent ne point le perturber. Vêtu d’un boubou en tissu bleu foncé, verre noir sur le nez, une chechia grise sur la tête, le septuagénaire s’extirpe de son oisiveté pour nous recevoir. Lahabib Téréta est un vendeur de poisson fumé à Ngolonina.

Une activité qu’il a apprise de ses parents pêcheurs de l’ethnie bozo depuis sa tendre enfance. Voyant la vente aux étrangers devenir de plus en plus lucrative, ils ont commencé le négoce. «Dans le temps, bien avant les indépendances, les Ghanéens venaient majoritairement s’approvisionner en poissons à Mopti. Ensuite, quelques Nigérians, Togolais et Béninois étaient aperçus sur nos berges», soutient Lahabib Téréta. Ceux-ci venaient acheter du poisson fumé, séché et frais mais aussi des peaux de bœufs et moutons. C’est de cet itinéraire, très florissant et célèbre, d’où est venu le nom «La Route du Poisson».

La Route du Poisson traverse le Mali du Nord-ouest au sud-ouest depuis Mopti, où arrive le poisson pêché dans le Bani, en direction du Burkina Faso, du Niger, de la Côte d’Ivoire et du Ghana dans un premier temps. Ensuite, le Nigeria, le Togo et le Bénin s’y ajoutent. Au fur et à mesure que les échanges se développèrent d’autres articles ont fait leur entrée sur la Route du Poisson, dont les produits industriels importés, les légumes (produits dans la zone de Koro et Bankass vers le Burkina Faso) et bien d’autres. 

La plupart de ceux qui ont pratiqué le commerce sur la Route du Poisson sont soit décédés, soit incapables de rendre des témoignages aujourd’hui, dû à leur vieil âge, regrette Lahabib Téréta. «Le moment où la route était en plein essor, c’était mon père et ses pairs qui effectuaient le voyage jusqu’au Ghana bien avant l’indépendance du Mali. Suite à cela, mes frères aînés se sont installés au Ghana, ce qui a entraîné la formation d’une forte communauté malienne au Ghana surtout à Kumasi», relate-t-il

LA PEUR BLEUE DES FÉLINS- Mohamed Lamine Haïdara, est un opérateur économique malien vivant à Accra depuis 1998. La quarantaine, ce ressortissant de Gao, opérant dans le domaine des hydrocarbures, fait partie des chefs d’entreprise maliens à succès basé au Ghana. La Route du Poisson de par son essor a ouvert le chemin vers d’autres commerces.

«Mon grand-père et d’autres membres de la famille quittait Gao pour Kumasi avec leurs troupeaux de bœufs qu’ils vendaient une fois à destination. Les échanges à l’époque se faisaient par troc, c’était dans les années 1900», affirme Mohamed Lamine Haïdara.

Le périple était empreint de dangers et d’embûches. Les anciens se déplaçaient la nuit grâce aux étoiles, qui leur servaient de boussole d’après ce que son père lui racontait et se reposaient la journée. Et ceci durant 3 mois en moyenne. De plus, les attaques d’animaux sauvages comme les lions et les hyènes étaient fréquentes. Afin d’éviter ces attaques, les voyageurs ont appris à décoder les traces laissés par ces derniers, surtout celui du lion.

Mais aussi, en cas de danger, tout le troupeau s’agitait ce qui leur indiquait le niveau du danger. Plus les traces de pas étaient fraiches, plus le danger était imminent et il fallait donc changer de trajectoire et éviter toute confrontation avec le ou les lions.

Quant aux autres prédateurs, ils ne craignaient pas la confrontation. «Les attaques de lions étaient fréquentes surtout au niveau de la bande d’Agacher, frontière actuelle Mali-Niger-Burkina Faso selon ce que nos parents nous racontaient», ajoute Mohamed Lamine. Une fois au marché de Kejetia à Kumasi, un important carrefour commercial à l’époque, les voyageurs s’adonnaient à leur business. Dès que tout était vendu, certains continuaient sur Lomé pour prendre des marchandises et autres présents pour leur famille, d’autres par contre s’approvisionnent sur place. 

D’immenses fortunes ont été bâties sur la Route du Poissonparmi lesquelles on peut citer Asoma Banda, l’une des plus grandes fortunes du Ghana, Asantehene, le Roi des Akan basé à Kumasi et dans la diaspora malienne. Asoma Banda venait à pied dans les années 1955 à Mopti se procurer du bétail pour le business familial et les amenait au Ghana.

De ce commerce est né l’une des plus fructueuses entreprises africaines basée à Londres, Antrak Group of Companies, avec plus de 150 représentations dans le monde, plus de 500.000 emplois créés, et l’une des premières compagnies aériennes possédée par un Africain, Antrak Air. Aussi, selon Mohamed Lamine Haïdara, il y avait un Libano-Syrien nommé Bijaj qui faisait le commerce du poisson. «Ce dernier a amassé une très grande fortune. Il avait des boutiques, magasins et des camions pour assurer le transport avec des centaines d’employés à Mopti, Koro, Bankass, Bobo-Dioulasso, Ouahigouya et Kumasi», relate-t-il. Bijaj échangeait en grande partie avec les Yorubas du Nigeria. C’était durant le règne de feu Kwame N’Krumah.

 Quant à la diaspora du Soudan français, beaucoup finiront par se convertir à d’autres commerces. C’est le cas de Ousmane Bocoum, aujourd’hui âgé de 85 ans, résidant à Bamako. Assis dans sa chambre, les pieds croisés sur un tapis de prière, l’octogénaire est entouré de livres en arabe et écoute des notes vocales sur son Smartphone. Dans un coin de la chambre, un boîtier de wifi clignote. «Mon père est originaire de Handjame dans le Cercle de Niafunké, c’est lui qui était installé au Ghana où je suis né en 1945. Il était dans le commerce du diamant et l’échange d’argent (bureau de change, les monnaies utilisées étaient le Fcfa et le pound britannique) sur le marché et certains de ses frères et cousins évoluaient dans le commerce de l’or» relate-t-il.

Aussi sa famille était propriétaire d’un grand cheptel dans le delta du fleuve Niger qu’il vendait. «De ce commerce, j’ai plus tard développé plusieurs autres business, dont l’ouverture d’une usine de matelas», ajoute-il.

«Comme nous, beaucoup de Maliens ont fait fortune grâce à la Route du Poisson jusqu’à l’avènement au pouvoir de Jerry John Rawlings. Les biens des étrangers étaient confisqués, les entreprises nationalisées, les comptes bancaires des étrangers bloqués. Suite à cela, beaucoup, dont moi-même, ont quitté le Ghana ruiné», raconte-il avec amertume.

UN IMPORTANT CENTRE DE PRODUCTION DE LEGUMES- «La Route du Poisson est aussi la route des légumes», soutient Abdoulaye Garba Maïga, président du Conseil régional de Mopti. En effet, selon ce dernier, en plus d’être la capitale du poisson, la Région de Mopti est un important centre de production de légumes et dessert le Burkina Faso, le Niger, la Côte d’Ivoire et le Ghana à travers Bandiagara et Koro. Une autre activité perturbée depuis le début de la crise.

Selon le directeur régional de la pêche de Mopti, Bokary Guindo les exportations et échanges ont drastiquement baissé ces dernières années. «En 2011-2012, seulement 1.050 kg et 5.600 kg de poissons frais et séchés, respectivement ont été exportés vers le Burkina Faso. En 2013, 80.556 kg de poissons fumés ont été exportés au Nigeria. En 2019, 286.241 kg de poissons fumés exportés au Nigeria aussi. En 2020, seulement 4.235 kg ont été exportés au Nigeria», affirme Bokary Guindo. En 2021, avec le retour des militaires et la sécurisation de certains axes, les personnes commencent à reprendre les activités petit à petit. «Avec la présence des forces de sécurité sur la route, les activités reprendront s’il plait à Dieu», affirme-il confiant.

Fotigui Cissé est un vendeur de poissons basé à Mopti. Nous l’avons rencontré lors de son passage à Bamako. Le cinquantenaire voyageait sur la Côte d’Ivoire depuis 1992 où il se rendait dans les localités de Daloa, Bouaké et d’autres villages pour vendre. «Je vais maintenant au Burkina Faso à Ouagadougou et Ouahigouya où j’ai des clients fidèles», assure-il. Et d’ajouter qu’il est de plus en plus difficile de trouver du poisson au Mali, ce qui a entraîné une hausse des prix donc de moins en moins de bénéfices. Aujourd’hui, le secteur est saturé, on a l’impression que tout le monde vend du poisson aujourd’hui. Cela est dû au manque d’emplois, pense M. Cissé.

Fotigui Cissé explique que d’après ce que les anciens lui racontaient, la notion de transformation du poisson a été introduite par les Ghanéens qui en demandaient de grandes quantités, une chose méconnue des Maliens auparavant. Le poisson frais, fumé et séché de Mopti est le plus prisé dans la sous-région. Malgré la baisse de la production du poisson dû au changement climatique et biens d’autres facteurs, le retour de la sécurité reste prometteur pour une activité économique pérenne pour Mopti et le Mali tout entier, estiment les différents acteurs opérant sur la route du poisson. 

Source: L’Essor