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Les Bamanans disent que pour avoir la paix de l’âme dans son foyer, il vaut mieux marier quatre femmes plutôt que deux ou trois. Ainsi, elles se regroupent deux par deux et vous êtes quitte. Un ménage à trois ou deux, parait-il, c’est l’enfer. Le matin si vous avez hâte de quitter la maison à cause des querelles de mégères, le soir vous n’avez aucune envie d’y retourner. Les Bamanans disent aussi qu’une amitié à trois se fait toujours dans le dos de l’autre. Dans ses fables La Fontaine nous donne le triste exemple de ces unions malheureuses : « l’un voulait le garder ; l’autre le voulait vendre ; arrive un troisième larron qui enlève maitre Aliboron ». Comme dans « l’âne et les trois voleurs », les malfrats et les pirates de haute mer ne s’entendent jamais sur le partage du butin.

Mais qu’en est-il au juste du partage du pouvoir et surtout du pouvoir à trois ? Les Romains de qui nous tenons le pouvoir par le peuple et pour le peuple sont aussi les premiers à inventer un monstre sacré du genre de l’hydre des marais de Lerne. Le triumvirat était un serpent à trois têtes dont la première mouture réunit César, Pompée et Crassus tandis que la seconde rassembla Octavien (futur Auguste) Antoine, (un lieutenant de Jules César) et Lépide. Ces ménages à trois ne durèrent que le temps d’une rose. Pompée ayant ordonné à César revenant d’une compagne victorieuse de rentrer à Romesans son armée, celui-ci franchit le Rubicon et occupe l’Italie. La guerre civile éclate et César écrase Pompée à Pharsale.

L’expérience de la réunion de trois personnalités politiques qui se partagent le pouvoir continua sous le règne des soviets. Cette fois-ci ce fut le temps de la troïka qui régna longtemps sur l’Union Soviétique. Ce triumvirat politique était composé de Nicolaï Podgorny (président du Présidium du Soviet suprême de 1965 à 1977) Alexeï Kossyguine, président du conseil des ministres de 1964 jusqu’à sa mort et Léonid Brejnev, le tout puissant secrétaire général du PCUS qui a succédé à Khrouchtchev. A défaut d’entente parfaite, il n’y eut aucune friction et ces trois hommes peuvent être considérés comme les dignes continuateurs de l’œuvre de Lénine.

Incapables de s’entendre pour diriger leur pays, les responsables politiques béninois ont cru trouver leur salut en s’abreuvant aux sources du passé. Ils ont alors trouvé une formule mi-figue mi-raison appelée «conseil présidentiel tournant», qui visait à donner le pouvoir pendant deux ans au trio Maga-Apithy-Ahomadegbé. Expérience malheureuse, s’il en fut, car le premier à entrer au palais, Hubert Maga, fut promptement chassé au bout d’un an par le général Christophe Soglo. Ainsi Sourou Migan Apithy (que Modibo Keïta sauva de la noyade à l’école William Ponty de Dakar) et Christian Ahomadegbé en restèrent au stade d’un rêve doré.

La transition malienne emprunte-t-elle la même trajectoire vertigineuse que ces précédents ? D’aucuns le disent volontiers considérant la cohabitation au sommet de l’Etat d’un premier ministre dit de pleins pouvoirs, d’un président par intérim et de l’homme fort de l’armée le capitaine Amadou Haya Sanogo. Les rôles sont pourtant bien définis mais ils continuent toujours de penser que c’est le Chef de la junte qui tire les ficelles dans l’ombre. Est-ce parce que comme l’a dit Mao, le pouvoir est au bout du fusil ? Alors Cheick Modibo Diarra et même Dioncounda Traoré prendraient leurs ordres à Kati. Pourtant ces derniers temps le capitaine Sanogo a fait profil bas en appelant, la troupe à la retenue. Les gens de la CEDEAO disent même qu’il n’y a pas de dirigeants à Bamako.

Face à un Dioncounda Traoré qui se comporte comme un empereur japonais en n’iraugurant que les chrysanthèmes, le premier ministre apparait de plus en plus comme le porte parole du Mali dans les fora internationaux. Le temps de l’inexpérience passé, il a pris du poils de la bête et a fait de la récupération du septentrion son cheval de bataille. Il va donc dans le sens de l’opinion et en cela il déteint nettement sur ses deux autres compagnons. Alors triumvirat, troïka ou tricéphalisme ? Pour le moment, c’est l’heure de la coexistence pacifique.

Mamadou Lamine DOUMBIA

L’Indépendant du 23 Octobre 2012