Partager

Mardi dernier, le gouvernement, au lieu de fournir des chiffres, n’a donné que les tendances qu’il aurait constatées à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle du 28 juillet. Le ministre en charge des élections n’a pas convaincu grand-monde, et pour cause, il n’avait aucune preuve à fournir à des journalistes insistants.

Le jour même du vote et le lendemain, les observateurs nationaux et internationaux présents à Bamako étaient tous unanimes : l’élection présidentielle du 28 juillet s’est déroulée dans de bonnes conditions de transparence et de régularité. C’est vrai, avouent-ils, il y a eu des irrégularités, notamment dans l’organisation matérielle du scrutin, mais cela n’entache en rien la sincérité et la crédibilité des résultats.

Pendant ce temps, le ministre de l’administration territoriale, de la décentralisation et de l’aménagement du territoire promet des résultats partiels pour le mardi suivant le jour du scrutin, à 15H. Effectivement, Moussa Sinko Coulibaly, le jour annoncé, viendra devant la presse et les mandataires des candidats, avec plus d’une heure de retard, pour lire une déclaration. 53,5% et 33,33% sont les seuls chiffres dont il disposait.

Le premier correspond au taux de participation, historique, le second au nombre de bulletins de vote décomptés sur l’ensemble du territoire nationale et dans certaines représentations diplomatiques et consulaires. Voilà tout ce que le ministre avait à offrir à un nombreux public qui s’était montré assez patient car croyant avoir les résultats, ne serait-ce que partiels, d’une élection aussi importante. Au lieu de cela, le peuple a eu droit à un commentaire selon lequel Ibrahim Boubacar Kéita, le candidat du Rassemblement pour le Mali (Rpm) serait venu en tête, largement devant Soumaïla Cissé, candidat de l’Union pour la République et la Démocratie (Urd) suivi de Dramane Dembélé, porte-drapeau de l’Adema.

Ni chiffres ni taux

Aux questions insistantes des journalistes de savoir sur quels chiffres l’administration se base pour donner Ibk gagnant, Moussa Sinko Coulibaly a été incapable d’en fournir. Ni le nombre de voix par candidat ni le taux de chacun d’eux. Rien sauf cette autre phrase qui pourrait être lourde de conséquence : l’écart entre les candidats est tellement grand que si la tendance continue avec le dépouillement des deux tiers restants, il n’y aura pas de deuxième tour. C’est donc au ministre et non à la Cour constitutionnelle ou au peuple de décider s’il faut continuer la partie ou arrêter les frais.

Cette « décision » du ministre Coulibaly commence déjà à conforter chez certains la thèse selon laquelle l’administration d’Etat a pris fait et cause pour Ibk. On se rappelle qu’il y a quelques jours à peine, des candidats avaient dénoncé la fabrication de près de deux millions de cartes d’électeur sans titulaires. Le ministère de l’administration territoriale, de la décentralisation et de l’aménagement du territoire avait été mis en cause et accusé de vouloir organiser une fraude massive en faveur d’Ibk. Cette question a été éclaircie, quoique…

D’autre part, les mêmes accusations ont été portées sur les militaires de l’ex-junte à laquelle appartient le colonel Moussa Sinko Coulibaly qui doit son poste de ministre au fait d’avoir été un des auteurs du coup d’Etat du 23 mars 2012. D’où la conclusion, dans plusieurs camps politiques, que le ministre en charge des votes va faire élire à la tête de l’Etat un homme susceptible d’absoudre ce crime imprescriptible qu’est un coup d’Etat au Mali. Pour beaucoup, bien qu’Oumar Mariko a toujours salué haut et fort le putsch du 23 mars, c’est surtout Ibk qui a acquis -il s’en défend- la réputation d’être le responsable politique le plus proche de la junte qui, en réalité, continue de tirer les ficelles des marionnettes politiques.

Pour les putschistes, le choix du président du Rpm est significatif : l’homme a beaucoup plus de popularité et de charisme qu’Oumar Mariko ; il a beaucoup plus de stature d’homme d’Etat pour avoir occupé de très hautes fonctions comme celles de Premier ministre ou de président de l’Assemblée nationale. Mais surtout, l’homme s’est très souvent opposé à l’ennemi juré des putschistes, le général Amadou Toumani Touré qu’ils ont déchu de son piédestal.

De plus, à l’issue de la présidentielle de 2002 où il est arrivé troisième derrière ATT et… Soumaïla Cissé, Ibk aurait estimé qu’on lui aurait volé sa victoire électorale. Au fil des ans et des indiscrétions, cette thèse a fait son petit bout de chemin dans l’opinion publique.

Ensuite, le président du Rpm, qui avait pourtant un cadre de son parti dans le gouvernement, n’a pas manqué de dénoncer l’Accord d’Alger qui consacrait l’allègement du dispositif militaire dans le nord du pays, notamment à Aguel Hok où, faute de moyens, des soldats maliens furent massacrés par les groupes armés rebelles terroristes.

Démettre ou limoger

Les militaires auraient-ils donc décidé, en cette année charnière, de lui restituer sa victoire au point de lui en fabriquer une avec la complicité de la communauté internationale ? Les membres du Fdr (Front pour la sauvegarde de la démocratie et la République) y croient et viennent de demander la démission ou le limogeage d’un membre de l’exécutif qui prend des décisions propres au pouvoir judiciaire.

Mais leurs gesticulations ne serviront à rien car la nouvelle donne arrange tout le monde ou presque : le gouvernement sortant jugé illégitime et peu crédible, les hommes de Kati soucieux de conjurer les menaces judiciaires, la communauté internationale pressée de régler le cas Mali, le nouvel homme fort du pays qui croit au mirage des milliards d’Euro. Alors qu’il fournisse des chiffres ou pas, le gouvernement a déjà pris sa décision et les contestataires doivent s’en accommoder. Le vin est tiré, il faut le boire. Jusqu’à la lie.

Cheick TANDINA

01 Août 2013