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Réserve de la Mauritanie sur l’opérationnalisation de la force commune du g5 sahel : Une position calculée qui manque d’élégance

A peine le sommet des chefs d’Etat du G5 Sahel qui a acté l’opérationnalisation d’une force commune a-t-il refermé ses portes dans la capitale malienne que des interrogations fusent quant aux chances de succès de l’opération. En effet, à la question du nerf de la guerre qui est loin d’avoir été entièrement résolue, vient s’ajouter la position mitigée de la Mauritanie quant à sa participation à l’effort de guerre.

En effet, pour le président Mohamed Ould Abdel Aziz, la situation du terrorisme dans la zone sahélo-saharienne est aujourd’hui beaucoup plus complexe et nécessite des moyens conséquents pour y faire face. Pour lui, si l’intervention énergique de la France en 2013 a été « un coup d’arrêt vital » à la progression du terrorisme au pays de Ibrahim Boubacar Kéïta, « la menace s’est étendue géographiquement, complexifiée avec de nouveaux groupes à connotation ethnique et la détresse croissante de certaines populations, là où l’Etat reste absent, les rend de plus en plus inféodées aux terroristes qui contrôlent leur zone, par les armes comme par l’argent ».

Aussi n’entend-il pas se lancer dans une aventure comme l’opérationnalisation de la force commune anti-terroriste, sans disposer au préalable des moyens financiers et logistiques nécessaires.

Le président mauritanien donne le sentiment de ne pas être sur la même longueur d’ondes que ses pairs du G5 Sahel

Quand on sait que ces moyens sont justement ce qui fait le plus défaut, il y a de quoi doucher l’optimisme et l’enthousiasme de tous ceux qui, y compris certains de ses pairs, voyaient en cette force une raison de plus de croire en la possibilité de nos Etats de prendre un ascendant décisif sur les fondamentalistes qui écument la région et qui n’ont toujours pas abandonné leur rêve de la mettre sous coupe réglée. Le président mauritanien voudrait dire qu’il ne croit pas en la stratégie actuelle de déploiement de la force commune qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

Mais cette position calculée qui peut être vue comme une façon détournée de se désolidariser de ses pairs, manque quelque peu d’élégance. En effet, en posant l’exigence des moyens financiers et des équipements comme préalables, le président mauritanien donne le sentiment de ne pas être sur la même longueur d’ondes que ses pairs du G5 Sahel et leur hôte français, avec lesquels ils ont pourtant arrêté de commun accord, face aux difficultés de financement, d’aller progressivement dans l’opérationnalisation de cette force dont l’importance et la nécessité ne sont plus à démontrer, et qui verra aussi les pays concernés mettre la main à la poche. Pire, cela donne le sentiment que l’homme fort de Nouakchott ne se sent pas concerné au même chef que les autres Etats de la sous-région qui sont plus dans l’œil du cyclone djihadiste que son pays qui a réussi peu ou prou à réduire la voilure des fous d’Allah. Preuve si besoin en était, que les chefs d’Etat du G5 Sahel sont peut-être couchés sur la même natte, mais ne font pas forcément les mêmes rêves. Si c’était le cas, Mohamed Ould Abdel Aziz aurait tort car, il est bien connu l’adage selon lequel « quand la case de ton voisin brûle, il faut vite l’aider à éteindre l’incendie avant qu’il ne se propage». Et rien ne dit que les choses ne vont pas évoluer autrement. Aussi, en plaçant la barre aussi haut sans piper mot sur la provenance des moyens financiers qu’il attend, l’on se demande où il veut véritablement en venir.

Est-ce une façon de mettre la pression sur les traditionnels bailleurs de fonds que sont les pays occidentaux, dans le but de les amener à cracher davantage au bassinet ? Ce n’est pas exclu.

Car, à y regarder de près, l’on peut se convaincre qu’ils sont aussi concernés que les pays du Sahel par la question du terrorisme dans cette zone ; eux dont les ressortissants s’y font régulièrement enlever par des trafiquants sans foi ni loi, quand ils ne sont pas tout simplement les cibles privilégiées lors des attaques terroristes.

On peut comprendre la prudence du président mauritanien

Toutefois, à la décharge du président mauritanien, l’on ne peut pas dire que sa position manque de réalisme. En effet, face au dénuement de nos Etats, le plus grand danger que court le G5, serait de se lancer dans une telle opération sans avoir les garanties que tous les moyens suivront, pour ne pas finir par se retrouver au milieu du gué, par manque de moyens financiers. Et une telle éventualité n’est pas à exclure, si d’autres bailleurs de fonds n’emboîtent pas d’ici-là le pas à la France et à l’Union européenne. Or, tout porte à croire que dans les circonstances actuelles, il serait illusoire de compter sur le pays de l’Oncle Sam dont les préoccupations et les priorités du chef de l’Etat semblent ailleurs que dans le financement de la guerre contre le terrorisme au Sahel.

En outre, quand on voit toute la difficulté qui est aujourd’hui celle d’un pays comme le Tchad logé aux avant-postes de la lutte contre le terrorisme dans la région, face à la conjoncture économique qui le frappe de plein fouet en raison non seulement de la chute des cours du pétrole, mais aussi des énormes sacrifices financiers consentis dans la lutte contre le terrorisme par l’engagement de ses troupes sur plusieurs fronts, l’on peut comprendre la prudence du président mauritanien, qui recommanderait d’avoir toutes les cartes en main, avant de se lancer dans une telle opération dont il ne fait pratiquement pas de doute qu’elle se jouera à l’usure. Le hic est qu’une telle position tendrait à faire le jeu des terroristes en leur laissant le champ libre et l’initiative des opérations. C’est un luxe que ne peuvent se permettre les pays du Sahel déjà pris à la gorge d’une forte étreinte qu’ils ont du mal à desserrer. Il y va de leur survie.

Le Pays du 04 Juillet 2017