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Depuis l’installation d’Ibrahim Boubacar Kéita (IBK) au palais de Koulouba, « la confiance » entre Bamako et les groupes armés du Nord-Mali n’a jamais été au rendez-vous. La non- application par Bamako de l’Accord intérimaire de Ouagadougou a provoqué au sein des groupes armés du Nord, frustration, colère, et rancoeur. Et l’impression d’avoir été trahi semble s’expliquer, selon ces groupes, par la confiance excessive que Bamako accorde plus à la légitimité démocratique du nouvel exécutif qu’à son empressement à parvenir à un règlement pacifique définitif de l’équation politico-militaire du Nord-Mali.

Ainsi, les groupes armés du Nord-Mali avaient décidé de remettre les pendules à l’heure en suspendant leur participation aux travaux du « comité de suivi et d’évaluation » de l’Accord intérimaire de Ouagadougou. Mais le 5 octobre, ils ont renoncé à jouer la carte du pire, en reprenant, avec la bénédiction du médiateur de la CEDEAO, Blaise Compaoré, leur participation à ce comité, donnant ainsi une chance à la paix.

On a le sentiment que Bamako cherche désespérément à gagner du temps, en évitant de faire les choix nécessaires

Bien sûr, il serait facile de condamner l’attitude des dirigeants des principaux groupes armés du Nord-Mali. Ce serait occulter la complexité de ce conflit entre Bamako et les groupes armés du Nord, complexité qui semble de plus en plus excéder nos capacités cognitives.

En vérité, Bamako semble accumuler les « erreurs » stratégiques en ramenant ce conflit avec les groupes armés du Nord-Mali à un problème strictement militaire. Evidement, l’exécutif malien actuel ne le reconnaîtra jamais officiellement. Mais il n’empêche, trop de non-dits entourent et déterminent, actuellement, les choix stratégiques de Bamako. On a le sentiment que Bamako cherche désespérément à gagner du temps, en évitant de faire les choix nécessaires. Or, avec le Nord-Mali, se joue le destin du Mali tout entier.

Il n’est pas, en vérité, de question plus déchirante pour l’Etat malien que celle du « Statut du Nord-Mali ». Cette question continue, qu’on le veuille ou pas, à ruiner politiquement et moralement le Mali tout entier.

C’est pourquoi l’immense majorité des Maliens espère, attend le règlement définitif du conflit au Nord-Mali. Et, avec l’arrivée au pouvoir d’IBK, tout le monde au Mali, s’attendait, à un changement décisif de Bamako sur le dossier du Nord-Mali. En acceptant de jouer pleinement, de nouveau, leur rôle au sein du « Comité de suivi et d’évaluation », les groupes armés du Nord-Mali viennent d’afficher leur bonne foi politique, démontrant du coup que les liens ne sont plus coupés avec Bamako.

A l’heure actuelle, tout indique que ces groupes ont entamé une marche décisive vers ce qu’il faut bien appeler « la Saharaouisation » du conflit

Aujourd’hui, un seul impératif doit prévaloir : sauver et appliquer « intégralement » l’Accord de Ouagadougou. Cela dit, il ne faut pas se bercer d’illusions. Car si, en apparence, tous les protagonistes clament leur volonté de respecter cet Accord, dans les faits, tous traînent les pieds. Pourquoi ?
Du point de vue de Bamako, il s’agit de faire respecter par les groupes armés, l’intégrité territoriale et la souveraineté totale de l’Etat malien.

IBK a juré à son peuple de lui rendre sa grandeur. Il est conscient qu’une « haine » continue à unir l’opinion malienne contre les groupes armés du Nord-Mali tels que le MNLA, le HCUA et le MAA. Ces groupes savent, par dessus tout, que Bamako ne leur concédera jamais « l’indépendance » qu’ils réclament tant pour « l’Azawad ». Il s’agit pour Bamako d’une fiction politique monumentale et dont la mort est attendue par l’immense majorité des Maliens.

Du côté du MNLA, tête de file des groupes armés du Nord-Mali, les populations de cette région du Mali constituent « un peuple », donc qui a droit à l’autodétermination. A l’heure actuelle, tout indique que ces groupes ont entamé une marche décisive vers ce qu’il faut bien appeler « la Saharaouisation » du conflit. Ils misent, pour ce faire, sur le fait que l’armée malienne reste minée par de profondes divisions, mal équipée et médiocrement encadrée.

Malgré toutes ces lacunes, l’armée malienne n’a-t-elle pas souvent attaqué les positions militaires de ces groupes au Nord-Mali ? Comme on le voit, entre Bamako et les groupes armés, l’heure n’est pas encore véritablement à la paix et à la réconciliation. Au contraire, tous les protagonistes croient qu’ils ont pleinement le droit, malgré l’Accord de Ouagadougou, politiquement et moralement, de réclamer les hostilités au plan militaire. En vérité, on assiste là à une course infernale vers un dialogue de sourds.

Dès lors, le médiateur Blaise Compaoré ne prêche-t-il pas dans le désert ? Quels sont réellement les moyens de pression et de contrainte dont il dispose pour créer et maintenir, en permanence, un climat de confiance entre les protagonistes ? En dépit de toutes les subtilités du langage diplomatique, sa marge de manœuvre semble très réduite.

Si les groupes armés du Nord-Mali lui font pleinement confiance, Bamako, de son côté, semble se méfier de sa médiation, suivant en cela, les accusations passionnées de l’opinion malienne contre sa prétendue proximité, voire complicité avec ces groupes, notamment le MNLA. Cela dit, il ne faudra pas se tromper de cible. Il suffit de rappeler que, face à la question du Nord-Mali, depuis l’indépendance du pays, les groupes armés de cette région malienne sont comme l’oiseau Phoenix qui renaît continuellement de ses cendres.

Et tous les régimes qui se sont succédé au Mali n’y ont vu que du feu. Mais avec IBK, moralement, la situation actuelle du Mali, aussi propice aux élans du patriotisme qu’aux tentations stériles du ressentiment, comporte une chance unique. Non, le Mali ne doit plus, de nouveau, glisser vers un nouvel abîme politico-militaire. IBK est donc condamné à relever le défi de la fatalité historique et politique.

Pour ce faire, il doit exploiter le patriotisme fier et ombrageux qui fait vibrer le Mali, pour œuvrer et agir en faveur d’une paix juste et durale.

« Le Pays »

Publié le lundi 7 octobre 2013