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Dans sa première adresse à la nation, le Premier ministre, Cheik Modibo Diarra avait promis de faire de la libération du nord du pays la première de ses priorités. Cependant, un mois et demi plus tard, le sentiment d’abandon voire de trahison se densifie chaque jour un peu plus chez nos compatriotes de cette partie du pays entre les mains d’envahisseurs, sans foi ni loi, qui contrôlent leur région, violent leurs filles et leurs femmes, profanent leurs lieux sacrés.

C’est que la gestion de cette tragédie dans ces trois aspects, ci-dessous, par l’actuel gouvernement, évoque étrangement celle d’Amadou Toumani Touré et de son équipe.

La gestion politique

ATT n’a jamais esquissé un semblant de consultation nationale sur la crise du nord. Avec le recul, on peut reconnaître qu’il n’y a rien de surprenant à pareille attitude. La compréhension qu’il a de son invention, le consensus à la malienne, l’a convaincu de l’inutilité d’une telle rencontre, d’autant plus que tous les grands partis politiques, ou presque, qui déjeunent, dînent et soupent autour de cette calebasse, ne l’ont jamais contredit pas plus qu’ils n’ont contesté une décision qu’il a prise.

ATT a donc préféré débattre des problèmes du nord avec des interlocuteurs étrangers, notamment avec feu Mouammar Kadhafi, lors de leurs nombreux tête-à–tête privés, et avec les autorités algériennes lors des négociations ayant abouti aux scandaleux accords d’Alger.

Le Premier ministre Cheikh Modibo Diarra semble suivre la même voie. Aucun parti politique n’est associé, de près ou de loin, à l’analyse de la situation socio-sanitaire et culturelle catastrophique qui prévaut dans le nord, aux fins d’échange d’idées pouvant contribuer au soulagement des populations.
Le cercle des interlocuteurs du Premier ministre sur ce dossier brûlant se circonscrit singulièrement aux émissaires de la Cédéao, à deux de ses chefs d’État, précisément Alassane Ouattara et Blaise Compaoré, ainsi qu’aux diplomates étrangers, pour l’essentiel européens.
La question inévitable reste de savoir pourquoi le Premier Ministre croit-il les étrangers plus aptes à trouver les solutions à nos problèmes en lieu et place des filles et des fils du pays ?

La question est d’autant plus incontournable que c’est Blaise Compaoré qui s’est substitué au gouvernement pour inviter les envahisseurs à se regrouper au sein d’une unique structure pour faciliter les négociations à l’initiative et sous la conduite de la Cédéao.

Le fait que le résultat de cette invitation inopportune du Président burkinabé ait été la création par les envahisseurs d’un Conseil Transitoire de l’État islamique de l’Azawad, qui rend le problème plus épineux, devrait inciter le Premier Ministre à reprendre le dossier en mains et à consulter ses propres compatriotes pour une sortie de crise conforme aux intérêts du pays.

La gestion médiatique
Du début de l’agression armée contre le Mali, le 17 janvier 2012, au renversement d’ATT, le 22 mars 2012, l’Ortm n’a laissé filtrer aucune information sur la situation au nord du pays.

Les faits d’armes des soldats maliens, ni les batailles qu’ils ont perdues, l’exode massif des populations en fuite ni les massacres d’Aguel Hoc et d’ailleurs, les viols ni les actes de vandalisme et la profanation de tombes et d’édifices publics, n’ont fait l’objet pas même d’un semblant de commentaire dans les journaux quotidiens présentés par la radiotélévision nationale.
Quand la presse privée nationale essaie, tant bien que mal, de pallier le silence incompréhensible du gouvernement en diffusant les témoignes recueillis, souvent grâce au téléphone portable, auprès des acteurs présents ou en provenance des zones de conflit, les autorités, en tête desquelles les Ministres de la Défense, Sadio Gasama et de la Communication et Porte-parole du gouvernement, Sidiki N’fa Konaté, la convoquent pour l’accuser de relayer des rumeurs infondées et pour la menacer de sanctions.

La dernière sortie médiatique, par voie de communiqué musclé lu à l’antenne de l’Ortm, de l’actuel Ministre de la communication et Porte-parole du gouvernement, Hamadun Touré, s’inscrit dans la même logique de censure déguisée.

Dans ce communiqué, le ministre développe une longue diatribe contre les médias nationaux accusés de semer la division et la haine à un moment où le pays a plus que jamais besoin d’unité.
Le ministre oublie que l’incompréhensible rétention, par l’Ortm, d’informations indispensables à la compréhension de la situation du pays est justement la source malsaine où se nourrit la propagation de la division et de la haine qu’il reproche aux médias nationaux lesquels tentent de remédier à ce déficit.

Si le sentiment d’abandon voire de rejet ressenti pas nos compatriotes du nord se renforce jour après jour, c’est bien parce que les seules images qu’ils voient et les seuls propos qu’ils entendent à la télévision nationale leur décrivent un statut de mendiants qui doivent se satisfaire des dons humiliants annoncés à longueur de journal télévisé.

Refusant d’admettre la responsabilité de son gouvernement dans la frilosité de l’Ortm à diffuser des informations objectives, à organiser des débats contradictoires et des tables rondes où s’affrontent sainement les idées, pour aider le peuple à comprendre les vrais enjeux du moment, le ministre, à tort, menace de sanctions les auteurs de toute parole, de tout texte en contradiction avec la pensée unique de son équipe. Fort heureusement, cette tentative d’intimidation inopportune laisse indifférent tout(e) Malien(ne) conscient(e) du rôle qu’il (elle) doit tenir afin de contribuer à l’information et à l’éveil de son peuple.

À ce jour, après six semaines de l’investiture du Premier ministre des pleins pouvoirs, pas l’espace d’un seul instant l’Ortm, n’a diffusé une image ou une parole qui rassure les compatriotes asservis du nord sur d’éventuelles démarches visant à obtenir l’armement attendu par les militaires pour monter au front.
Profitant de ce silence inapproprié, les agresseurs du pays en profitent pour désinformer l’opinion publique internationale afin de gagner sa sympathie agissante.

Sur son site, créé à cet effet, le Mnla diffuse régulièrement des communiqués, des commentaires et des photos sur la situation au nord, telle qu’il voudrait qu’elle soit.
Ne disposant d’aucune autre source d’informations que celle du Mnla, et, par conséquent n’écoutant et n’entendant qu’une seule voix, l’opinion publique internationale, particulièrement européenne et arabe, s’accroche aux vieux mythes fondateurs de la race touareg : «les derniers hommes libres», «les hommes bleus», etc. et active la solidarité de race dont seule la race noire ignore l’importance.

Et quand le Mnla et Ançar Dine se déploient sur le terrain de la guerre psychologique pour saper le moral des Maliens, en général, des ressortissants du nord, en particulier, le gouvernement dépose les armes arguant des prétextes fragiles.

Ainsi, en réponse à l’annonce de la création, de 27 mai 2012, par les deux organisations terroristes d’un Conseil Transitoire de l’État islamique de l’Azawad et à la question du journaliste de l’Ortm sur les actions en cours ou envisagées par le gouvernement pour libérer le nord, le Ministre de l’information se contente de ranger, à juste titre d’ailleurs, la déclaration dans le chapitre des non-événements, mais il laisse entendre qu’il ne peut faire aucune révélation qui risquerait de compromettre les démarches entreprises.

Si tout le monde peut comprendre que les stratégies diplomatiques et militaires ni la nature des armes ne puissent pas être portées à l’attention publique, il est difficile, en revanche, d’admettre que le gouvernement n’occupe pas, lui aussi, le terrain de la guerre psychologique afin de rassurer les compatriotes du nord par l’évocation, même superficielle, de quelques contacts pris avec les pays fournisseurs, de la livraison imminente d’armement et de la mise en alerte des soldats maliens.

Il est tout aussi difficile d’admettre que le Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Sadio Lamine Sow, n’ait même pas jugé utile de refaire le trajet du Mnla, qui a demandé et obtenu une audience auprès du Parlement européen à Strasbourg, pour expliquer la position du gouvernement sur les événements et sur l’avenir des régions du nord.
C’est la diaspora malienne et deux députés maliens qui se sont chargés de faire ce travail d’information, à sa place, le 22 mai 2012 en dénonçant les mensonges du Mnla lors d’une manifestation devant le siège du parlement européen.

La gestion militaire

C’est en 2006 qu’Amadou Toumani Touré a posé son premier acte qui compromet gravement la souveraineté nationale.

Il n’a pas hésité à ordonner à son représentant, le général Kafougouna Koné, de signer l’accord dit Accord d’Alger avec les sécessionnistes de l’Alliance démocratique du 23 mai 2006 pour le Changement, dirigée par Bahanga, un officier touareg déserteur de l’armée régulière dans laquelle il a été incorporé en 1992 à l’occasion des Cérémonies de la Flamme de la Paix.
Dans ledit accord, les indépendantistes touaregs exigent et obtiennent une sorte d’autonomie avec la démilitarisation des zones urbaines de Kidal et la création d’unités spéciales de sécurité rattachées au commandement de la zone militaire mais composées essentiellement de Touaregs et d’Arabes.
Une zone de non-droits est ainsi créée d’où est marginalisée, voire exclue, l’autorité de l’État.

De l’année 2006 à l’année 2012, le temps a joué en faveur des Touaregs et des Arabes indépendantistes qui l’ont mis à profit pour conforter leurs assises.
C’est ce qui explique, en grande partie, l’alliance objective facilement conclue, au début de la guerre d’occupation, entre les groupes d’assaillants dont les motivations sont très différentes.

Le Mnla veut la «décolonisation» de l’Azawad, selon les propos d’un de ses porte-parole ; Al-Qaïda ambitionne de continuer tranquillement son activité de prise d’otages et de trafic de stupéfiants ; Ançar Dine est déterminé à imposer la charia dans toute la région et particulièrement à Tombouctou où cela a déjà commencé, les intentions du Mujao et de Boko Haram sont peu connues.
Certes, la période qui s’étale du 17 janvier 2012, début de la guerre d’occupation, à ce jour n’est pas comparable, dans la durée, à celle qui va de l’année 2006 à l’année 2012.
Mais en charge émotionnelle, elle est infiniment plus dense et plus dramatique.

Ce sont des populations entières qui sont dépossédées de leurs terres ancestrales par des étrangers à qui l’hospitalité a été offerte à leur arrivée.
Il ne faut jamais perdre de vue que lorsqu’ils ont décidé d’abandonner le nomadisme pour se fixer dans le nord du Mali, notamment, les Touaregs et les Arabes y ont trouvé les Sonrhaïs, sédentarisés depuis la nuit des temps.
Les preuves indiscutables de l’antériorité de ce peuple négro-africain sont brandies par les noms des villages, des rues, des cours d’eaux, de la faune et de la flore de tout cet espace. Ils ne sont pas touaregs ni arabes mais bel et bien sonrhaïs.

De même ATT a laissé le temps aux indépendantistes pour se préparer, de même l’actuel gouvernement, en renonçant à toute option militaire immédiate, permet aux envahisseurs de consolider leurs positions.
Les envahisseurs tirent avantage de son inaction et mettent à profit l’aéroport de Tessalit, surtout, qu’ils contrôlent, pour recevoir les armes, les munitions, la nourriture et les renforts dont ils ont besoin.

Au nombre de trois cents au départ, selon des sources mauritaniennes, il est fort probable qu’ils soient bien plus nombreux aujourd’hui ; ce que le gouvernement n’est même pas en mesure de confirmer ou d’infirmer ne disposant d’aucune source d’information sur place.
Ne maîtrisant aucun paramètre, dans cette zone devenue totalement inconnue, le gouvernement, par sa lenteur à intervenir, risque de rendre la guerre de reconquête plus longue et plus coûteuse en vies qu’il ne faut.

La Cédéao n’est pas la solution

Du fait de son attentisme injustifié, le gouvernement aura du mal à convaincre que ses véritables intentions ne sont pas d’équiper l’armée malienne mais, plutôt, de préparer l’arrivée des troupes de la Cédéao.
La Cédéao est d’autant moins la solution que sa disponibilité à participer à l’effort de guerre par l’envoi de troupes est relativement récente.
Ce serait une erreur d’oublier que le jour de son sommet extraordinaire tenue à Abidjan le 27 mars 2012 sur le coup d’État au Mali, son Président en exercice, Alassane Dramane Ouattara, avait qualifié les événements dans le nord non pas de guerre d’occupation mais plutôt de guerre civile ; il excluait de la sorte et à l’avance toute intervention de l’organisation interétatique, puisque du point de vue de celle-ci, il s’agissait, et peut-être s’agit-il toujours, d’un conflit maliano-malien.

Voilà sans doute pourquoi, au lieu de proposer le déploiement immédiat, en appui à l’armée malienne, de ses troupes afin de stopper, dans un premier temps, l’avancée des assaillants, qui ont pris entre temps Tombouctou et Gao, et, dans un second temps, d’entreprendre, toujours avec l’armée malienne, la reconquête de l’intégrité territoriale du Mali, la Cédéao à préféré tenter de faire plier le Cnrdre en imposant, dès le 02 avril 2012, un embargo total au pays dont elle sait, pourtant, qu’il ne touchera véritablement que les couches les plus fragiles de la population.
Il ne faut pas perdre de vue non plus que le jour de la signature de l’Accord Cadre que la Cédéao a contraint les militaires à parapher, est ce même jour où les agresseurs ont affirmé la partition du pays avec la déclaration d’indépendance de la partie qu’ils ambitionnaient de conquérir.

En tout état de cause, la Cédéao lie, à présent, son intervention à l’accompagnement de l’Union Africaine laquelle se propose de saisir le Conseil de Sécurité des Nations Unies et de solliciter l’appui des partenaires financiers et techniques de l’Afrique pour préparer les troupes qui doivent être envoyées au Mali.
L’expérience à monter qu’il faut plusieurs mois de prise de contacts avant de parvenir au résultat souhaité.

Autant dire que les envahisseurs ne sont pas près d’être délogés et les populations du nord de retrouver la tranquillité de leurs foyers.
L’absence de consultation nationale sur l’arrivée des troupes de la Cédéao, rejetée par la majorité des Maliens conscients des enjeux, en tête desquels les militaires, explique, sans doute, pourquoi le gouvernement n’a pas compris cette autre réalité douloureuse.

Quand bien même les troupes de la Cédéao auraient réussi à libérer le nord, après leur retrait avec tout leur matériel militaire, l’armée malienne, qui n’aurait pas été équipée pour libérer son pays elle-même, resterait toujours aussi sous équipée et fragile.
Et la honte continuerait d’envelopper toute la nation de sa couverture infâmante.

L’unique option honorable

Les militaires maliens ont pris le pouvoir le 22 mars 2012 parce que, contrairement aux promesses qui leur avaient été faites, les armureries étaient vides des armes qu’il leur fallait pour combattre et mettre fin à l’hécatombe dont étaient victimes leurs camarades sur les différents fronts.
Ils se trouvent toujours dans cette situation de dénuement qu’il faut corriger au plus vite. Eux-mêmes ni le peuple malien n’ont besoin d’aucune force d’appoint étrangère pour renforcer leur effectif largement suffisant. Tout ce qu’il leur faut, ont-ils dit et répété, c’est un armement moderne et la logistique.

Dans la situation chaotique que vit le Mali aujourd’hui, aucun pays au monde n’aurait pris autant de temps pour fournir ses forces combattantes en armes suffisantes et immédiatement opérationnelles.

Un large éventail de choix est disponible sur la scène internationale pour traiter avec les pays dont les délais de livraison sont les plus courts. Le défaut de liquidités ne peut être un frein pour le Mali, puisque dans ce genre de transaction, la règle générale est l’endettement comme mode de règlement.

Le gouvernement se doit de faire face, ici et maintenant, à l’impérieuse nécessité de pourvoir l’armée en moyens convenables pour reconquérir l’intégrité territoriale du pays. C’est à elle et à elle seule qu’incombe cette noble mission.

Le 1er juin 2012, le Premier ministre a pris cet engagement dans le camp militaire de Ségu ; mieux vaut tard que jamais.
Cependant, il aurait mieux valu faire le déplacement à Sévaré pour y prêter le même serment ; car c’est Sévaré qui est proche de la ligne de front et c’est à Sévaré où sont cantonnés les premiers soldats déjà psychologiquement prêts pour entreprendre la libération du pays.
Il est plus qu’urgent que le gouvernement comprenne que le Mali, le Très Grand Mali est tombé bien bas et qu’il doit, au plus, vite se redresser et se toiletter pour que les Anciens, qui ont perdu la tranquillité de leurs tombes, puissent se reposer en paix.

En effet, de Dinga à Modibo Keïta, en passant par Sunjata, Tiramagan et Fakoly, Sakura, Soni Ali Ber et Askia Mohamed, Biton, Damonzon et Bakarijan, Babenba, Samory et El Haj Umar, Amadu Segu et tant d’autres, tous ces devanciers, qui ont défendu la terre de leurs origines jusqu’au sacrifice ultime, et sans aucune aide étrangère, ne se reconnaissent plus dans l’image si dévalorisante que leur renvoie leur peuple aujourd’hui.
Plus que jamais, le Mali a besoin de filles et de fils remplis de l’amour oblatif indispensable à la restauration de son honneur. Plus que jamais le Mali doit compter sur lui-même et sur lui seul.

Doumbi-Fakoly, écrivain

L’Inter de Bamako du 11 Juin 2012