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Lors de la rentrée parlementaire d’octobre, le président de l’Assemblée nationale Ibrahim Boubacar Kéïta a surpris plus d’un. Connu pour ses sorties fracassantes à l’aide de discours musclés, IBK a, ce 2 octobre, tenu un langage de sagesse. Exactement comme au lendemain du scrutin présidentiel de 2002 à la faveur d’un meeting tenu au stade du 26 mars.

Pourquoi ce lundi, l’homme a-t-il pris un air promptement assagi alors que 72 heures avant, le parti qu’il préside, le Rpm avait fait une déclaration sensationnelle sur le processus électoral en cours. IBK s’est-il subitement rappelé qu’il doit le perchoir qu’il occupe depuis le début de la législature, à ses collègues députés qui l’ont choisi ?

Au début de cette dernière année parlementaire, il a déclaré : « que l’on ne permette, en raison de la qualité dont vos suffrages, presque unanimes m’investirent en cette mémorable séance du 16 septembre 2002, que l’on me permette d’oser un souhait, voire un voeu : celui d’un Mali réconcilié avec lui-même, accueillant d’un coeur juste et égal le défi des prochaines élections dans une sérénité et une grande joie, seules dignes de la grande nation qu’elle peut se targuer d’être« .

Sans doute, c’est un IBK nouveau qu’on retrouve, au patriotisme modeste et dépassionné devant ses pairs élus de la Nation, aussi devant le Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga, les chefs des institutions de la République et les représentants des missions diplomatiques.

La période électorale à venir, vue par certains comme le moment fatidique où la mise en jeu des intérêts politiques pourrait entraîner une situation de haine et polluer l’atmosphère électorale, a été ramenée par IBK à sa dimension humaine : « le Mali demeurera après nos petites joutes et nous nous retrouverons frères et en partage de ce bien commun. Donc ! Donc ! Demeurons fraternels, profondément fraternels, en dépit de nos enrichissantes différences… Les élections doivent se vivre sur le mode de la fête républicaine, dans une grande communion démocratique et patriotique. La haine ne doit y avoir aucun droit de siège, ni même le mépris qui est antinomique avec le sens le plus élémentaire de la République« .

Les observateurs sont unanimes, c’est un virage à 180° que l’homme de Sébénicoro a réalisé. Qu’est-ce qui a pu se passer ? Lui seul semble avoir le secret. IBK a-t-il bu à la coupe du « patriote émérite » dont il a loué le mérite et la sagesse lors de la présente rentrée parlementaire ?

El Hadj Ibrahim Boubacar Kéïta a déclaré : « à l’instar de ce patriote émérite auquel j’ai plaisir à redire tout mon respect pour hier et pour aujourd’hui, qui a cru, avec raison, que son devoir devant les menaces qui se profilent à l’horizon, était d’alerter par écrit, un certain nombre d’entre nous. Je voudrais à mon tour souhaiter que chacun sache raison garder. Que nul ne méprise le brillant et glorieux passé commun et que nul ne songe à insulter l’avenir ! Amin !« .

A son « cher et estimé aîné », IBK a rassuré : « tant qu’il y aura des patriotes intrépides et conséquents, en même temps que de profonde humilité comme toi, qui accepteront d’assurer leur mission historique, l’essentiel sera toujours sauvé. Inch’Allah !« .

Ce patriote émérite, intrépide et conséquent qui a tant charmé IBK n’a pas de nom dans le discours du président de l’Assemblée nationale. S’agit-il de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Ali Nouhoum Diallo ? s’étaient interrogés certains. Ou alors d’un cadre du Rpm ? Rien de tout cela. Cette idole cachée de Ibrahim Boubacar Kéïta s’appelle Birama Diakité.

Le secret de polichinelle nous a été révélé dans les coulisses de l’Assemblée nationale. Fruits de l’angoisse Cette remarquable personne milite à l’Alliance pour la Démocratie au Mali (Adéma-Pasj) en Commune II. Dans une lettre en date du 30 septembre 2006, Birama Diakité écrit à ses camarades Dioncounda Traoré, Ibrahim Boubacar Kéïta et Younoussi Touré, avec « angoisse, tristesse et une vive émotion à quelques heures seulement de la rentrée parlementaire 2006-2007« .

Le sujet de cette correspondance est « le défi majeur que représente pour la jeune démocratie malienne, les enjeux électoraux de 2007« . De ces joutes électorales, la démocratie malienne pourra en sortir renforcée, pourrait reculer ou au pire sombrer dans le néant, a fait remarquer le militant Adéma.

Dans ce dernier scénario catastrophe, avise-t-il, les grands perdants ne sont pas seulement les députés ou les ministres, mais le peuple malien dans ses multiples composantes : paysans, éleveurs, pêcheurs, artisans et commerçants.

Signal fort : « il est permis de penser que la rentrée parlementaire 2006-2007 sera un test ou un indicateur des élections générales de 2007. Elle pourra influencer ces élections sinon dans leurs résultats ou du moins, et c’est là l’essentiel, dans leur environnement politique, socio-économique et culturel. Le Mali a fortement besoin d’élections générales apaisées en 2007. Cela est vrai pour ceux qui sortiront vainqueurs (provisoirement) des élections comme pour ceux qui les auront perdues (provisoirement). Aucun des principaux acteurs des élections générales de 1997 ne soutiendra le contraire. Il nous faut donc une rentrée parlementaire 2006-2007 apaisée, à l’opposé de ce qu’à été celle de 2005-2006« .

Voilà l’os de la parole. Et la motivation de IBK devenu subitement docile, compréhensif et sage, à l’image de cet aîné Birama Diakité. Selon ce dernier, l’expression « opposition parlementaire » n’a pas de sens. Par contre, un député ou un groupe de députés peut être opposé au gouvernement.

Recommandations d’un sage

Dans l’espoir d’une rentrée parlementaire apaisée, Birama Diakité, ce militant Adéma de la Commune II, a soumis quelques recommandations. D’abord, les grands partis que sont Adéma-Pasj, le Rpm et l’Urd ne doivent pas oublier le grand rôle qu’ils ont joué ensemble, dans l’avènement du multipartisme.

Mais le multipartisme n’est que la partie visible de la démocratie. L’objectif essentiel étant la prospérité de l’ensemble du peuple, c’est-à-dire l’accroissement durable de la production et la répartition équitable des richesses, des biens et des services.

Cet objectif est beaucoup plus difficile à atteindre que l’instauration du multipartisme. A preuve, au début des années 1970, le Mali était parmi les quatre pays les plus pauvres du monde avec la Haute Volta, le Bangladesh et le Botswana.

En 2005, le Mali est toujours parmi les quatre pays les plus pauvres du monde (sur 177 pays) avec le Niger, la Sierra Leone et le Burkina Faso qui n’est pas troisième producteur africain d’or et ne dispose pas de potentiels comme la zone office du Niger ou le Delta Central du Niger, a fait remarquer Birama Diakité.

C’est dire que la démocratie malienne si souvent citée en exemple n’a pas encore d’impact significatif sur les conditions de vie des populations.
A première vue, ce déficit pourrait être imputé au gouvernement, puisque c’est lui qui définit et met en oeuvre la politique nationale.

Mais la responsabilité des députés est encore plus grande. Elus pour cinq ans, ils ont le pouvoir et le devoir d’orienter et de contrôler l’action gouvernementale, afin que cette action contribue efficacement à un mieux être des populations.
Elu de la Nation, c’est à la nation seule que le député est tenu de rendre compte des actes par lui posés, et non à d’autres institutions de la République.

Les partis politiques en général, l’Adéma-Pasj, le Rpm et l’Urd en particulier ont une lourde responsabilité à assumer dans le processus d’ancrage de la démocratie. Cet objectif est beaucoup plus noble que la recherche de strapontins dans les divers organes de l’Assemblée nationale ou dans le gouvernement, a écrit Birama Diakité.

Il a ensuite demandé à ses camarades députés d’assurer une meilleure application du règlement intérieur de l’Assemblée nationale. Ils devront éviter en particulier de décider d’exclure un parti ou un groupe de partis des organes de l’Assemblée nationale …

Loin de s’ériger en donneur de leçons, Birama Diakité se veut un camarade qui cherche à faire partager ses angoisses et aussi ses espérances. Quelle méditation sa correspondance inspire !

Boukary Daou

05 octobre 2006.