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En marge du sommet de Paris sur le financement des économies africaines qui s’est ouvert le 18 mai dernier et auquel il prend part, le président rwandais, Paul Kagame, avait à son agenda, une rencontre d’un tout autre genre, avec des militaires français ayant servi au Rwanda durant la période du génocide de 1994. La question que l’on se pose est de savoir ce que cherche le président rwandais, en rencontrant, sur le sol français, ces témoins privilégiés de l’histoire douloureuse de son pays, qui a fortement tendu les relations entre Kigali et Paris durant des années. La question est d’autant plus fondée que cette rencontre de l’homme mince de Kigali avec ces officiers français qui ne partagent pas toujours la position officielle de la France sur les événements tragiques de 1994, intervient au moment où les deux pays connaissent un réchauffement de leurs relations diplomatiques. Une décrispation voulue et entretenue par le président Emmanuel Macron qui, du reste, est annoncé en visite officielle à Kigali, le 27 mai prochain. 

Il faut être Paul Kagame et sûr de son fait pour pouvoir pousser ainsi la France dans ses derniers retranchements

C’est pourquoi, en donnant l’impression de chercher la petite bête en retournant ainsi le couteau dans la plaie,  l’on se demande si Paul Kagame ne fait pas dans la provocation d’une France véritablement mal dans sa peau dans l’affaire du génocide rwandais, et qui refuse de s’assumer pleinement devant l’histoire. En tout cas, en inversant les rôles, on se demande quelle serait la réaction de Paul Kagame si son homologue français s’avisait de vouloir organiser une rencontre avec des génocidaires rwandais à Kigali, surtout si le témoignage de ces derniers devait laver la France de tout soupçon dans ce regrettable génocide.  Mais il faut être Paul Kagame et sûr de son fait pour pouvoir pousser ainsi la France dans ses derniers retranchements dans un dossier aussi sensible que celui du génocide rwandais. Quitte à paraître faire dans la surenchère ou à donner l’impression de faire de l’histoire de ce génocide rwandais, un fonds de commerce. Surtout au moment où les nuages entre les deux capitales sont en train de se dissiper progressivement, à la faveur des rapports commandités par chaque camp et produits par deux commissions d’enquête indépendantes, qui ont tous deux conclu à des « responsabilités lourdes et accablantes » de Paris dans les événements qui ont abouti au génocide au Rwanda en 1994, sans toutefois en être « complice ». Satisfaisant pour Paris et apparemment suffisant pour un Paul Kagame visiblement mu par un devoir de mémoire et de justice, pour saisir la main tendue de Macron, même si le chef de l’Etat rwandais se réserve « le droit d’avoir sa propre opinion », puisqu’il dit avoir « vécu lui-même les événements».  En tout état de cause, 27 ans après le génocide, la France et le Rwanda ne pouvaient pas continuer à se regarder en chiens de faïence sur cette question qui empoisonne les relations entre les deux Etats, sans chercher à crever l’abcès. 

Le président Macron est en train de jouer sa partition dans sa volonté de rapprochement de Paris et Kigali

C’est un lourd contentieux qui requiert beaucoup de courage politique pour sa résolution. C’est pourquoi, à l’heure de la décrispation entre Paris et Kigali, c’est une rencontre qui pourrait avoir son pesant de vérité dans la volonté commune des deux pays de tourner la page. C’est peut-être aussi le signe d’une France prête à beaucoup de compromis pour se débarrasser du poids de cette histoire qui pèse encore lourdement sur ses épaules. Et qui sait si les excuses auxquelles elle se refuse obstinément aujourd’hui, ne viendront pas, demain, dissiper tous les nuages et consolider davantage les relations entre les deux nations qui semblent s’accorder sur la nécessité d’un nouveau départ et prêtes à en poser les jalons ? En attendant, l’on peut dire que le président Macron est en train de jouer sa partition dans sa volonté de rapprochement de Paris et Kigali. Et en la matière, les signes sont nombreux, du soutien de Paris à la candidature en 2018 de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie, à la récente publication du rapport de la Commission Duclert  en vue « d’analyser  le rôle et l’engagement de la France au Rwanda », en passant par  l’ouverture des archives françaises et le procès de génocidaires réfugiés en France. Tous ces événements apparaissent comme autant de réponses de Paris à des sollicitations de Kigali restées longtemps sans suite.  

« Le Pays »