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La déclaration consensuelle des forces vives du Mali, qui a sanctionné la rencontre de Ouagadougou, les samedi 14 et dimanche 15 avril, n’a pas été acquise dans la douceur, loin s’en faut. Entre les partisans et adversaires du coup d’Etat du 21 mars à l’origine de la crise politico-institutionnelle qui secoue le Mali, les points de vue étaient nettement opposés sur délais, les acteurs et les modalités de la mise en œuvre de la transition vers une vie constitutionnelle normale. Par moment, les deux camps ont failli en arriver à l’affrontement direct, ce qui n’est pas à l’honneur de notre pays. Toutefois la grande sagesse du médiateur et le respect que les différentes parties lui vouent ont fini par avoir le dessus, favorisant ainsi l’adoption de la déclaration consensuelle que nous avons publiée dans son intégralité dans notre édition d’hier.

Dans ce que beaucoup d’observateurs qualifient de premier round des négociations pour la sortie de crise au Mali, il faut noter que l’écrasante majorité des forces vives de la nation a répondu à l’appel du médiateur de la CEDEAO, le président Compaoré. Des leaders politiques aux confessions religieuses en passant par les organisations de la société civile, tous ont fait le voyage de Ouaga pour une solution rapide à la double crise institutionnelle et sécuritaire que vit actuellement notre pays. Selon le président Compaoré qui a personnellement dirigé tous les travaux, l’ordre du jour portait sur deux axes principaux à savoir parachever la mise en œuvre de l’Accord-cadre du 6 avril et faire une ébauche de sortie de crise au Nord pour assurer l’intégrité territoriale du Mali et organiser des élections libres et démocratiques.  » Le Mali a été un havre de paix et de sécurité. Il doit continuer à l’être pour le bonheur des Maliens et pour celui de toute la sous région ouest-africaine  » a introduit le Président du Faso.

Sachant les négociations âpres, chaque camp a peaufiné sa stratégie et ses arguments. De façon générale, l’écrasante majorité des forces vives prône un retour des militaires dans les casernes afin de faire face à la situation au Nord. Ceux qui demandent le retrait de la junte dans la conduite de la Transition doivent désenchanter. En effet, l’article 8 de l’Accord-cadre n’exclut nullement les militaires. Bien au contraire, il stipule :  » Il appartient au CNRDRE de mettre en œuvre l’Accord sous l’égide du médiateur et avec l’appui de la communauté internationale « .

Après quasiment dix heures d’échanges, le médiateur a suspendu les travaux sans qu’aucun espoir ne pointe à l’horizon.  » On perd notre temps ici, on ne s’entendra jamais au regard des points de vue divergents  » nous a confié un président de parti. Mais c’était sans compter avec la perspicacité du médiateur, le président Compaoré. Qui, au lieu de 11 heures comme prévu, a remis la reprise à 16 heures. Toute chose qui a permis à beaucoup d’acteurs de « mettre un peu d’eau dans leur vin « .

A peine la reprise effectuée, on a assisté à un coup de théâtre inimaginable. En effet, en terre burkinabè, certains participants ont failli en venir aux mains, occasionnant des conciliabules afin de ramener les uns et les autres à de meilleurs sentiments. La raison l’ayant emporté sur la passion, tout est rentré dans l’ordre au grand bonheur du médiateur qui est arrivé sur les lieux pour clôturer la rencontre. Pour ce faire, la parole a été donnée aux confessions religieuses qui, après avoir félicité et remercié le médiateur pour son hospitalité et sa générosité ont déclaré: « Nous lançons un cri de cœur aux différents acteurs maliens de faire un sursaut « .

Au nom des forces vives, le 1er vice-président de l’Assemblée nationale, l’honorable Younoussi Touré, a lu une déclaration à l’issue des deux jours de travaux. Cette déclaration met l’accent sur la situation au Nord Mali, la gestion institutionnelle de la Transition et le mécanisme de suivi-évaluation.

En clôturant les travaux, le médiateur de la CEDEAO a remercié les leaders religieux pour leurs messages fraternels qui viennent raffermir les cœurs. Selon lui, les résultats obtenus sont à mettre à l’actif de tous.

« Tous les acteurs ont placé le Mali au dessus de tout » a dit le Président Compaoré qui a poursuivi :  » La déclaration qui a sanctionné les travaux est le début de la solution à la crise que vit le Mali depuis un certain temps. La CEDEAO et la communauté internationale sont déterminés à accompagner le Mali à retrouver son intégrité territoriale et sa cohésion. J’interpelle la communauté internationale sur l’urgence de la situation humanitaire dans le septentrion du Mali. Au Président par intérim Dioncounda Traoré, je réitère ma constante disponibilité « .

Il faut préciser que cette rencontre de Ougadougou a été minutieusement préparée par le ministre burkinabè des Affaires étrangères et de la coopération, Djibril Bassolé, l’infatigable et grand ami du Mali, l’ambassadeur du Faso au Mali Sanné Mohamed Topan et le patron de la garde présidentielle, le très sympahique Général Djindjerey.

Diakarida YOSSI

Envoyé spécial à Ouaga

Le 17 Avril 2012


Réactions sur la déclaration qui a sanctionne

Soumaila cissé :  » Le Mali n’est pas un cas isolé. Les problèmes des Maliens sont les problèmes des Ivoiriens et des Burkinabè « 

Je dois d’abord dire que la journée a été très riche. Le président Compaoré nous a donné l’occasion d’échanger. Ce qui a permis à chacun de donner son point de vue. Nous avons tous vu des gens très engagés pour le Mali, son intégrité territoriale, le retour à une démocratie telle que nous l’avons connue.

Bien sûr que les voix sont discordantes sur les voies et moyens d’aboutir à la paix mais je pense que le président du Faso a aidé à recadrer la discussion. Ce qui est important, c’est que nous avons eu l’occasion de nous parler, de tirer les leçons de ce qui s’est passé et de dire : plus jamais ça ! Il est important que nous sachions que nous sommes dans une communauté dont nous avons besoin. Nos solutions doivent aller dans le sens de l’intérêt de cette communauté. Le Mali n’est pas un cas isolé. Les problèmes des Maliens sont les problèmes des Ivoiriens et des Burkinabè.

Une chose importante à signaler, c’est qu’on a franchi une première étape à savoir le retour à une vie constitutionnelle normale. Il faut maintenant continuer à mettre en œuvre les mesures pour un gouvernement de large consensus car chaque pas fait va dans le sens de la solution. C’est pourquoi, il ne faut pas reculer, il ne faut pas remettre en cause ce sur quoi tout le monde est d’accord.

Pour ce qui est du Premier ministre, on n’a pas encore défini son profil. Ce qui est important, ce n’est pas d’abord les personnes. Ce sont plutôt les institutions, les missions qui leur sont assignées et le chronogramme. Une fois qu’on est d’accord sur ça, les profils vont se dégager par eux-mêmes. Ce n’est pas bien de mettre les problèmes de personnes en avant, sinon nous allons nous fourvoyer. Sur cet aspect, la démarche adoptée par le président Compaoré est une très bonne démarche qui va nous sortir de la crise.

Par rapport au nord, nous sommes un pays de paix et de dialogue. Chaque fois qu’on peut régler un problème par le dialogue, il ne faut pas s’en priver. Pour le septentrion de notre pays, il faut tout envisager : la bataille, la bagarre, le dialogue. Toutes les solutions seront envisagées. Le corridor humanitaire a fait l’objet de beaucoup de discussions. Je pense que c’est la première urgence car il y a des pratiques qui sont anormales. En effet, il y a la dignité des femmes qui est touchée. Il y a également des gens qui n’ont plus à manger. D’autres se lancent dans l’exode, raison pour laquelle le corridor humanitaire est la première urgence.

Ousseïni Amion Guindo :  » Intérim et Transition, il va falloir clarifier cette situation. C’est sur ce point que les débats vont continuer « 

La première grande avancée, c’est par rapport à la gestion de la crise au nord. A ce niveau, je pense qu’il y a eu unanimité autour de la question pour qu’il y ait un corridor humanitaire et qu’avec l’aide de la CEDEAO, on puisse restaurer l’intégrité territoriale du Mali. En deuxième point, nous avons parlé de la crise institutionnelle, donc de la crise politique que nous connaissons actuellement.

Là aussi, nous sommes d’accord pour la mise en place rapide d’un gouvernement d’union nationale avec un Premier ministre consensuel. Je pense qu’il y a une ébauche de solution. Pour le reste, les discussions vont continuer pour gérer le caractère intérimaire de la présidence actuelle. Donc, intérim et transition, il va falloir clarifier cette situation. C’est sur ce point que les débats vont continuer.

Me Kassoum Tapo :  » Il y a eu une déclaration finale qui a fait le constat d’un accord à minima sur l’essentiel « 

l a été question de la crise au Mali, de la situation que nous vivons à savoir une double crise : institutionnelle et sécuritaire. Il y a eu une déclaration finale qui a fait constat d’un accord à minima sur l’essentiel. A partir de ça et quand le gouvernement va être mis en place, j’espère que le pays sera sur les rails.

Le mécanisme ayant été défini, je pense que le gouvernement sera mis en place dans les prochains jours suite à la nomination d’un Premier ministre qui aura concerté l’ensemble des forces vives de la nation. Je dis que l’essentiel a été préservé. C’est un accord et un accord est un compromis. On ne peut pas exiger de tout avoir mais je pense que c’est une amorce de la reprise des institutions. Après, on verra le reste.

Oumar Markio :  » C’est toujours un coup d’humiliation que nous soyons retrouvés ici en dehors pour parler des affaires maliennes « 

La déclaration de Ouagadougou a levé des ambigüités. Première chose, c’est que le président par intérim ne choisira pas le Premier ministre, ne nommera pas les membres du gouvernement. Deuxième chose, c’est que son mandat se limite à l’application stricte de l’article 36 de la Constitution, repris par l’Accord-cadre. La troisième chose, c’est que le CNRDRE ne sera pas dissout. La dernière chose est que par rapport à la question du nord, il n’y a pas d’envoi de militaires de la CEDEAO au Mali mais simplement un appui opérationnel à faire à l’armée malienne, conformément à notre demande.

Toujours est-il qu’en tant que patriote malien, en tant qu’homme qui rêve de bâtir une grande nation, c’est toujours un coup d’humiliation que nous soyons retrouvés ici en dehors du Mali pour parler des affaires maliennes. Cette humiliation, nous l’avons portée parce que nous avons porté des hommes et des femmes au pouvoir pendant 20 ans et qui sont responsables de cette humiliation de l’armée malienne. C’est pour cette raison que je ne comprenais pas et que je ne comprendrai jamais l’attitude de certains d’entre nous qui passent leur temps à tirer sur l’armée et sur les démocrates alors qu’ils sont partie prenante de la liquidation de la démocratie d’une part et celle de l’armée malienne d’autre part.

Franchement, ce côté n’est pas pris en charge par la déclaration de Ouagadougou qui a quand même eu le mérite de clarifier les choses. Je crois que les autorités du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire qui étaient là ont entendu un autre son de cloche parce que des choses, loin de la réalité, avaient été dites sur notre compte.

Tiéman Hubert Coulibaly,  » Nous avons surtout parlé de la nécessité de l’application de la Constitution et de rester dans l’Accord-cadre « 

Le président Compaoré est un homme rigoureux et très sérieux. Nous devons lui épargner certains comportements et certains propos désobligeants. Ceci dit, nos discussions ont été très fructueuses et les débats étaient très animés. Nous avons surtout parlé de la nécessité de l’application de la Constitution et de rester dans l’Accord-cadre. Quant à la durée de la Transition, c’est un aspect technique qui a été abordé parce qu’il faut évaluer le processus électoral. Par rapport au nord, il faut surtout évaluer les besoins militaires pour une intervention dans le septentrion de notre pays. Là-dessus, nous nous sommes surtout entendus sur la nécessité que la CEDEAO intervienne auprès des troupes maliennes pour régler le problème du nord.

Fatoumata Siré Diakité :  » Les pro coup d’Etat et les anti putsch sont arrivés à se parler et à convenir d’une déclaration « 

Les préoccupations qui vont sauver le Mali ont été prises en compte. Les préoccupations du FDR qui ne voient que le Mali et ses intérêts, ont été prises en compte dans un dialogue et dans un consensus.

Les grandes avancées de la rencontre, c’est qu’au moins les Maliens sont arrivés à se parler. Ce qui était quasiment impossible au Mali. Les pro coup d’Etat et les anti putsch sont arrivés à se parler et à convenir d’une déclaration. Le second point est que chacun a eu le temps de  » se défouler « . Il y a eu des interventions violentes, on s’y attendait, car certains ont des caractères violents. Ce sont des gens qui ne veulent pas que l’ordre constitutionnel revienne parce qu’ils n’y ont pas intérêt. Ils se sont battus. En vain !

L’Accord-cadre qui a été adopté a une valeur normative auprès des Nations-unies. On voudrait mettre le Mali sur les rails pour qu’il puisse avancer parce que les gens sont fatigués.

On a parlé de la nomination d’un Premier ministre par le CNRDRE et la CEDEAO. Cette nomination sera faite sous l’égide du président de la République par intérim. Même s’il ne le nomme pas, il entérine la décision par un décret. Tout cela a été complètement décidé et accepté. On espère qu’il n’y aura pas de Ouaga 2.

Diakaridia YOSSI

Le Avril 2012