Partager

J’atterris donc à l’aéroport John Fitzgerald Kennedy de New York, un peu soucieux. A chaque visite, je reste des heures à l’immigration et pour cause : je m’appelle Birama, j’ai sur mon passeport le visa cubain et libyen. Suspect donc !

Mais cette fois-ci, c’est une Française qui passe un sale quart d’heure. La bonne dame a été arrêtée tout net par un agent aéroportuaire. Pourquoi ? Elle a daigné dépasser de quelques centimètres la ligne jaune qui sépare la file d’attente de l’agent qui contrôle les passeports. L’opprobre !

« Mam, stand behind the line » , lui crie d’un ton agressif une Américaine noire aux traits d’une Ghanéenne. La Française rougit, mais semble n’avoir rien compris. Or, pour les Américains, le monde entier parle forcément leur langue. L’agent, les yeux sortant de leurs orbites, comme une vraie Africaine fonce sur la bonne dame en lui intimant avec le bout du doigt de reculer. Je ne peux m’empêcher de rire. Ce n’est pas en Afrique qu’on verrait des Noirs ramasser mal les Blancs.

Avant que mon tour à l’immigration ne vienne, je me mets à scruter l’Américaine. Je restais admiratif face à sa confiance en soi. Dire qu’il y a 60 ans encore aux USA, les Noirs n’avaient accès qu’à l’arrière du bus et n’exerçaient que des métiers de servitude ! Ne parlons même pas du sacre de Barack O, ni de la réussite des stars noires du cinéma et du sport mais de ces « African-Americans » et « Africans » qui travaillent dans les tours de Manhattan.

Partis de rien, mais à force d’en vouloir, à force de rêver d’un avenir meilleur, ils ont fini par réussir. Les signes de cette réussite, ce sont ces maisons qu’ils achètent dans les zones suburbaines, ce sont ces voitures qu’ils conduisent mais aussi leurs enfants qui fréquentent les meilleures universités. J’en étais presque venu à les envier.

Ce ne sont pas nos salaires de misère, les taux d’intérêt ridicules des banques qui vont nous faire vivre un rêve. Déjà pour rêver, il faut pouvoir dormir tranquillement. Ici, c’est tout simplement impossible avec les moustiques et la canicule.

J’essaye de me faire une raison, de me trouver des raisons pour ne pas les envier. C’est vrai qu’on crève de chaud, mais au moins nous ne passons pas quatre mois de l’année sous la neige, la grisaille, les chaussettes au pied 24 h sur 24. Non !

Dans nos familles maliennes, nous vivons comme des petits princes avec les Brésiliennes autrement appelées « 52 » disponibles 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. C’est magique, elles font tout à notre place : le lit, la pose du plat à nos pieds !


Aux USA, c’est un autre système.
Les gens sont au boulot toute la journée ou toute la nuit. Une fois à la maison, il faut faire à manger, sortir la poubelle, vérifier que les enfants ont correctement fait leur devoir, lire ses courriers, mais aussi regarder les « breaking news » à la télé.

On est submergé par les informations en Amérique. En patientant dans ma file d’attente, les écrans de TV ressassent en boucle les derrières nouvelles.

Chez les Ricains, il faut dire que les jours se ressemblent, du moins par ce que j’ai vu durant mon séjour. L’actualité se résume aux kidnappings, aux viols et meurtres de petites filles, aux vols à main armée comme la semaine dernière à Brooklyn où un gérant de boutique et son fils se sont fait braquer et tuer dans le sous-sol de leur magasin.

Cela donne un sentiment profond d’insécurité au touriste fraîchement débarqué d’autant plus qu’au pays de l’oncle Sam, la grande majorité des gens ont accès aux armes à feu. Il faudrait que le président des USA, dans le « change » qu’il entend mener, intègre le contrôle et la limitation du port d’armes surtout en ces temps de crise.

De crise parlons-en ! J’ai été frappé par le nombre de commerces qui ferment jour après jour, « Going out of business » est inscrit sur plusieurs murs. Tous les secteurs sont touchés. Du petit pressing coréen au grand magasin de vente de CD et de produits électroniques « Virgin Mégastore » en plein milieu de « Times Square ».

La crise, elle touche aussi tous ces milliers d’Américains qui sont obligés de céder leurs maisons parce qu’ils ne sont plus en mesure de payer leurs loyers ou de rembourser leurs prêts immobiliers. Ils se retrouvent donc à la rue.

« Bryan Park » , plein cœur de Manhattan entre la « 5e Avenue » et Times « Square », je m’approche de ce « White American » assis sur un chariot et entouré de sacs poubelles noirs dans lesquels il avait sans doute conservé ses biens. Il fait moins de 5° Celsius. Je lui tends un billet vert, histoire de prévenir tout levé de bouclier.

En même temps, j’aurais pu m’en passer ; le contact est facile avec les Américains. Il me dit « what’s up big man ? ». Pas besoin de vous traduire cela, il paraît que dans certains quartiers de Bamako même les vieilles parlent comme si elles étaient à « Zoto ».

« Positive attitude »

Je lui demande comment il se porte. Il éclate de rire « surviving man ». Ce Monsieur a tout perdu, mais bien avant la crise. Il me dit qu’il a gagné beaucoup d’argent dans sa vie, mais il s’est ruiné dans les casinos, drogues, femmes aussi.

« J’avais un appartement ici à New York, dans le Yonker. N’habite jamais cette ville ! Elle est tentaculaire. Elle est comme une ex-épouse maléfique. Elle te donne tout son amour et s’en va du jour au lendemain avec ce que tu possèdes ».

Je le regarde, difficile d’avaler son histoire. Comment passer d’un appartement à un chariot et garder le moral ? L’optimisme serait-il à l’Américain ce que la fatalité est à l’Africain ? Ils sont nombreux à adopter la positive attitude. J’ai échangé avec une ancienne professeur. Elle est forcée de quitter son appartement et la ville de New York après 30 ans « je pensais que j’allais rendre l’âme dans cette ville », me dit-elle avant d’ajouter « mais bon, il faut vivre et remercier le bon Dieu.

Cette crise pour beaucoup de gens à New York veut dire qu’il faut changer d’appartement, ne pas acheter une nouvelle voiture ou une nouvelle salle de bain. Elle n’est pas comparable à la crise de 1929 où les gens avaient vraiment tout perdu ».

Pourtant, New York reste la rencontre de l’opulence et de la misère. Des riches ornés de bijoux, de tenus Armani, Dolce et Gabana, Prada, des chaussures Jimmy Choo, des Cadillacs, limousines, Range Rover, assis dans des restaurants chics avec des menus à 350 dollars ; de l’autre côté, les oubliés qui font la queue pour acheter le menu à 1 dollar de Mc Donald pendant que les restes des aisés vont direct dans les poubelles. Comment rester zen pour quelques-uns ?

Ceux qui ne supportent pas cette injustice, prennent des armes et foncent dans la masse. L’Amérique à mon avis devrait réfléchir sur sa gestion sociale de la crise et l’après avec beaucoup de délicatesse.

Exemplaire, l’acte du président des USA qui a décidé par décence, équité et respect du contribuable de surseoir la décision de grandes sociétés aidées par l’Etat pendant la crise, d’octroyer des surprimes et stock-options à leurs dirigeants. Du coup, les riches paniquent.

Ils font moins de gains. La fortune de nombre de milliardaires est en baisse. Certains médias aux USA et une bonne partie de l’opinion en rient. Ils disent que c’est bien fait, mais peut-on en réalité rire du malheur de l’autre ? Tous ces riches sont-ils forcément des voleurs, des vauriens ?

Si l’ascenseur monétaire des patrons plonge, ce sont également des milliers d’emplois qui passent par la fenêtre : de la faillite de l’entreprise au licenciement de la baby-sitter et du chauffeur pour prendre des exemples bien new-yorkais.

A la télé, Obama commence à prendre des coups, à se faire des ennemis dans les milieux aisés. C’est comme si en déménageant à la Maison Blanche, il avait transporté la faillite boursière et financière avec lui. C’est à pleurer, non ?

Les économistes pensent que son plan de relance économique coercitif crée un déficit sans précédent aux USA. Soyons honnêtes, les investissements étatiques dans les secteurs clés comme les infrastructures restent primordiaux pour créer des emplois et doter les Américains d’un pouvoir d’achat.

Loin de l’euphorie, des experts qui n’ont pas vu la crise venir, pendant que nous massacrons nos présidents en Afrique, les Américains dans leur grande majorité ont plus confiance en Obama qu’à « l’autre type » devenu tellement indésirable que même prononcer son nom devient un blasphème.

Même si les médias se moquent de lui, « W » se la coule douce dans sa vie de semi retraité dans son Texas. Ce gars-là donne des conférences à coup de milliers de dollars. « O », quant à lui, est toujours en période de noce.


On lui passe tous ses caprices et l’on prie le seigneur pour qu’il ne se plante pas. Exemple :
ils sont des dizaines d’experts à l’accompagner durant sa première sortie outre-mer. Les moindres détails sont analysés et les téléspectateurs n’hésitent pas à appeler durant les émissions de « talk shows » pour donner des conseils au couple présidentiel : « Attention, ne donnez pas n’importe quel cadeau à la reine Elisabeth II. Dites à Michelle de parler d’animaux avec la reine durant leur pause thé.La reine adore les gens simples, sincères et aime parler de chat et de chevaux ».


D’autres recommandent à Obama d’ignorer le président français :
« Il faut lui tenir tête. Il paraît qu’il boude tout le monde : son peuple, les médias. Aussi, il faut que Michelle soit classe. Qu’elle fasse une meilleure impression que Carla ». Comprenez l’esprit fashionista new-Yorkais : c’est la capitale de la mode. J’ai beau aimer les Obama, je doute fort que Michelle arrive à la cheville de « Carlita » sur ce plan-là.

« Anyway » , le couple Barack O. est le symbole de tout ce que l’Amérique a de plus profond : sa générosité. Toutes les personnes avec qui j’ai discuté et qui ont forcément remarqué mon accent « Are you french ? ». Oui, je suis Français seulement quand je veux dompter un vigile noir qui me regarde d’un œil bizarre du genre : « Hey, ici s’est pas ton ghetto. Vas-y faire tes courses ailleurs ».

Dans ces cas, c’est bien d’être un touriste français à New York. Sinon, pour le reste, je suis Africain et fier de l’être et c’est là qu’ils me répondent tous qu’ils ont élu Obama un peu pour nous aussi.

Ils espèrent que, malgré la difficulté actuelle aux USA et dans le monde, Obama volera à notre secours, car la grande crise, nous la vivons depuis la nuit des temps.

Birama Konaré

07 Avril 2009