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Ayant constaté que le régime politique du consensus made by ATT a mené le pays droit dans le mur et donné de la démocratie malienne un visage plutôt exécrable, la classe politique s’accorde sur l’impératif de bâtir un contre-pouvoir. Au moment où le pays sort de la grave crise qui a failli l’emporter, les acteurs politiques appellent à l’émergence d’une opposition constructive digne de ce nom. Plusieurs observateurs voient en les responsables du Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et de la République (FDR) les potentiels animateurs de cette opposition au pouvoir du nouveau président de la République. Soumaïla Cissé de l’URD, Tiébilé Dramé du PARENA pourront-ils relever ce défi du renouveau démocratique malien ?

Il n’y a point de véritable démocratie sans possibilité de contestation, de dénonciation des dérives du pouvoir. C’est dans ce sens que l’un des plus grands théoriciens de la démocratie, Montesquieu, disait que » tout homme qui a le pouvoir est porté à en abuser. Il faut donc faire en sorte que le pouvoir arrête le pouvoir « . Là réside la place de choix que doit avoir une opposition dans un régime démocratique « normal ».

Ce contre-pouvoir doit être animé par plusieurs formations politiques mais aussi par une société civile non-inféodée. Au plan politique, la coalition de partis qui a été battue lors de la récente élection présidentielle, le FDR, se doit de s’assumer en acceptant de jouer le jeu qu’imposent les principes démocratiques. Ainsi, le front anti-putsch devrait animer l’opposition au pouvoir du président IBK.

Le FDR pour animer l’opposition

Il est établi que ce rôle ne s’imposera aux frontistes qu’avec une issue à eux défavorable lors des prochaines élections législatives. En effet, selon certains analystes, le regain de popularité dont IBK a tiré profit en se faisant élire sans coup férir à la tête du Mali doit avoir un effet d’entraînement sur sa formation politique, le Rassemblement pour le Mali (RPM) et éventuellement sur les partis qui se réclament de lui. Mais, cette analyse n’est pas dénuée de réserve, dans la mesure où les élections de proximité n’ont souvent rien à voir avec une élection présidentielle. » Les Maliens ont souhaité, dans le contexte particulier de la crise, voir IBK prendre les rênes de leur pays. Cela ne veut pas dire que tous les acteurs politiques qui ont manifesté leurs accointances avec lui seront assimilés à lui « , analysait récemment un politologue sénégalais en mission à Bamako.

Mais il semble que si les législatives ne tardent pas trop, comme c’est le cas en Guinée voisine, IBK et ses alliés possèdent tous les atouts pour s’octroyer une majorité confortable dans la future Assemblée nationale. Ce qui condamnera du coup le camp adverse, le FDR ou ce qu’il en reste (au rythme où ont lieu les défections), à se constituer en «une force de critiques et de propositions» (l’expression est de Soumaïla Cissé) pouvant maximiser ses chances d’inverser la donne dans la perspective des communales de 2016 et surtout de la présidentielle de 2018.

Il faut dire d’abord que l’étiquette FDR n’est pas porteuse. Elle est souvent, à tort, entendue comme les forces politiques hostiles au changement. Si l’opinion a fini par admettre que le coup d’Etat du 22 mars a offert l’opportunité d’un nouveau départ au Mali, le front anti-putsch, ayant condamné avec toute son énergie ce pronunciamiento, a été identifié à « ceux qui ont regretté » ce coup d’arrêt au fonctionnement des institutions. Cette image n’a en rien arrangé la cote de popularité des leaders du FDR. Conséquence : Soumaïla Cissé, qui était de facto le porte-drapeau de ce regroupement lors de l’élection présidentielle, malgré sa très bonne campagne électorale, a été largement battu par IBK. Le grand écart enregistré entre les deux finalistes témoigne de la préférence que les Maliens ont pour un IBK, qui avait pourtant fait partie du FDR avant de prendre le plus tôt possible ses distances avec ce regroupement. C’est dans ce sens que la question se pose aujourd’hui de savoir si le FDR a encore sa raison d’être. Ceci, dans la mesure où l’objectif de sa création, le retour à l’ordre constitutionnel, a été largement atteint, avec a fortiori la disparition des regroupements politiques adverses (créés dans le sillage du putsch du 22 septembre), la COPAM, l’APDM, la CSM, etc.

Une remise en cause du FDR

Il faut donc que les ténors du FDR acceptent une remise en cause de cette dénomination plus ou moins galvaudée pour refonder une nouvelle dynamique de contre-pouvoir qui ne soit plus hantée par le coup d’Etat du 22 mars 2012. L’obsession du FDR par rapport à « l’acte du 22 mars » semble provoquer la frustration au sein d’une opinion qui a plutôt largement » toléré » le renversement du régime d’Amadou Toumani Touré. Une couche de neuf dans la stratégie politique des alliés de Soumaïla Cissé est nécessaire pour crédibiliser leur combat pour le renforcement de la démocratie malienne. Comment expliquer par exemple qu’après le départ des partis de l’alliance IBK-Mali 2012 (RPM, UM-RDA, MIRIA, FAMA, etc) des formations politiques comme l’UDD, le MPR et récemment les FARE claquent la porte du regroupement qui ne cesse ainsi de s’étioler ?

Il faut rappeler que le Front a été créé le 24 mars 2012 par 38 partis politiques, une vingtaine d’associations et des syndicats des travailleurs pour réclamer le départ des militaires mutins qui ont pris le pouvoir et exigé un retour à l’ordre constitutionnel. Tiébilé Dramé, Soumaïla Cissé, Tiéman Hubert Coulibaly et d’autres avaient alors exigé « le retour à une vie constitutionnelle normale, le rétablissement de la paix et de la sécurité dans le nord, l’organisation d’élections libres, transparentes et démocratiques dans les meilleurs délais, l’arrêt immédiat des pillages et des exactions et la libération immédiate de toutes les personnalités civiles et militaires détenues ». Exit donc cet épisode et bienvenue à un recentrage du combat politique. L’heure de tourner la page sombre est arrivée.

C’est dans ce sens que des questions se posent sur le meilleur profil du futur leader de l’opposition malienne. Etant donné que des doutes sont émis dans l’entourage de Soumaïla Cissé de l’URD quant à sa disponibilité à jouer un rôle de premier plan au sein du microcosme national (il pourrait occuper une haute fonction au plan international), certains observateurs voient en le leader du PARENA, Tiébilé Dramé, un esprit va-t-en guerre pouvant mieux animer l’opposition au pouvoir d’IBK. Cet ancien leader estudiantin ayant vécu les heures de braises de la contestation du régime du général Moussa Traoré pourrait constituer une sentinelle de veille sur les dérives éventuelles de la gouvernance dans un Mali où, comme le reconnaît IBK, « les habitudes sont tenaces ». Dans tous les cas, le réveil du processus démocratique malien ne s’offusquera pas d’une opposition…bicéphale pouvant contrer les ardeurs débordantes d’un président de la République largement plébiscité pour se prendre pour un dieu.

Bruno Djito SEGBEDJI

L’Indépendant du 25 Septembre 2013