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Dans un discours sans reproche, Vital Kamerhé, président de l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo (RDC), ex Zaïre, a asséné ses vérités à Dioncounda Traoré. Et de passage, il a donné des leçons de démocratie à des députés maliens qui pensent que être de la majorité signifie qu’il faut dicter sa loi à l’opposition et à la limite l’écraser. La leçon semble bien être assimilée. Le président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, en procédant à la relecture du règlement intérieur de son institution, n’a fait que plagié le discours de son collègue de la RD Congo. Il a été prononcé à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire. C’était le 6 octobre dernier. Nous vous proposons l’intégralité du discours.

« L’Afrique condamnée à se réveiller. Aujourd’hui, l’Afrique est confrontée à plusieurs défis qui se résument en un seul à savoir la pauvreté indescriptible de son peuple. Les différents peuples grognent et nous disent ouvertement que leurs dirigeants, après près de 50 ans d’indépendance sont encore loin de rencontrer, même de façon moyenne, leurs aspirations profondes et légitimes. Nos peuples en désarroi regardent nos différentes potentialités, nos différentes richesses tant vantées aussi bien par nous-mêmes que par les autres, pendant qu’ils croupissent dans la misère et la pauvreté qui interpellent et révoltent, je sais qu’il est très difficile de demander aux députés de la majorité de s’abstenir :

– parfois aveuglement- les membres du gouvernement. Tout comme il est difficile de demander aux députés de l’opposition de s’interdire de s’opposer, parfois de systématique et presque mécanique à tout projet présenté par le gouvernement ou toute initiative prise par celui-ci. Il ne faut pas que les députés fassent mauvaise conscience, puisque même dans des pays de vieille démocratie, il nous arrive souvent de voir l’opposition voter non à un projet présenté par le gouvernement pourtant jugé salutaire pour le peuple.

Pour revenir aux députés de la majorité, le poids qui est le vôtre au sein de l’Assemblée nationale, doit toujours être mis à profit pour défendre les valeurs républicaines et les intérêts supérieurs de la nation. Ainsi donc, que de vous battre contre vents et marées, envers et contre tout pour faire adopter le programme du Premier ministre ou un projet de loi, cela est un devoir politique défendable. Mais que d’accepter de défendre et de protéger un membre du gouvernement qui a manqué à son devoir d’Etat, cela ébranle le fondement même de la démocratie et ruine les espoirs de tout peuple. Une telle complicité est un cas de lèse majesté contre notre peuple qui nous a confié en toute confiance le mandat de le représenter e de défendre ses intérêts.

Le membre défaillant peut quitter le gouvernement et la majorité va en désigner un autre. Alors, je me demande pourquoi, par moment faut-il monter des stratégies nocturnes pour défendre les membres du gouvernement même quand leur culpabilité et leur indélicatesse sont clairement établies. Vous êtes d’accord avec moi qu’en restant dans cette spirale de complaisance et des acoquinements avec les cadres fautifs, il n y aura point de changement dans nos pays respectifs. Et nos peuples vont continuer à en payer le prix car l’impunité éloigne la venue de la bonne gouvernance et le respect des droits de l’homme.

Il faudrait donc que dans nos cultures africaines l’on s’imprègne davantage de l’idée que lorsqu’un gouvernement est incapable de réaliser le minimum des objectifs qu’il s’est lui-même assigné devant le peuple à travers ses élus, il n’existe pas 36 chemins : soit il démissionne, soit la confiance lui est retirée par l’Assemblée nationale.

Les Honorables de la RD Congo : En abordant en filigrane la situation de l’Assemblée nationale de la République Démocratique du Congo, j’aimerai vous en donner quelques éléments. Dans le souci de consolider la démocratie dans notre pays, à l’Assemblée nationale, nous nous acharnons à relever un défi, celui d’associer majorité et opposition au triomphe des grands équilibres nationaux et faire de l’hémicycle un véritable temple de la démocratie, un haut lieu du débat et une référence du renouveau politique congolais.

Pour réussir ce pari, nous nous adonnons à un exercice qui requiert à la fois modestie et compréhension, et qui n’a pas de chance d’aboutir que si en face de nous, nous avons une classe politique et sociale formée à l’école de la véritable démocratie où apte à saisir les enjeux qui émaillent les aspirations profondes de la nation. En effet, le Parlement congolais est bicaméral. Il comprend un sénat de 108 sénateurs et une Assemblée nationale composée de 500 députés, avec une majorité écrasante de 363 membres

Devant une telle réalité, et afin de préserver l’élan démocratique au sein de l’hémicycle, nous avons convaincu la majorité d’accepter de céder à l’opposition la présidence de deux grandes commissions permanentes, à savoir la Commission politique, administrative et judiciaire appelée Commission des Lois sous d’autres cieux, et la Commission sociale et culturelle. En plus, il a été prévu une représentation significative de l’opposition dans le bureau de toutes les autres commissions permanentes.

Dans ce contexte, le rôle du Président de l’Assemblée nationale est déterminant. Car en effet, il doit s’adonner à un exercice à la fois difficile et périlleux : celui de rassurer constamment l’opposition tout en veillant à ne pas se faire descendre par la majorité ou être mal comprise par elle.

Ce rôle s’exerce particulière dans la répartition de temps de parole où il doit finalement laisser l’opposition s’exprimer librement, et de fois, au-delà des limites imposées par le règlement intérieur et cela dans le but d’éviter toutes sortes de frustration susceptibles de déboucher sur des sorties intempestives de l’hémicycle ou encore aboutir au boycott des travaux parlementaires. Dans les deux cas, ça ne serait pas une bonne image pour nos jeunes démocraties.

Cet exercice n’est pas aisé comme je l’ai dit précédemment, parfois des voix s’élèvent du côté de la famille politique de la majorité pour se demander si le président de l’Assemblée que je suis, ne roulerait pas plutôt pour l’opposition. Mais avec le temps, beaucoup de mes collègues de la majorité commencent à comprendre le bien fondé de cette démarche.

Honorable Président,

Vous conviendrez avec moi que pour que les députés s’acquittent de leurs tâches sans succomber à la tentation d’être pris en charge, entre guillemets, par des membres du gouvernement ou des gestionnaires des entreprises publiques et autres services de l’Etat soumis au contrôle parlementaire, ils doivent être placés dans un environnement de travail conséquent.

En effet, les représentants du peuple, pour accomplir convenablement leur mission dans le nouveau contexte des mutations politiques et sociales, ont droit à leur réhabilitation, à la considération et à un style de vie les mettant à l’abri des sollicitations et tentations pour le moins avilissantes. La consolidation du processus vers la bonne gouvernance est à ce prix.

Pour que les représentants de notre peuple souverain travaillent dans un climat d’indépendance et de dignité, nous nous sommes battus pour l’amélioration de leurs conditions sociales.

Nous y sommes quelque peu parvenus et nous sommes aujourd’hui une référence que les membres du gouvernement ne peuvent plus complexer outre mesure.

Finie donc l’époque où les ministres faisaient attendre les députés des heures durant dans leurs salles d’attente à la recherche des petits avantages matériels. Il ne saurait en être autrement car les députés sont les élus du peuple et doivent donc être placés dans des conditions qui honorent leur statut pour mieux défendre les intérêts de la Nation.

En tant que bureau de l’Assemblée nationale, les conditions de vie de nos députés nous mettent à l’aise pour appliquer ou faire appliquer, sans état d’âme, les dispositions de notre règlement intérieur à l’endroit de quelque membre qui serait tenté d’aller à l’encontre de l’honneur et de la dignité de ses fonctions.

La Constitution de mon pays consacre l’autonomie administrative et financière du Parlement, dans le cadre de la séparation des pouvoirs pour éviter tout dysfonctionnement et toute forme de subordination à l’exécutif.

Avant de conclure mon propos, permettez-moi de parler très brièvement du processus démocratique dans mon pays.

En effet, la République Démocratique du Congo a connu une guerre d’agression de 1998 à 2003 de la part de ses voisins du Rwanda et l’Ouganda.

Alors que le pays n’avait pas encore retrouvé la paix, le 16 janvier 2001, le président Laurent Désiré Kabila qui avait succédé au Maréchal Mobutu en 1997, fut sauvagement assassiné dans son bureau de travail.

Plus vint le Président Joseph Kabila 10 jours après. Très jeune, 29 ans à peine, mais très inspiré parce qu’il va d’abord mettre fin à l’agression par la voie pacifique, ensuite il va conduire une transition politique apaisée et enfin il va remettre le pays sur la voie de la démocratie par l’organisation des élections libres démocratiques et transparentes en 2006. Il ne reste plus qu’à gagner le combat de la reconstruction nationale.

Comme si les peuples maliens et congolais avaient un même destin, malgré la tenue des élections qui ont donné lieu à la mise en place des institutions démocratiques, il subsiste comme dans le Nord du Mali, à l’Est de la République Démocratique du Congo, un mouvement insurrectionnel. L’insécurité ainsi créée à l’Est de mon pays est à la base de tueries massives, des violations des droits humains et de déplacement de plus de 1 million de Congolais qui vivent entassés dans des champs de fortune, dans des conditions infrahumaines.

Nous somme sensibles et solidaires vis-à-vis du peuple malien parce nous savons que malgré l’organisation des élections dans votre pays, le Mali n’a pas encore totalement recouvré la paix.

C’est ici le lieu de saluer l’effort du président de la République et du gouvernement malien qui ont privilégié le règlement pacifique de ce conflit pour éviter des pertes inutiles en vies humaines et la destruction gratuite des infrastructures de base. Ce n’est pas un signe de faiblesse, c’est plutôt un signe de grandeur et de sagesse que les rebelles doivent saisir par amour pour ce peuple qui souffre tant et pour lequel ils prétendent se battre arme à la main.

Après l’organisation des élections, après la bataille de la paix, doit être gagnée celle du développement. Notre peuple, comme l’ensemble des différents peuples d’Afrique, grogne. A quoi bon, clame t-on chez moi, d’appartenir à un pays dit immensément riche si la majorité de ses habitants continue à vivre dans cette précarité tant décriée.

C’est ce cri de détresse qui rend terrifiant et en même temps exaltant, le rôle de députés, de représentants, que le même peuple nous a confié, nous de la majorité et nous de l’opposition. Que signifient finalement nos querelles internes, parfois mal assumées, devant notre noble mission ? Que représentent nos petites querelles de positionnement politique devant la vraie guerre, la seule qui vaille la peine d’être menée à l’instant présent ?

Nous devons amener nos gouvernements à opérer des réformes profondes dans tous les secteurs de la vie nationale : éducation, santé, habitat, agriculture, élevage et pêche et ressources naturelles, et j’en passe.

Et dans ce combat de développement, il ne peut y avoir des acteurs d’un côté et des spectateurs de l’autre. L’heure de l’Union Sacrée a sonné, tout le monde est appelé à mettre la main à la pâte.

Ne nous y trompons pas, chers collègues, nous avons intérêt à gagner ensemble le combat du développement intégral, de la justice sociale, de la sécurité des personnes et des biens, puisqu’au moment du renouvellement de notre mandat, notre peuple ne fera pas la différence entre les députés de la majorité et ceux de l’opposition. Il dira tout simplement qu’il a été mal représenté et la sanction sera collective et sans appel. »

Que vive le Mali,

Que vive la République Démocratique du Congo

Que vive la solidarité africaine

J’ai dit, et je vous remercie.

Vital KAMERHE, Président de l’Assemblée nationale de la RD Congo

03 Novembre 2008