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Indiscipline, injustice, frustrations, promotions controversées, commandement décrié… sont entre autres les maux qui minent et décrédibilisent l’armée et les forces de sécurité maliennes. Dernière illustration de cette déchéance de la grande muette, c’est la mutinerie intervenue dans la garnison militaire de Kati, devenue tristement célèbre à cause de « hauts faits d’indisciplines ». Le nouveau ministre de la Défense et des Anciens combattants, Soumeylou Boubeye Maïga (SBM) aura donc fort à faire pour jeter les bases de la refondation de l’armée malienne, appelée à redevenir une armée véritablement républicaine, disciplinée, professionnelle et combattante. Quelles sont les missions qui attendent le ministre Maïga ? Aura-t-il les mains libres pour reformer l’armée ? Jusqu’où peut-il aller ? Réponses.

Le coup d’Etat du 22 mars a été dramatique pour le Mali et particulièrement pour son armée qui faisait sa fierté sur les théâtres des opérations à l’intérieur, en Afrique et dans le monde. Depuis un certain temps, l’armée malienne a perdu ses repères notamment la discipline et le respect des valeurs républicaines. Cette armée qui faisait, jadis, la fierté de toute une nation est aujourd’hui minée par l’indiscipline, la division, l’injustice et l’impunité… Les officiers n’ont plus le respect dû à leurs rangs et grades. Les différents corps se sont livrés à une guerre de positionnement qui a finalement eu raison de l’unité. Une unité qui fait la force de toute armée qui se respecte. Conséquences : le Mali a une armée indisciplinée, divisée. Ajoutez-y les rancœurs et frustrations, qui se sont accumulés et accentués avec les promotions controversées et les dernières nominations. Qui auraient provoqué la mutinerie de Kati.

D’ailleurs, les grincements de dents et autres frustrations sont rentrées dans les rangs depuis qu’une certaine junte a installé ses hommes à tous les niveaux de la chaîne de commandement. Tous les chefs d’Etat-major des forces armées et de sécurité ont été nommés par le chef de l’ex-junte, Amadou Haya Sanogo dont les hommes n’ont jamais pu mettre de l’ordre dans les rangs. Au contraire, le commandement a creusé le fossé entre les hommes. Au même moment, des officiers, sous-officiers et autres éléments qui n’avaient pas pris part au putsch étaient, soit mis au garage, soit mis à l’écart de toute gestion.

SBM peut-il reformer ?
C’est dans cet état de délabrement à tous les niveaux, sur fond d’indiscipline et de division que Soumeylou Boubeye Maïga, a pris ses fonctions. Ancien ministre de la Défense et ancien patron de la sécurité d’Etat, SBM connait le département et les hommes. Aussi, dispose-t-il de suffisamment d’expériences pour réussir sa mission. Cependant, il y a un certain nombre de préalables.

Soumeylou Boubeye Maïga doit impérativement remettre de l’ordre dans les rangs en commençant par le renouvellement de la chaîne de commandement légué par les putschistes. Dans ce sens, SBM doit faire appel à des hommes d’expérience et aux plus méritants. Jusque-là, ce sont les promus de l’ancien capitaine qui demeurent à la tête des unités, garnisons, états-majors, et services de la défense. Donc, une reprise en main de la chaîne de commandement s’impose. C’est le souhait de beaucoup de militaires qui, en privé, confient leur gêne (humiliation ?) face à tout ce qui se passe aujourd’hui dans l’institution militaire. Seulement, voilà, la grande question, qui se pose, est : SBM aura-t-il les coudées franches pour opérer ce changement au sein du commandement ?

En clair, jusqu’où IBK, qui est le chef suprême des armées, acceptera-t-il que son ministre de la Défense accomplisse la plénitude de ses prérogatives, notamment dans le choix des hommes.
Autre tâche urgente qui s’avère difficile pour le ministre Maïga, c’est de ressouder l’unité au sein des forces armées et de sécurité. Le soulèvement de mars 2012, les affrontements entre bérets (rouge et vert), les exactions et abus opérés au sein même de l’armée, les distributions de galons… ont contribué à élargir le fossé entre militaires. Donc, l’urgence des urgences, c’est de restaurer l’unité. Cela passe inéluctablement par la restauration de l’équité et de la discipline à tous les niveaux.

Restaurer la discipline
S’agissant de la discipline, SBM aura fort à faire. La mutinerie du 30 septembre à Kati, est l’illustration parfaite de l’état de déliquescence disciplinaire dans lequel se trouvent l’armée et les forces de sécurité maliennes.

Avant ce soulèvement, il y a eu la révolte des militaires du GTIA Waraba, des affrontements entre policiers du GMS et de nombreux actes d’indiscipline, qui ont suffisamment terni l’image de l’uniforme au Mali. Ce qui illustre toutes les difficultés qui attendent Soumeylou Boubeye Maïga…

A ces grandes tâches, s’ajoutent d’autres qui vont de la restauration de la confiance entre soldats à l’instauration de la justice et de l’équité dans les rangs des forces armées et de sécurité du Mali. Il y a aussi et surtout le cas de ces compétences mises à l’écart pour diverses raisons.

En effet, de nombreux officiers sont aujourd’hui au chômage parce que simplement ils n’étaient pas au moment et au bon endroit…

Enfin, le ministre de la Défense doit rapidement s’atteler à la dépolitisation de l’institution militaire. A ce sujet, la dernière présidentielle a montré aux Maliens le degré d’engagement politique de certains soldats. Ils ont battu campagne et ont transformé les camps en officine de partis politiques. Et ces soldats oubliaient sans doute que la patrie avait besoin d’eux sur d’autres fronts…

Aujourd’hui, l’armée malienne a véritablement besoin de grandes réformes et non de reformes de façade, comme ce fut le cas avec ce comité dit de reformes mis en place sous la transition et qui avait été taillé sur mesure dans le seul but de récompenser un putschiste. Ce comité de reformes dont le président de la République a instruit la liquidation, est appelé à rendre des comptes. Et il revient au ministre de la Défense et des Anciens combattants d’exiger ces comptes au nom du peuple malien. SBM aura-t-il le courage de demander des comptes à Amadou Haya Sanogo ? Ou encore, IBK, lui-même, ira-t-il au-delà de la simple liquidation et exiger l’audit de ce comité, qui gérait les deniers publics ? Autant de questions entendues çà et là dans certains milieux militaires de la capitale.

La refondation de l’armée malienne est-elle, alors une mission impossible pour SBM ? C’est là toute la question.

CH. Sylla

L’Aube du 10 Octobre 2013