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La classe politique malienne commettrait un crime grave si elle n’arrivait à tirer aucune leçon des événements qui ont défiguré le Mali depuis le janvier 2012 jusqu’à aujourd’hui. Des questions légitimes fusent. Genre « Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les tares du fonctionnement politico-institutionnel du pays, qui ont pu entrainer sa désagrégation? « . Si des réponses appropriées ne sont pas trouvées à ces interrogations pour éviter d’autres trébuchements, le prochain pouvoir devra mener une nouvelle transition.

Le sage dit que le jour du malheur est fait pour réfléchir. De cette réflexion doit découler une lumière purificatrice du groupe social frappé par le malheur. Le drame sociopolitique consécutif à la crise que traverse le Mali depuis janvier 2012 et dont le paroxysme a été atteint avec le coup d’Etat du 22 mars suivant, appelle les acteurs politiques et de la société civile à une autocritique sans complaisance. Même si cette réflexion ne doit pas entraîner de facto une autoflagellation, elle aura le mérite de permettre surtout à la classe politique de s’auto-évaluer. Cette analyse, qui ne justifie en rien le coup d’Etat du 22 mars, permet de reconnaître tout de même que la gouvernance du président Amadou Toumani Touré a joui d’une trop grande… exubérance.

En effet, élu comme « indépendant » qui a coiffé au poteau, les leaders politiques, ATT a, par action ou omission, bénéficié d’un accompagnement vite transformé en compagnonnage. L’on doit avoir l’honnêteté de rappeler que le contexte « démocraticide » du consensualisme avait plombé la gouvernance entre 2002 et 2007. L’Adéma-PASJ, le parti le plus fort alors, malgré quelques réticences en son sein, avait choisi de s’aliéner au pouvoir. Les autres formations politiques comme le RPM, le CNID, le MPR, le PARENA, l’URD (créé en 2003) signeront une surprenante allégeance pour applaudir à se rompre les phalanges « le chef du parti de la demande sociale ». Cet embrouillamini exhale un parfum d’unanimisme qui a commencé à plomber le débat politique. Le manifeste de l’ADJ de feu Dr Abdoul Karim Traoré dit Diop n’avait alors été considéré que comme l’expression de quelques méprisables états d’âmes…

Après les élections législatives de juillet-août 2002, le RPM, le parti qui a réalisé le meilleur score et dont le leader avait appelé à soutenir ATT au second tour de la présidentielle se hissera, à travers son président IBK, au perchoir de l’Hémicycle. ATT nommera son Premier ministre, non au sein de la majorité issue des urnes, mais selon son bon vouloir. Mohamed Ahmed Ag Hamani est bombardé, sans aucune coloration politique connue, à la primature. Malgré cela, sa déclaration de politique générale, qui devrait être rejetée, a été applaudie par les députés. Idem pour ses trois successeurs : Ousmane Issoufi Maïga, Modibo Sidibé et Mme Cissé Mariam Kaïdama Sidibé. Aucun de ces chefs du gouvernement n’a été nommé conformément à la Constitution, c’est-à-dire être issu du parti majoritaire à l’Assemblée nationale. Il s’en est suivi que les différents Premiers ministres ont été quasiment des hommes liges face à un président de la République hyper puissant ; tandis que les députés se sont complus dans un rôle de godillots.

La conséquence de ce mode de fonctionnement institutionnel est que le chef de l’Etat a eu une gestion solitaire du pouvoir. Plusieurs acteurs et observateurs de la scène politique nationale le reconnaissent aujourd’hui. « Des questions sensibles comme le dossier du nord, les forces de défense et de sécurité ont été gérées selon les seules humeurs du président de la République « , commentait, le lundi dernier, un responsable politique membre du FDR. Une récente confidence d’un leader de ce regroupement politique faisait état de propositions soumises à ATT en février 2012 par rapport à la crise sécuritaire du nord (elle était à ses débuts) qu’il avait rejetées, plus par mépris que par autre chose. Ces propositions ont été préparées par Dioncounda Traoré, Tiébilé Dramé et Soumaïla Cissé.

Des témoignages d’anciens collaborateurs du palais de Koulouba rapportent que le chef de l’Etat gérait le problème du nord par de simples coups de fil à tel ou tel acteur sur le théâtre des opérations. « Le ministre de la Défense et celui de la Sécurité, les chefs d’Etat-major des armées étaient plus ou moins mis devant le fait accompli. Ils n’étaient pas, en tout cas, au courant de certaines décisions que le chef de l’Etat prenait tout seul sans les consulter », soulignait un autre responsable politique.

Lors de son intervention à la tribune de la 13ème édition du Forum de Bamako, le vendredi 15 février dernier, l’ancien ministre des Affaires étrangères et leader du parti pour la renaissance nationale (PARENA), Tiébilé Dramé a établi un diagnostic sans complaisance de la crise politico-sécuritaire que traverse le Mali depuis plusieurs mois. Dans une communication intitulée « Crise du Nord : Négocier ? Avec qui ? Pour quels résultats ? Pour des discussions inter-maliennes inclusives », cet ancien médiateur de l’Onu dans la crise de Madagascar appelle à « enclencher, sans délai, un processus politique pour la refondation de la démocratie et des institutions et pour poser les jalons d’un nouveau Pacte national de paix, de réconciliation et de cohésion « .

Pour le leader du parti du bélier blanc, il faut que le Mali arrive à « crever les abcès, panser les blessures, tirer les leçons des secousses et des épreuves traversées, dessiner les contours du Mali post-crise et poser des fondations plus solides de l’édifice sur lequel reposera notre commune volonté de vivre ensemble. Le premier volet du processus politique prendra la forme de discussions inter-maliennes pour résoudre la crise du Nord : il s’agira d’une mini-conférence nationale ou d’un congrès des communautés du Nord pour la paix, la cohabitation intra et intercommunautaire, la réconciliation et la cohésion nationales… »

Ce congrès, précise-t-il, regroupera les représentants de toutes les communautés du Nord : élus, société civile, chefs traditionnels, leaders religieux, dirigeants des femmes et des jeunes. Les groupes armés qui déposeront les armes et qui se plieront aux lois de la République, dont la Constitution est la première, devront être invités à y participer.

Il faut donc reconnaître que la transition actuelle devrait permettre à la classe politique de réfléchir à tous les errements du passé pour rectifier le tir.

Les concertations nationales devraient avoir aussi cette vertu curative. Mais, les cafouillages d’amorce de cette période transitoire avec un « Premier ministre de pleins pouvoirs », Cheick Modibo Diarra, n’ont rien arrangé à la chose. Il faut donc, dans cette dynamique électorale qui s’enclenche, que le prochain président malien se considère comme le chef d’une nouvelle transition. C’est à lui de rassembler les uns et les autres et poser les grandes questions de la nation sur la table pour que des réponses appropriées y soient trouvées. C’est à ce prix que le nouveau Mali sera reconstruit pour qu’il n’y ait « plus jamais ça » !

Bruno D SEGBEDJI

L’Indépendant du 22 Février 2013