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Entre deux évolutions, il y a toujours une révolution. Cette réalité de la loi naturelle doit désormais être retenue par la Côte d’Ivoire, après sa plendeur économique du temps de feu Félix Houphouet Boigny, après les ravages de sa crise, les tourments de sa guerre et aujourd’hui, avec la réconciliation incarnée par un gouvernement d’union nationale dirigé par celui-là même qui fut le principal leader de la rébellion ivoirienne : Guillaume Kigbafori Soro.

Aussi, sans vouloir “remuer le couteau dans la plaie“, c’est-à-dire raviver les anciennes passions guerrières, il est utile de se poser des questions, ne serait-ce qu’au regard du destin qui lie la côte d’ivoire à ses voisins immédiats, sur les plans géographique, social, économique, culturel…

Entre autres questions, les Ivoiriens sauront-ils enfin tirer les leçons de cette guerre et franchir le cap de l’élection présidentielle à venir, sans retomber dans une autre crise sociale? C‘est du reste la plus grande interrogation que tous les observateurs politiques se posent de nos jours.

sans prétendre être des “oiseaux de mauvais augure”, bien des sociologues et analystes politiques avaient effectivement prédit qu’après les années fastes du pouvoir du premier Président de la république ivoirien (1960-1993), des mésententes pourraient s’installer entre ses différents successeurs politiques (ou prétendants comme tels), au point d’alimenter des tensions qui risqueraient d’entraîner une très dangereuse crise sociale. Combien ils avaient vu juste !…


Tiraillements pour un contrôle

Le témoignage de ce correspondant du ”FIGARO” (organe français) est assez illustratif de l’ampleur de la violence qui avait précédé le vrai début de la crise ivoirienne. Aussi, dès Novembre 2002, le Libéria fermait déjà ses frontières, au moment même où les Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire (FANCI) tentaient de reconquérir la ville de Man.

Épaulées par des mercenaires français et sud-africains (entre autres), les forces armées fidèles au Président Laurent Gbagbo effectuaient une percée jusqu’au centre de la ville. Ce fut le début du commencement d’une guerre de tranchées entre forces loyalistes et mouvements rebelles.

Le 3 Décembre 2002 au soir, le porte-parole de l’Etat Major des FANCI, le Lieutenant-Colonel Jules Yao Yao, affirmait que le Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest (MPIGO), un des deux mouvements rebelles à avoir revendiqué la prise de Man, soutenait avec assurance qu’il contrôlait toute la ville.

Pour démentir les accusations portées contre lui par le pouvoir d’Abidjan, le gouvernement burkinabé confirmait la rencontre, à Bamako, entre le Président Blaise Compaoré et son homologue ivoirien, Laurent Koudou Gbagbo, le 4 Décembre 2002. En effet, à l’époque, de Président ivoirien maintenait mordicus que le pouvoir de Compaoré soutenait les mutins en sous-main.

Ce dimanche 1er Décembre 2002, après de violents affrontements pour le contrôle de la ville, la brume ne s’était pas encore dissipée au-dessus de la région des “dix-huit montagnes” (Man). Le jour se lèvait à peine ; et déjà, des coups de canon tonnaient entre les collines verdoyantes.

Les combats venaient de reprendre, encore plus meurtriers, bien que leur bruit fût étouffé par la moiteur du climat ambiant. Dans la semaine d’avant ce 1er Décembre 2002, la grande ville de l’Ouest ivoirien était déjà tombée aux mains de deux nouveaux mouvements rebelles.

Aux portes de la ville, un barrage des forces loyalistes filtrait les mouvements des populations. Un petit groupe de soldats des FANCI, équipé de canons, tenait sous son contrôle le grand carrefour de l’entrée Sud de Man. C’est là que se croisent les routes menant à Duékoué (au Sud), et que les FANCI avaient empruntées pour lancer leur contre-offensive sur la ville, à Danané et à l’Ouest, proche de la frontière avec le Libéria d’où étaient arrivés les rebelles.


Terreur sur la ville

Les soldats des FANCI laissaient sortir les civils qui fuyaient les combats. Mais ils interdisaient l’entrée de la ville aux journalistes étrangers. A ce barrage érigé par ces soldats loyalistes attendaient quatre prisonniers de leurs prisonniers, sommairement vêtus de caleçons et de T-shirts. Ils vivaient peut-être leur dernière heure : les soldats avaient déchiré tous leurs papiers d’identité… burkinabés. Alors, ils gémissaient de terreur dès que les soldats s’approchaient pour… les frapper à coups de pieds et de crosses.

Et un soldat FANCI, de se justifier, en parlant des prisonniers : “Ce sont des rebelles. Ils sont venus du Burkina. Nous les avons attrapés. Les rebelles sont aussi des Libériens. De notre côté, c’est des Ivoiriens qui se battent“. Mais ce que ce soldat avait omis de mentionner, ce sont les nombreux mercenaires étrangers venus prêter main forte à une armée ivoirienne qu’on disait démotivée et peu efficace.

Du côté des rebelles, la présence de combattants libériens avait été confirmée par de nombreux réfugiés fuyant la ville de Man. Les rebelles comptaient également, dans leurs rangs, de nombreux Yacoubas, une ethnie vivant à l’Ouest du pays, mais que l’on retrouve aussi au Libéria voisin.

Certains d’entre eux avaient passé de longues années à combattre au sein des différentes factions rebelles, durant la guerre du Libéria. Parlant mieux l’anglais que le français, ces Yacoubas avaient rallié à eux d’anciens frères d’armes libériens.

L’intensité des combats au mortier et au canon indiquait qu’il ne s‘agissait plus d’une simple opération de ratissage, comme le prétendaient des émissaires du pouvoir ivoirien, tout comme des dirigeants de la rébellion, du reste. Selon les témoignages recueillis en ville, les rebelles étaient encore solidement implantés à Man et comptaient bien s’y enraciner. Aussi, soutenus par des mercenaires étrangers, les FANCI (forces loyalistes) progressaient vers le Nord.

En même temps, des combats de rue à la mitrailleuse lourde et légère, appuyés par des tirs d’artillerie, opposaient toujours les deux camps. Pour les civils, il n’était donc plus question de quitter la ville. Alors, ils restaient terrés dans leurs maisons, couchés, voire plaqués au sol, en attendant que “l’orage passe”. Mais “l’orage“, du moins la rage des belligérants ne passait pas.

Car dès le 4 Décembre 2002, les FANCI reprenaient pied à Man. La veille, les soldats français de l’opération LICORNE leur avaient livré l’aéroport de Man, situé à 18 kilomètres au Sud de la ville. En fait, dès le 30 Novembre 2002, les militaires avaient repris l’aéroport de Man aux rebelles, afin d’évacuer les ressortissants étrangers.


Témoignages des combats

Un villageois de Bogouiné (village situé près de Man) racontait : “Les Français ont essayé d’aller à l’aéroport une première fois, avant la tombée de la nuit du vendredi (NDLR : 29 Novembre). Alors, les Français sont revenus au village et nous ont dit de rentrer dans les maisons. Ils ont installé des armes lourdes sur la route et ont tiré sur l’aéroport. Les feuilles brûlaient sur les arbres, à cause des explosions. Puis ils ont déguerpi les rebelles de l’aéroport”.

Aux dires d’un porte-parole de l’opération LICORNE (opération militaire française d’intervention), le bilan des combats s’était limité à un blessé, côté français, et 10 morts, côté rebelles. Toujours est-il que les 160 ressortissants étrangers de la région de Man avaient du ensuite être évacués par deux TRANSAT (avions militaires) français.

Quant au villageois témoin de Bogouiné, il relatait, saisi par la terreur : “Les militaires FANCI étaient déjà arrivés au village. Ils sont allés prendre l’aéroport dès que les Français ont quitté la ville“. Ce fut alors lun autre début d’algarades meurtrières. Dès lors, les soldats FANCI avaient donné l’assaut sur la ville, encadrés par des mercenaires Blancs (européens et autres) et appuyés par des hélicoptères de combat.

La route qui mène de l’aéroport vers Man était criblée de douilles et d’impacts d’obus. Deux pick-ups touchés par des tirs avaient été abandonnés par les rebelles devant la ferme piscicole de Kegtoui, un autre village situé non loin de Man. Un mécanicien, qui tentait de faire redémarrer l’un des deux pick-ups endommagés, racontait : “Je me suis enfui de Man avec ma famille. J’essaie de réparer la voiture pour les emmener loin d’ici“.

Sauve qui peut !

Quelques mètres plus loin, un garçon famélique se précipitait sur des restes de riz et de spaghettis abandonnés par les rebelles. Des préservatifs et des bouteilles de bière vides traînaient au milieu des restes de nourriture. Des centaines de personnes fuyaient la zone des combats, en colonnes sur la route qui mène vers le Sud (région inoccupée).

Des femmes trimballaient leurs enfants sur le dos, le baluchon sur la tête. Les hommes portaient les valises et autres bagages lourds et encombrants. Dès qu’une voiture approchait, ces familles traumatisées se jetaient précipitamment dans les fourrées pour se cacher.

Et une mère de famille, de témoigner : “Les forces loyalistes nous ont libérées. Mais nous n’étions pas protégées. Alors ils nous ont laissées partir. On préfère quitter avant que les rebelles ne reviennent. Nous avons eu très peur. Il y a de nombreux blessés en ville. Et l’hôpital ne fonctionne pas“.

Compte tenu des combats qui se poursuivaient, les forces loyalistes (FANCI) qui avaient pénétré à Man ne contrôlaient toujours pas entièrement la ville. Et la situation demeura telle jusqu’à ce que les rebelles occupassent tout le Nord de la Côte d’Ivoire.


Oumar DIAWARA

21 Aout 2008