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Le mercredi dernier, nous rapportions le cas d’un enlèvement d’un sourd-muet à Niamakoro. Quelques jours plus tard, plus précisément le vendredi 27 juin, le commissariat du 11e Arrondissement était plein comme un œuf. Il avait été littéralement pris d’assaut par des personnes venues de tous les horizons qui se pressaient aux différentes entrées. Malgré la présence d’agents du GMS venus en renfort et qui essayaient de contenir la marée humaine, une foule bigarrée de femmes, d’hommes, de jeunes et de vieux tenait à tout prix à voir le jeune Mohamed Haïdara accusé d’enlèvement de six enfants.

une-34.jpgTout avait commencé tôt le matin de ce jour là aux environs de 8 heures. Sekou Diarra, 6 ans, jouait devant la cour du domicile de ses parents en compagnie d’autres gamins de son âge. A un moment donné, il se détacha du groupe pour se rapprocher de la rue et regarder passer les véhicules. Il était complètement absorbé dans cette activité lorsque s’approcha de lui un jeune homme de teint clair, de taille moyenne, portant une chemise blanche très sale et un pantalon velours fort usé.

L’inconnu tenait en mains deux poulets. Il se rapprocha du jeune garçon et demanda à ce dernier de venir à lui. Sekou Diarra obtempéra et s’entendit proposer par le quidam de l’aider à amener les poulets à la maison. Ce travail, expliqua l’inconnu, rapporterait au gosse 100 francs. Pour un gamin de cet âge, commencer la journée en gagnant 100 francs constitue une aubaine à ne pas laisser passer. Le garçon empoigna donc le volatile et se mit en route dans le sillage de l’inconnu. Ce dernier bavardait sans s’arrêter, s’ingéniant à capter l’attention de l’enfant. La raison en était simple : l’homme aux poulets se déplaçait en multipliant les tours et les détours pour faire perdre tout sens de l’orientation à son jeune compagnon.

Affolée !

Le stratagème réussit fort bien. Alors qu’ils n’avaient pas franchi une très grande distance (à peine deux pâtés de maisons du domicile du garçonnet), Sékou ne se rappelait déjà plus d’où il était parti. Très inquiet, il commença à jeter des coups d’œil à gauche et à droite pour essayer de trouver des repères qui lui soient familiers. On pouvait lire clairement sur son visage le désarroi qui l’habitait. A un moment donné, il s’arrêta tout net et demanda à être ramené chez lui. Mohamed Haïdara essaya dans un premier temps de le calmer et de le persuader de continuer avec lui. Puis comme le garçon rechignait à repartir, son compagnon usa d’un ton brutal et plus menaçant. Apeuré par cette métamorphose, Sekou se remit en route.

Pendant ce temps ce temps la mère de l’enfant qui avait besoin de lui, l’avait appelé. N’ayant reçu aucune réponse, elle était sortie de la maison et avait commencé à interroger ses camarades. L’un d’eux lui indiqua qu’il avait vu Sékou prendre un poulet des mains d’un inconnu et partir en compagnie de ce dernier. La mère se prit la tête entre les mains. Il lui revint en mémoire que dans le quartier de Niamakoro, six enfants avaient disparu entre le 20 juin et ce jour là. Son petit ne venait-il pas gonfler ce chiffre ? La brave dame prit auprès des autres gosses le signalement de l’homme aux poulets, puis elle fit très rapidement le tour des familles qu’elle connaissait et à qui elle demanda sans succès si leurs membres n’avaient pas vu son petit enfant. Complètement affolée désormais, la mère ameuta littéralement tout le quartier et les gens sortirent en masse pour l’aider dans ses recherches.

Cette solidarité s’expliquait facilement : la disparition des enfants semait l’angoisse dans toute la zone et tout le monde souhaitait pouvoir mettre la main sur au moins un des kidnappeurs. Le bouche à oreille fonctionna si bien que tout Niamakoro devint un immense champ de battue. C’est ainsi que la chance vint au secours des traqueurs. Un homme assis devant sa boutique et à qui la nouvelle de la disparition du jeune Sekou Diarra était parvenue, vit passer non loin de lui un quidam répondant à la description faite par des voisins qui étaient passés l’avertir. Le boutiquier remarqua aussi que le passant était accompagné d’un jeune garçon et que dernier tenait de la main gauche un poulet. Le tandem se dirigeait vers la sortie du quartier. Le boutiquier n’hésita pas : il interpella le jeune homme et lui demanda où est-ce qu’il allait avec un garçon que tout le quartier recherchait.

Lancée de manière très abrupte, la question troubla tout de suite Mohamed Haïdara qui se mit à bégayer. Le boutiquier poussa alors un cri d’alerte qui rameuta en quelques secondes une foule de ses voisins. Les plus excités parmi les curieux ne demandèrent même d’explication au ravisseur. Ils portèrent immédiatement la main sur lui. D’autres, après avoir hésité, se mirent à leur tour dans l’opération de lynchage. Ce fut à ce moment que la mère de l’enfant, avertie par des messagers partis à sa recherche, arriva. Elle se jeta sur son rejeton qu’elle embrassa sans retenue avant de laisser couler un flot de larmes. Les pleurs de la mère et le récit qu’elle fit sur les circonstances de l’enlèvement de l’enfant jetèrent le feu aux poudres.

Mauvaise foi

Il n’y eut plus d’hésitants dans la foule qui se prononça pour qu’une justice expéditive soit appliquée au ravisseur. Un seul homme était resté à l’écart et s’il n’éprouvait pas la moindre compassion pour le kidnappeur, il ne souhaitait pas la mise à mort de ce dernier par la foule. Il appela donc le 11e arrondissement qui dépêcha en urgence sur les lieux une équipe dirigée par l’inspecteur Alky Ag Achérif. Mais une fois sur place, les policiers se heurtèrent à une résistance inattendue des citoyens. La foule voulait la peau de Mohamed, et la voulait sur le champ. Les agents durent aller extraire au péril de leur vie le supposé voleur d’enfants.

Mais la foule ne démordit pas de ses projets. La voiture de police fut suivie par un impressionnant cortège de justiciers. La nouvelle de l’arrestation du kidnappeur traversa tout le quartier, les parents des enfants perdus se présentèrent. Trois d’entre eux étaient accompagnés de trois gamins. Ces gosses sans s’être concertés désignèrent Mahomed Haïdara comme l’homme qui les avaient enlevés quelques jours auparavant. Ils avaient ensuite pu s’échapper en profitant de la baisse de vigilance de celui qui était chargé de les surveiller. L’un des gosses indiqua à la police que lui aussi avait été enlevé dans la journée du 25 juin grâce à l’artifice des poulets qui avait été utilisé avec Sékou.

Ce garçon avait été conduit dans une maison où se trouvait une jeune femme chargée de faire la cuisine. Lui et les deux autres petits prisonniers avaient été placés dans une pièce où trônait un téléviseur géant et grâce auquel ils suivaient des programmes supposés les égayer. Les trois gosses étaient d’ailleurs en train de regarder la télé lorsqu’ils se rendirent compte que celui qui était chargé de les surveiller s’était endormi profondément. Les gosses sortirent alors de la maison, se jetèrent dans la rue et se mirent à la recherche de leurs familles respectives. L’un d’eux parvint à localiser la sienne et ils y arrivèrent à trois après une nuit passée avec des inconnus.

Interrogé sur le lieu de leur séquestration, les enfants ne parvinrent pas à localiser avec exactitude l’endroit. Quant à Mohamed Haïdara, au passage de notre équipe, il refusait toujours de montrer la cachette de ses complices et des enfants restés avec eux. A plusieurs reprises, il avait fait semblant de collaborer, mais en fin de compte, il avait promené les policiers à travers la ville sans jamais vouloir leur indiquer sa cachette. Cette mauvaise foi fait penser aux éléments de la brigade de recherche du commissaire divisionnaire Balla Traoré que l’homme se trouverait dans un réseau de trafiquants d’enfants et qu’il essayait de gagner du temps pour permettre à ses complices de se fondre dans la nature.

Balla Traoré et ses hommes sont en tous les cas décidés à démêler cet écheveau et poursuivent avec obstination la recherche du reste du réseau. Les jours qui viennent nous apprendront certainement un peu plus sur tous les ressorts de cette affaire et dévoileront sans doute le mystère que protège Mohamed Haïdara.

G. A. DICKO

L’Essor du 01 juillet 2008