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Sans donner l’intention de porter un jugement de valeur sur le dernier rapport du Vérificateur général, le Pr. Dialla Konaté fait une analyse critique sur la moralité du Malien d’hier à aujourd’hui.

Le vérificateur Général a publié son rapport pour 2006. C’est un travail remarquable. Mon intention n’est pas de porter un jugement détaillé sur le travail lui-même, je n’ai pas cette compétence, je vais me contenter de regarder la réalité qu’il indique au-delà du mauvais usage de plus de 100 milliards de FCFA dont il fait état.

Les malversations concernées se rapportent à l’administration et au service dans la formation du produit national brut. Selon les dernières données de la Banque Mondiale sur le Mali (disponibles sur Internet à l’adresse http://devdata.worlbank.org) les services constituent environ 40 % du PIB de notre pays (précisément 39,3 %).

En extrapolant ces 100 milliards de malversation à la totalité des activités économiques pratiquées au Mali, on trouve, par une arithmétique simple, que la réalité des chiffres ne sont pas 100 milliards mais plus de 250 milliards. Ces 250 milliards représentent en 2007 plus que le déficit budgétaire.

C’est-à-dire que cette somme dépasse au moins 2 fois les 100 milliards Cfa que le gouvernement lui-même déclare manquer pour financer son programme pour le développement national. Cette somme dépasse de loin les 200 milliards Fcfa que les institutions internationales considèrent comme étant le montant supplémentaire dont notre pays a besoin pour réussir son développement. Cette somme dépasse les 240 milliards Cfa de la facture pétrolière du Mali pour 2006.

Une petite digression

Nous Maliens, avons en grand nombre, au début des années soixante-dix, soutenu la lutte des pays producteurs de pétrole. Une des conséquences de cette lutte a été l’augmentation des prix de ce produit. Les phrases ci-dessus montrent qu’en réalité, les crises pétrolières et l’émergence des pays pétroliers ont permis à certains dirigeants politiques dans ces pays de devenir outrageusement riches en dollars.

En revanche, les prix élevés du pétrole sont devenus un barrage toujours plus haut qui s’oppose au développement de notre pays. Les 250 milliards Cfa que nous avons échangés contre le pétrole correspondent presque exactement aux 200-250 milliards Cfa dont le Mali a besoin chaque année pour financer son développement. Les exemples du Nigeria, du Gabon et bientôt de la Guinée-Équatoriale sont la preuve par l’absurde que les matières premières ne sont en rien la porte de sortie vers le développement en Afrique.

Ainsi donc, à mes yeux, la vraie valeur du rapport 2006 du Vérificateur est de nous faire prendre conscience de 2 choses :

(1) le Mali dispose de la capacité de financer son propre développement ;

(2) les vraies forces qui s’opposent au développement du Mali sont les Maliens eux-mêmes, avec en tête ceux qui sont appelés à le conduire, précisément, vers le développement.

De nombreux observateurs, depuis bien longtemps, disent que le vrai chemin du Mali passe par une prise de conscience et un changement de comportement des Maliens et non l’apport d’encore plus de financement extérieur. Ce chemin vers le vrai développement porte le double nom de bonne gouvernance et de patriotisme. Pour convaincre les sceptiques, maintenant nous avons en mains, une preuve scientifique de l’existence de ce chemin et de sa praticabilité. Cette preuve est le rapport 2006 du Vérificateur Général.

Ignorance de l’argent

La lecture du rapport du Vérificateur général rend évident un autre fait. Ce fait est que dans la tête de nombreux cadres maliens, il y a une ignorance de la valeur de l’argent. Les cadres maliens, en général, sont formés pour dépenser de l’argent mis à leur disposition par un acte budgétaire que de dépenser de l’argent qu’ils ont gagné.

Nos mauvais cadres ont créé un état d’esprit nouveau et un contexte néfaste. Lors de la première république, les dirigeants au plus haut niveau étaient prêts à offrir leurs biens personnels pour le bien de la nation. Ainsi c’est grâce aux dons matériels et financiers d’Amadou « Jikoroni » Traoré qu’a été créée la Librairie Populaire du Mali à l’indépendance. Le grand patriote Amadou Jikoroni Traoré, toujours citoyen actif, a offert sa propre librairie avec le bâtiment, les équipements, le compte bancaire pour constituer la Librairie populaire du Mali.

Pour relancer l’Office du Niger et la CMDT, une requête fut présentée au Président Modibo Keita par un jeune cadre en culotte courte à peine sorti de l’adolescence, en 1961 lors de la conférence des cadres organisée à Fana. Pour répondre à la requête, puisque le jeune gouvernement manquait de fonds, le président sollicita une contribution matérielle à ses collaborateurs. Le Président avait promis 30 bœufs et vaches pour soutenir ces deux entreprises nationales. Le jeune cadre en culotte courte s’appelle Michel Dao. Il est aujourd’hui un grand père à la retraite et vit à Fana. Sur les 30 bœufs promis, le Président réussira à collecter auprès de ses collaborateurs et des patriotes une dizaine de bovins qui furent offerts à ces entreprises et aux populations.

Ces cas ne sont pas isolés. A cette époque, il était courant qu’un responsable prélève des biens sur son propre patrimoine pour l’offrir à la communauté. De nos jours, la tradition qui est entrain de s’établir est d’arracher des biens à la communauté pour se constituer un patrimoine personnel. L’exemple le plus parlant est certainement le choix fait par l’Assemblée nationale d’ôter aux paysans et aux smicards de quoi payer à un député en un mois ce que précisément un paysan met 10 ans de sa vie de labeur à gagner.

Au passage, je fais remarquer que le fameux livre écrit par René Dumont en 1963 intitulé « L’Afrique noire est mal partie » est arrivé à être lorsque cet éminent agronome français constata que dans plusieurs des nouveaux Etats africains, les cadres se sont précipités non seulement de remplir les places laissées quelques fois vacantes par le colon mais ont construit de toutes pièces de nouveaux privilèges.

Il constata que dans de nombreux pays, le député s’est précipité pour s’autoriser des traitements mensuels valant 10 ans de travail du paysan qu’il était censé représenter, 90 jours par an. René Dumont disait que cette piste prise par les cadres africains n’était pas bonne et qu’elle ne mènerait pas vers le développement. Bien entendu ceux-ci ont bruyamment protesté. Le livre de Dumont fut interdit dans la plupart des pays africains et lui-même fut interdit de séjour dans ces pays (y compris au Mali). Quarante ans après, le Mali prend exactement cette même piste malgré tout ce que l’on sait d’elle.


Casse-cou

Le contexte néfaste qui encourage la malversation a, il faut le dire, résulté de l’édiction de textes émanant des pouvoirs exécutifs et législatifs constituant, de façon dérogatoire mais légale des groupes professionnels ou des individus privilégiés. Des textes de lois et décrets non motivés (c’est-à-dire ne présentant, en préambule, un argumentaire de justification) ont permis de créer des privilèges et, par voie de conséquence, une course-poursuite illégale de la part d’individus ou de groupes d’individus pour rattraper ceux de leurs co-employés ayant été promus par la signature de la hiérarchie et non par mérite.

Dans ces textes, je classe celui produit par la transition attribuant des avantages financiers sans limites aux anciens premiers ministres et chefs d’Etat. De même, la loi 03-001 du 7 février 2003 modifiée par la loi 05-003 du 25 janvier 2005 ne contient aucune justification de son objectif d’accorder des avantages outranciers aux députés. Ces lois viennent d’être dépassées et la roue de cette inflation de privilèges n’a aucune raison de s’arrêter sans protestation populaire.

Egalement, le décret 04-082 P-RM du 15 mars 2004 modifié par le décret 05-552 – P-RM du 27 décembre 2005 accorde des privilèges non justifiés aux membres de la Cour Suprême. Ces documents légaux mais douteux et contestables sont une partie intégrante du contexte néfaste créé. Il a fallu attendre le voyage de 2 mois du Président Modibo Keita en 1963-64 en Asie pour qu’en son absence, les députés attribuent un budget à la présidence dont le montant était symbolique.

Je suis inquiet lorsque je vois aujourd’hui, depuis 1992 des hyper-budgets de plusieurs milliards CFA, non motivés attribués à la présidence de la République. Qu’on le veuille ou non le contexte social créé par ces textes, le sentiment que le pouvoir protège à vie contre la loi, les pressions familiales constituent ensemble un terrain fertile sur lequel la corruption et toutes les malversations ne peuvent que croître.

Les actes malsains de mauvaise gestion détruisent notre pays en détruisant la confiance du citoyen dans le personnel politique. Quelle preuve de ce manque de confiance peut-on trouver mieux que le refus des citoyens à aller voter. On pourra modifier quelques textes de ci, de là pour cacher cette réalité, mais on ne la supprimera qu’en introduisant une lisibilité et une transparence dans la gestion du bien public.

Il n’y a pas de différence entre un député élu avec une participation de 90 % obtenue à partir d’un taux d’inscription de 10 % sur les listes électorales et un autre élu avec une participation de 10 % sur la base de 90 % d’inscription sur les listes électorales. L’un et l’autre n’ont en réalité obtenu de légitimité qu’auprès de 9 électeurs sur 100.

Ce sera une terrible erreur d’ignorer les vraies causes de la démobilisation du peuple en disant : puisque les électeurs ne viennent pas voter, on va supprimer leurs noms des listes électorales. Le peuple a tous les droits y compris celui de refuser d’aller voter. Pierre Mendes-France est allé plus loin en disant « le peuple a tous les droits y compris le droit à l’ingratitude ».

En poursuivant la réflexion, il me vient d’interroger le financement des partis politiques. En effet, en raison même de leur échec collectif à mobiliser la population malienne, il est devenu impossible de justifier les affectations financières consenties aux partis politiques.

Reconnaissons que des hommes comme Sada Diarra dénoncent depuis longtemps, souvent avec une passion justifiable, le contexte légal néfaste examiné plus haut. Je me situe parmi ceux qui se sentent coupables de ne pas avoir entendu les sons du tocsin sonné par Sada. Nous aurions pu en adoucir les aspérités et amplifier le message sous-jacent qui, lui, est significatif. En 1992 ceux qui ont conquis le pouvoir avaient conquis tous les ordres de pouvoir, sans partage. Un pouvoir sans partage et donc sans contrôle produit fatalement de la corruption. C’est ce qui s’est passé.

Alors, après l’analyse et parce que l’intérêt de l’analyse se trouve dans la synthèse, vient la question cruciale et inévitable pour qui veut construire : maintenant que faire ? Pour y répondre, notre principe comme celui de Spinoza, repose sur le postulat, positif « mieux vaut enseigner la vertu que condamner le vice ».

Il est urgent de mettre en place un système de séminaire-ateliers. Ces séminaires animés par les responsables des services financiers et du contrôle financier concerneront tous ceux qui ont vocation à décider ou à exécuter une dépense. Aux Etats-Unis, toute personne ordonnant un budget ou supervisant son exécution participe à deux séminaires de ce genre par an.

Un premier entre décembre et janvier pour organiser les budgets annuels devant être soumis en mars. Un second se tient entre mai et juin avant le début de la nouvelle année budgétaire du 1er Juillet afin d’éviter toute erreur ou confusion sur les dépenses et procédures non admissibles. Ces séminaires font qu’un gestionnaire est tenu totalement responsable de sa gestion puisqu’il est informé. Personne n’est exempt de ces formations car nul n’est jamais suffisamment informé.

Certainement, en raison de la confusion qui les entoure, il est préférable de supprimer le système des exonérations pour les entreprises commerciales. On pourra avantageusement les remplacer par un système de remboursement. Ceci permettra à l’entreprise de payer d’abord la taxe et ensuite de se faire rembourser. Les systèmes de contrôle ainsi créés permettront d’éviter les abus observés.

Il faut mettre en application les recommandations contenues dans le rapport du Vérificateur Général.

Dialla Konaté

NB : Le titre est de la rédaction

27 juillet 2007.