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Dans la 4ème partie du rapport parlementaire français daté de mars 2012, les experts hexagonaux dégagent les failles et les forces des stratégies de lutte contre Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Et mesurent le dégré d’engagement des Etats sahéliens dans la lutte contre AQMI.

AQMI, un piège pour la France ? La France est une cible prioritaire d’AQMI, laquelle éprouve une forte haine pour notre pays. Ce sentiment n’est pas nouveau: le terrorisme islamiste des années 90 a frappé les intérêts français, que ce soit sur son sol (attentats à la bombe de 1995 et 1996), ou en Algérie (détournement de l’Airbus d’Air France en 1994, assassinats de plusieurs compatriotes dont l’évêque d’Oran, en 1996…). Les motifs de cette violence étaient historiques et politiques. La France était l’ancienne puissance coloniale et accusée de soutenir le régime algérien. Au-delà du passé, la France est visée pour sa participation à la lutte antiterroriste et sa présence en Afghanistan. Lui sont reprochées sa laïcité et l’adoption de lois la défendant, telle celle interdisant le port du voile intégral. Perçue comme ennemie de l’islam, la France doit, dès lors, être punie pour ce qu’elle fait et ce qu’elle est. Ainsi Ben Laden a-t-il, à deux reprises, menacé les Français, une « attention » rare réservée auparavant aux seuls Etats-Unis. Le 27 octobre 2010, il a lié le sort des otages capturés à Arlit à la politique française en Afghanistan.

Puis, le 21 janvier 2011, il somma nos troupes de se retirer de ce pays au risque de représailles. Al-Zawahiri, longtemps son adjoint et aujourd’hui à la tête d’Al Qaida, n’est pas en reste. En 2007, il a appelé à « nettoyer les terres du Maghreb islamique des enfants de la France et de l’Espagne ». En 2009, il affirma que notre pays devrait payer en raison des débats sur le foulard et le niqab, la France étant, selon lui, l’ennemie de l’islam…depuis Napoléon Ier. Ce fanatisme se décline dans le discours d’AQMI. Les avions militaires occidentaux qui survolent la région sont surnommés « Sarkozy » par les hommes d’AQMI. On prête à Abou Zeid, chef d’une katiba d’AQMI, le refus de prononcer tout mot français, la langue des « infidèles ». Cette haine à l’égard de la France a engendré des actions meurtrières restées, jusqu’ici, cantonnées au continent africain. AQM ni aucune autre branche d’Al Qaida, n’a jamais pu frapper le territoire français. Le dernier attentant sur notre sol remonte à 1996. Al Qaida n’a pu non plus frapper un pays européen depuis les attentats de Londres de juillet 2005.

En ce sens, l’« internationale » terroriste a échoué. Les services occidentaux ont réussi à contrer plusieurs actions terroristes et à démanteler des cellules un peu partout en Europe. Outre son incapacité à étendre le djihad dans le monde et en Europe, Al Qaida a subi de lourds revers dans les années 2000. En Irak, la mort de son chef, Al- Zarqaoui, tué par les Etats-Unis, en 2006, a été accompagnée d’un tarissement du flux de combattants en provenance du monde arabe et de l’effondrement de son rêve d’instituer un « Etat islamique » dans ce pays. En Arabie saoudite, la branche d’Al-Qaida a été brisée en 2005. Au Pakistan, l’organisation a fait l’objet de bombardements incessants: nombre de ses cadres y trouvèrent la mort, le dernier en date étant Badar Mansoor, chef d’Al Qaida au Pakistan. Il a été tué, le 8 février 2012, par un drone américain à Miranshah, dans le Waziristan. La perte la plus considérable pour Al Qaida est la mort de Ben Laden, tué par les forces américaines, à Abbottabad, au Pakistan, le 2 mai 2011. Ces revers n’ont pas été sans conséquence sur AQMI. Cette dernière a vu se déliter l’organisation à laquelle elle avait prêté allégeance en 2006 et pour laquelle elle avait été susceptible de servir de marchepied pour mener des actions sur le sol européen.

L’aura d’AQMI n’en est menacée. Si, par le passé, elle pouvait attirer de jeunes Maghrébins pour aller combattre en Irak, sa capacité d’attraction est aujourd’hui quasi-nulle. Repliée au Sahel et incapable de frapper l’Europe, AQMI s’est engagée dans une fuite en avant désordonnée dont la haine de l’Occident est un moteur. Ses katibas se sont engagées dans une spirale de violence mêlant à la fois des considérations idéologiques et le recours au « gangstero-djihadisme » pour se financer. Le piège pour la France serait, aujourd’hui, de répondre aux provocations et de favoriser une escalade. Un déploiement massif de forces françaises sur le terrain satisferaient AQMI car permettrait de magnifier sa confrontation contre les« croisés ». Composée de fanatiques, AQMI est une menace qui doit être combattue en s’appuyant sur les Etats de la région. Combattre AQMI uniquement par les armes ne serait pas approprié et s’inscrirait dans la logique d’affrontement de civilisations que cette organisation entend promouvoir.

Faut-il négocier avec AQMI ? Négocier avec des preneurs d’otages est une tâche difficile. Il revient aux services français, au premier rang desquels la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), de parvenir à libérer nos compatriotes détenus dans le monde et au Sahel en particulier. Par deux fois, au cours des dernières années, la négociation a permis de libérer des otages français détenus par AQMI: Pierre Camatte, en février 2010 et Mme Françoise Larribe, un an plus tard. Interrogés sur les conditions ayant conduit à leur libération, aucun d’eux n’a pu apporter de réponse précise, en raison du secret qui entoure les négociations.

En dépit de cette discrétion officielle, il est admis que les katibas d’AQMI conditionnent la libération de leurs otages à de lourdes exigences politiques et financières. Il s’agit, généralement, de demandes de libération de terroristes incarcérés ou du versement de rançons élevées. Répondre favorablement à ces demandes soulève de légitimes interrogations. Il est possible d’y voir un encouragement à d’autres enlèvements et l’instauration d’un « cercle vicieux » dont il sera impossible de sortir. Aussi, peu après la libération de Camatte, un rapporteur de l’Assemblée nationale a-t-il interrogé le Gouvernement pour connaître les circonstances de celle-ci e. Le Gouvernement a éludé la question, estimant que » dans un souci d’efficacité et dans l’intérêt des 8 otages français encore détenus dans le monde, il [était] nécessaire de rester discret sur le détail des actions entreprises par la France et qui ont amené à cette libération ». Cette discrétion est gênante mais légitime eu égard aux enjeux d’une négociation…

Organiser l’effort militaire français. Si la négociation avec les terroristes est souvent, hélas, la seule solution possible – en dépit des effets néfastes du paiement de rançons- d’autres solutions ne sont pas à exclure. En témoigne le cas de Michel Germaneau. Enlevé par AQMI le 19 avril 2010, son sort a été lié à la remise en liberté, par l’Algérie, d’un ancien terroriste et à l’abrogation, par la France, de la loi interdisant le port public du niqab. Deux exigences inadmissibles traduisant un net raidissement par rapport aux prises d’otages précédentes et conduisant à s’interroger sur les desseins des terroristes. Ce sont d’ailleurs ces doutes légitimes, mais aussi des informations précises sur l’état de santé de Germaneau qui ont conduit les forces françaises à intervenir pour essayer, en vain, de le sauver. La négociation étant un processus incertain, il est souhaitable de l’éviter en arrêtant en amont une prise d’otages. Or, mettre un terme à un enlèvement commis par des hommes armés et fanatisés est une opération délicate qui devrait, en théorie, relever de la seule compétence des Etats de la région.

Toutefois, les forces de sécurité locales étant peu équipées, notre pays a le devoir de les former et, en attendant qu’elles soient opérationnelles, est susceptible d’intervenir au cas par cas avec l’accord des gouvernements concernés. Les forces spéciales françaises prépositionnées dans plusieurs pays du Sahel constituent alors un outil privilégié pour mener à bien ce genre d’actions. Dans le cas où l’autorité politique donne l’ordre d’intervenir, il revient au chef d’état major des armées de commander les opérations, assisté, dans cette tâche, par le sous-chef « opérations » de l’état major et le centre de panification et de conduite des opérations. Les ordres donnés sont exécutés par le détachement des forces spéciales présent sur place, lequel bénéficie, en soutien, des moyens de nos forces prépositionnées ou en opérations extérieures sur le continent. Toutefois, si ce schéma de commandement est clair et si divers plans d’opérations ont été préparés à l’avance en fonction de différents scenarii possibles, mettre un terme à une prise d’otages d’AQMI est une mission risquée. On se souvient de l’échec de la tentative de sauvetage de Vincent Delory et d’Antoine de Léocour, enlevés le 7 janvier 2011 à Niamey. A l’initiative du pouvoir politique, nos forces spéciales ont monté, en 12 heures, une opération visant à intercepter les terroristes et à libérer nos 2 compatriotes.

A cette fin, 3 hélicoptères en provenance de Ouagadougou transportant 2 groupes de commandos du 1er RPIM, furent mobilisés et parvinrent à rattraper le convoi d’AQMI surveillé, jusque-là, par un Bréguet Atlantique basé à Niamey. Au cours de l’assaut, 2 des terroristes furent tués mais aussi 2 gendarmes nigériens qui avaient pris en chasse le convoi mais dont la présence, sur le terrain, était ignorée des forces françaises. Vincent Delory et Antoine de Léoncourt périrent lors de l’intervention dans des circonstances qui n’ont pas pu, à ce jour, être pleinement établies. Cette opération est un échec puisque son but était de libérer nos 2 compatriotes et que celui-ci n’a pas été atteint.Pour autant, cet échec ne doit pas disqualifier, à l’avenir, ce genre d’interventions. La décision de conduire un assaut n’a pas été prise à la légère et en nos soldats n’ont pas reçu ordre d’abattre les terroristes au mépris de la vie des otages… Si nos forces présentes au Sahel obtiennent des informations indiquant qu’une intervention est possible contre une katiba avec un risque réduit de mettre en danger la vie d’éventuels otages ou si ces derniers ont été libérés et sont hors de danger, il faut agir. Il en va de la crédibilité de notre pays, mais aussi de la prévention de la réitération d’actes terroristes.

La capacité d’action de l’armée française contre les katibas d’AQMI dépend de leur répartition sur le terrain. Intercepter un convoi de preneurs d’otages entre le lieu de l’enlèvement et la zone de refuge est une tâche délicate. Mais celle-ci est rendue plus complexepar l’immensité du territoire sur lequel nos forces sont susceptibles d’intervenir. AQMI évolue dans une région semblable, par la taille, à un quadrilatère qui relierait Londres, Moscou, Odessa et Rome ! C’est là un terrain commode pour des terroristes désireux d’échapper aux poursuites. Par exemple, en dix heures, un pick-up peut couvrir 800 km ! Il est donc indispensable que nos moyens militaires soient proches des zones sensibles pour intervenir si l’ordre en est donné. A cet égard, les forces françaises présentes, à long terme, sur le sol africain sont un atout pour notre pays.

Ces forces sont de 2 types : soit elles sont prépositionnées, c’est-à-dire installées à titre permanent sur le territoire d’un pays ami ; soit elles relèvent d’opérations extérieures et ont vocation, une fois celles-ci terminées, à rentrer en France. En Afrique, les Forces prépositionnées sont basées à Djibouti, au Gabon et au Sénégal. Elles représentent 3500 militaires. Le déploiement de forces françaises dans le cadre d’opérations extérieures concerne le Tchad, la Côte d’Ivoire et la Centrafrique. Au total, 1650 militaires français étaient déployés, en janvier 2012, dans ces 3 pays. Quelques Etats africains accueillent de faibles effectifs militaires français pour répondre à des besoins de formation. Certains acceptent aussi la présence de soldats et d’aéronefs relevant du commandement des opérations spéciales, dans le but d’assurer une réponse efficace à la menace terroriste.

L’ensemble de ces moyens permet de mettre en œuvre, sur court préavis, des capacités de renseignement et d’intervention pouvant être utilisées contre AQMI. Par exemple, rapidement après l’enlèvement des 5 Français et des 2 étrangers, à Arlit, en septembre 2010, la France a pu déployer au-dessus de la zone des avions de patrouille maritime Atlantique 2, en provenance notamment de N’Djamena et du Sénégal. Ces avions peuvent rester en vol pendant 18 h et sont adaptés à surveiller le désert. C’est de ce même type d’avion – basé temporairement à Niamey – qu’a été filmé l’accrochage entre les forces françaises et les terroristes d’AQMI qui avaient enlevé Vincent Delory et Antoine de Léocour, à Niamey, en janvier 2011. La mission Epervier, au Tchad, revêt également un grand intérêt puisque, à l’instar des autres forces françaises présentes dans la région, ses moyens sont susceptibles d’être utilisés en soutien des opérations menées dans la zone, notamment grâce à sa capacité de transport tactique (avions C160 Transall). Depuis plusieurs années, la présence militaire française en Afrique fait l’objet d’une réorganisation.Jusqu’en 2008, notre pays entretenait des forces prépositionnées en Côte d’Ivoire.

L’Opération Licorne a permis de rapatrier, en France, les 484 soldats du 43ème Bataillon d’Infanterie de Marine qui étaient présents de manière permanente sur le sol ivoirien. Au Sénégal, la France devrait, à l’avenir, déployer un maximum de 300 militaires – contre 1200 il y a quelques années – chargés de missions de formation et de coopération avec l’armée locale. S’agissant du Tchad, la place des militaires français, présents depuis les années 1980, est particulière car bien qu’ayant le statut d’opération extérieure, notre dispositif s’apparente plus à celui de forces prépositionnées. Aucun agenda n’a été fixé, pour l’heure, concernant l’évolution de cette mission, mais une réduction de nos forces n’est pas à écarter. Cette reconfiguration a été préconisée par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 et prescrite par la loi de programmation militaire pour les années 2009 à 2014. Selon ces deux textes, la réorganisation de notre dispositif en Afrique devait reposer autour de 2 pôles, l’un à l’ouest et l’autre à l’est du continent.

Au-delà de considérations opérationnelles, l’intérêt, pour notre pays est également financier: maintenir des forces prépositionnées coûte moins cher que d’affréter, le jour où c’est nécessaire, avions et navires pour ramener des effectifs en nombre suffisant. Aussi doit-on saluer l’accord de défense récemment conclu par la France et la Côte d’Ivoire, idéalement placée au sud du Sahel. Cet accord devrait permettre, après l’opération Licorne, le maintien de 300 militaires français chargés de la formation de l’armée ivoirienne mais aussi d’apporter une contribution dans la lutte contre le terrorisme. Un travail de mise à jour du contexte international et stratégique a été entrepris par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, lequel mentionne à plusieurs reprises le risque que fait peser l’arc sahélien sur la sécurité des Français. Il importera de veiller à ce que le Livre blanc et la loi de programmation militaire à venir tiennent comptent de cette menace, en prônant le maintien d’une présence militaire adéquate en Afrique.

Si la présence française a décru au Sahel du fait de l’extension des zones « rouge « et orange », elle n’a pas pour autant disparu.Certaines activités ne peuvent quitter la région et le Quai d’Orsay, par l’intermédiaire de son centre de crise, a pris des mesures destinées à sécuriser les Français qui continuent d’y vivre. C’est le cas des ONG et des missions de coopération décentralisée des collectivités territoriales, nombreuses dans le Sahel. Elles ont fait l’objet d’actions d’information au risque terroriste. C’est aussi le cas des entreprises qui font l’objet d’un suivi régulier et avec lesquelles un dialogue a été engagé pour définir, au mieux, les mesures de protection du personnel expatrié, quand bien même celles-ci coûtent cher. Il a ainsi été demandé aux sociétés françaises présentes dans les zones sensibles de produire des plans de sécurité qui ont ensuite été instruits par le ministère des Affaires étrangères. La principale entreprise concernée par ce dispositif a été Areva. L’examen de son plan de sécurité – le plan Milan – a duré six mois. Ce plan a été approuvé et est en cours de déploiement avec une augmentation progressive des effectifs. Le nombre d’expatriés français employés directement par Areva, au Niger, s’élève à 25 personnes. Fin 2012 ou début 2013, la société devrait en compter 300, avec une montée en puissance liée à l’ouverture du site d’Imuraren.

L’efficacité de cette sécurisation va aussi dépendre de l’implication des forces de sécurité locales. Il faut du personnel formé et équipé. Le Quai d’Orsay coopère en la matière avec les pays de la région.Si des progrès ont été réalisés au Mali, cela s’avère compliqué au Niger, qui interdit le port d’armes à feu aux employés de sociétés privées,par crainte que ces armes profitent aux mouvements touareg.

Depuis l’enlèvement de 32 touristes européens en Algérie, en février 2003, AQMI a amassé un imposant trésor de guerre, en expansion constante du fait d’exigences toujours plus élevées.AQMI a aussi réussi à alimenter de vives tensions diplomatiques concernant l’attitude à adopter face à ses exigences financières. En effet, le paiement des rançons est à l’origine de controverses entre puissances occidentales et Etats sahéliens.

D’une part, céder aux terroristes revient à les financer. D’autre part, avec l’inflation des demandes de rançons au cours des dernières années, s’est répandue l’impression qu’une vie étrangère vaut plus qu’une vie sahélienne. Une telle approche a des effets dévastateurs auprès des populations locales qui ne comprennent pas qu’une telle masse argent alimente les auteurs de violences, au détriment de ceux qui en ont le plus besoin. Dès lors, de nombreux Etats ont publiquement fait état de leur refus de payer toute rançon. C’est le cas des pays du champ (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger). C’est aussi le cas du Royaume-uni et des Etats-Unis. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies a pris position, en 2009, en faveur du non-paiement de rançons.

Une telle attitude relève d’un choix politique qui, bien sûr, peut être difficile à assumer. Abou Zeid a ainsi exécuté un otage britannique, Edwin Dyer, le 31 mai 2009, à la suite du refus du Royaume-Uni de payer la rançon demandée. La France, dont les autorités n’ont jamais officiellement proscrit le paiement de rançons, est aujourd’hui le pays le plus touché par les enlèvements au Sahel. Or, la position – ou plutôt l’absence de position – de la France est un élément qui brouille le message de fermeté qu’elle souhaite faire passer en entretenant, en Afrique, un dispositif militaire prépositionné assez discret mais réactif dont elle n’hésite pas à faire usage. Il serait souhaitable qu’une réflexion s’engage sur l’opportunité d’un changement d’attitude vis-à-vis des demandes de rançon, dans le but notamment d’assécher les sources de revenus des groupes terroristes, mais aussi d’anéantir toute incitation aux prises d’otages. Comme pour nos alliés, ce choix sera difficile et douloureux. Mais il est inévitable pour éradiquer la violence au Sahel.

Mobiliser les Etats sahéliens. Si la France et les puissances occidentales ont un rôle à jouer, en particulier en matière de formation et d’appui logistique, la lutte contre AQMI relève avant tout des Etats sahéliens.Ils connaissent le mieux le terrain et c’est leur responsabilité première de s’opposer aux katibas qui, à partir de leur territoire, commettent des actes terroristes. De surcroît, AQMI doit d’abord être combattue au niveau local car toute intervention directe d’Etats étrangers à la régio confortera la mouvance terroriste dans sa rhétorique anti-occidentale et accroîtra l’instabilité. Cependant, les Etats sahéliens ont des niveaux d’implication différents et des attitudes parfois ambiguës.

La Mauritanie est le pays le plus efficace et le plus actif militairement contre AQMI. A ce titre, elle est devenue une cible privilégiée des terroristes et a connu de nombreuses attaques au cours des dernières années, notamment l’assassinat de 4 touristes français à Aleg (décembre 2007), la mort de 12 militaires mauritaniens (septembre 2008), l’assassinat d’un citoyen américain à Nouakchott (juin 2009), un attentat-suicide contre l’ambassade de France (août 2009), l’enlèvement de 3 Espagnols sur la route reliant la capitale à Nouadhibou et de 2 touristes italiens près de la frontière malienne (novembre et décembre 2009), mais aussi la tentative d’attentat contre une caserne militaire (août 2010) et celle contre l’ambassade de France et la présidence de la République (février 2011).

On doit saluer la volonté du président Aziz de faire de la lutte contre AQMI une priorité.Cette lutte a ainsi été organisée sur 2 niveaux: sur le plan des idées, le fait que la Mauritanie soit une République islamique a permis de mobiliser la population sur la base d’un « djihad contre le djihad » d’AQMI; au niveau opérationnel, les autorités mauritaniennes reconnaissent leur obligation morale de sécuriser leur territoire et, à cette fin, ont défini une stratégie de défense dynamique et offensive qui vise à ne tolérer aucune zone de non droit et à ne pas s’interdire des actions en dehors du territoire comme l’a montré une opération dans la forêt de Wagadou, en juin 2011. L’armée mauritanienne coopère avec les forces françaises et a eu l’occasion de mener à plusieurs reprises des opérations conjointe.

Cette politique – qui coûte cher à la Mauritanie – a permis de freiner les attaques d’AQMI contre des cibles mauritaniennes. Les autorités locales restent, cependant, en alerte et savent que le risque zéro n’existe pas. L’implication de la Mauritanie doit être soulignée aussi dans le domaine judiciaire. La police a procédé à plusieurs arrestations d’hommes soupçonnés appartenir à AQMI, certains étant impliqués dans le meurtre des 4 Français, en décembre 2007, d’autres dans l’enlèvement de 2 Espagnols et d’une Italienne, près de Tindouf (Algérie), en octobre 2011. En janvier 2012, les autorités mauritaniennes ont collaboré avec la justice française en acceptant qu’un juge anti-terroriste français entende, à Nouakchott, un détenu soupçonné d’appartenir à AQMI et d’avoir été en contact avec le commando qui a enlevé Vincent Delory et Antoine de Léocour.

Comme la Mauritanie, le Niger n’est pas épargné par AQMI. En témoignent les enlèvements de l’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies, Robert Fowler, et de son assistant, le 14 décembre 2008 et de 4 touristes européens, en janvier 2009, à la frontière du Mali. Par la suite, les événements se sont accélérés avec un attentat suicide contre une garnison, en mars 2010, et une série d’enlèvements en moins d’un an: Michel Germaneau (20 avril 2010), les 7 otages d’Arlit (16 septembre 2010), Vincent Delory et Antoine de Léocour (7 janvier 2011). Depuis ces prises d’otages, le Niger n’a fait l’objet d’aucune attaque contre des intérêts étrangers. Il est parvenu, jusqu’ici, à éviter toute installation permanente de groupes liés à AQMI même si les katibas terroristes continuent d’utiliser son territoire pour circuler, en particulier du Mali vers la Libye.

Aidé par la France, qui a accru son aide après les enlèvements d’Arlit, le gouvernement nigérien fait preuve de bonne volonté dans la lutte contre le terrorisme, et ce, en dépit de moyens limités. Il a répondu présent aux demandes de notre pays de mieux sécuriser nos postes diplomatiques et les vols d’Air France. Il contribue à la reprise des activés d’Areva sur le site d’Imouraren, malgré le poids que cela représente sur ses effectifs militaires. Le Niger s’est équipé de 2 avions d’observation DA42 qui lui donnent des moyens de surveillance. De même, l’armée nigérienne parvient à intercepter des convois et à assurer une certaine présence dans le nord du pays. Le Niger s’est enfin fixé pour objectif, d’ici 2012, de mettre sur pied 2 bataillons -soit 1200 hommes- dédiés à la lutte contre AQMI.

L’Algérie et AQMI sont liées par l’histoire, la géographie et la sociologie. L’organisation terroriste, héritière du GIA et du GSPC, y est née et ses cadres sont encore aujourd’hui essentiellement algériens. Les salafistes sont actifs dans le nord du pays, y compris près de la capitale. Les autorités algériennes cherchent à établir une différence entre les actions d’AQMI sur le sol algérien et celles des katibas sahéliennes. L’Algérie avance, au rang de ses succès, la victoire remportée contre le terrorisme intérieur qui a fait des ravages dans les années 90. En effet, les effectifs de ce dernier sont passés de 20 000 à moins de 500 combattants et la violence est aujourd’hui moins répandue que par le passé. En revanche, les efforts pour affronter AQMI n’ont pas été aussi intenses, comme si l’Algérie n’avait pas été mécontente d’avoir relégué à la marge, dans le Sahara et chez ses voisins, les terroristes. Les autres Etats sahéliens, qui attendent beaucoup d’un Etat algérien plus riche qu’eux, regrettent ce désengagement.

Jusqu’à présent, l’attitude de l’Algérie face à AQMI a été ambiguë et a confiné au double, voire au triple langage. Elle assure prendre au sérieux la menace, mais s’affirme contre toute action concertée impliquant l’armée algérienne hors de son territoire et déclare, en même temps, que l’inaction malienne et les incertitudes en Libye sont une menace directe pour sa sécurité. De même, l’organisation géographique de l’outil militaire algérien, de loin le plus important de la région, traduit un fort conservatisme dans la pensée stratégique, car entièrement tournée vers la » menace » que représenterait le Maroc.Pourtant, l’Algérie a des atouts pour contribuer à combattre plus efficacement AQMI.

Outre sa proximité historique avec cette organisation et des moyens supérieurs à ceux de ses voisins, ses services secrets disposent d’un réel savoir-faire en matière de lutte antiterroriste qui leur a permis d’arrêter de nombreux djihadistes. Aussi est-il souhaitable que l’Algérie s’engage plus intensément dans la lutte contre AQMI. Il semble que des efforts aient récemment été entrepris en ce sens puisque des manoeuvres communes avec l’armée malienne ont été organisées, juste avant le déclenchement de la nouvelle rébellion touareg.

Le Mali est le maillon faible de la lutte contre AQMI et désigné comme tel par ses voisins. Un des reproches formulés à son encontre serait qu’il aurait choisi de préserver le « pays utile », le sud où sont concentrés les ressources comme le coton, au détriment d’un nord méconnu et peuplé de Touareg réputés hostiles au pouvoir. La situation sécuritaire au nord du Mali s’est dégradée avec, récemment, 2 enlèvements qui ont ému le pays. Le premier s’est produit le 24 novembre 2011, à Hombori, et a visé 2 Français, Serge Lazarevic et Philippe Verdon. Le second eut lieu le lendemain, à Tombouctou, où AQMI s’est emparé de 3 touristes européens et a tué un 4ème qui résistait. A l’occasion de ces affaires, la presse malienne fut critique à l’égard des autorités, coupables, selon elle, de laxisme. Plusieurs facteurs jouent en défaveur du contexte sécuritaire malien. On déplore un niveau de corruption supérieur au reste d’une région pourtant fort touchée par ce phénomène. Le nord du Mali est une plaque tournante du trafic de drogue vers l’Europe, notamment de la cocaïne sud-américaine.

Les forces armées maliennes, essentiellement originaires du sud du pays, sont inadaptées et montrent leurs limites lorsqu’elles sont envoyées dans les régions désertiques septentrionales qu’elles ne connaissent pas. Enfin, l’attitude du Président de la République, Amadou Toumani Touré, concentre les critiques. Celles-ci vont de la simple apathie à des accusations faisant état d’un « pacte » conclu entre le chef de l’Etat et AQMI. L’honnêteté oblige à nuancer ces reproches. De plus, le très faible niveau de développement de l’Etat malien, combiné à la division historique entre le Sud, contrôlé par Bamako, et le Nord, en proie aux révoltes touareg depuis l’indépendance, rend difficile la conduite de toute opération militaire efficace. Par ailleurs, le Mali ne s’accroche pas, contre toute raison, à sa souveraineté: il a récemment accepté l’intrusion d’armées étrangères, en l’occurrence mauritanienne, sur son territoire, pour poursuivre des terroristes. Enfin, s’agissant des critiques visant le Président Touré, de fortes nuances doivent être apportées. Tout d’abord, la décision de nommer un nouveau ministre des affaires étrangères, Soumeylou Boubèye Maïga, en avril 2011, a convaincu les Occidentaux que l’Etat malien avait choisi de prendre en charge plus frontalement la lutte contre AQMI.

Ensuite, le Mali a choisi de se doter d’un plan de développement pour rapprocher le Nord du niveau atteint par le reste du pays. Surtout, la politique malienne est contrainte par la question touareg: avant même que n’éclate à nouveau la rébellion, il était risqué de lancer des offensives militaires dans une région peu intégrée à l’ensemble du territoire malien. Il est inenvisageable, aujourd’hui, pour le Mali de combattre 2 fronts simultanés, un contre AQMI et l’autre contre les rebelles touareg. En tout état de cause, 2012 va être une année charnière pour le Mali. La crise touareg, mais aussi l’élection présidentielle prévue, pour l’instant, à la fin du mois d’avril – et à laquelle le Président Amadou Toumani Touré ne pourra participer en vertu de la Constitution – vont déterminer l’avenir du pays et sa capacité à faire face au défi terroriste.

Une meilleure coopération régionale dans le domaine de la sécurité. Elle est indispensable AQMI se joue des frontières. Les Etats sahéliens doivent combattre cette organisation, mais ils ne peuvent le faire tout seuls. La coopération dans le domaine de la sécurité est donc un enjeu majeur pour l’avenir de la région et il apparaît que la menace d’AQMI a provoqué une prise de conscience et des comportements nouveaux parmi les acteurs régionaux. Ces initiatives locales sont, cependant, loin d’être suffisantes et doivent être soutenues par la communauté internationale, laquelle mène déjà plusieurs initiatives en ce sens

Suite dans notre prochaine livraison

Procès Verbal du 15 Août 2012