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Rien ne le prédestinait à sortir de l’anonymat : Ahmad al-Mahdi n’était qu’un petit fonctionnaire de l’Éducation nationale. Accusé d’avoir ordonné la destruction du patrimoine de Tombouctou, il est inculpé de crimes de guerre. Son procès s’ouvre le 22 août à La Haye.

Mais que fait-il donc là, sur les bords de la mer du Nord, cet homme qui, du froid, ne connaissait que le tadjrest et ses gros nuages venus d’Algérie à la mi-décembre ? Comment cet enseignant qui semblait destiné à une vie d’anonymat dans l’immensité du Sahara a-t-il été amené à côtoyer, entre quatre murs, des légendes déchues du continent et à figurer parmi les détenus de l’une des prisons les plus célèbres du monde ?

Se les pose-t-il ces questions, depuis qu’il a été discrètement transféré de Niamey à La Haye, au cours d’une nuit du mois de septembre 2015 ? Ou se contente-t-il de s’enfouir dans les rassurantes vérités de son livre saint et d’attendre le sort qu’Allah lui a réservé ?

Jugé pour crimes de guerre, contre le patrimoine mondial

Ahmad al-Mahdi n’a pas grand-chose à voir avec Laurent Gbagbo, Charles Taylor ou Jean-Pierre Bemba. Il n’a pas été le maître d’un pays, n’a jamais pénétré dans un palais présidentiel, n’en a probablement jamais eu l’ambition. Il n’a pas eu d’armée sous ses ordres, si ce n’est un éphémère bataillon de barbus obsédés par des préceptes venus d’un autre temps. Pourtant, lui aussi sera jugé par la Cour pénale internationale (CPI) pour « crimes de guerre ».

Pour la première fois dans l’histoire de cette juridiction, ce n’est pas pour avoir versé du sang qu’un homme est poursuivi, mais pour avoir cassé des murs : il est accusé d’avoir dirigé des attaques contre neuf mausolées et une mosquée de Tombouctou, tous répertoriés au Patrimoine mondial de l’Unesco, lorsque la ville subissait le joug des hommes d’Abou Zeid et d’Iyad Ag Ghaly, en 2012.

Son procès doit débuter le 22 août. Il devrait durer une semaine tout au plus. Rien à voir avec les interminables feuilletons judiciaires qui occupent habituellement la CPI. Deux explications à cela. La première, c’est que le dossier est assez simple, ainsi que l’illustre le nombre de témoins que le bureau du procureur appellera à la barre : trois seulement. La seconde, c’est que, pour la première fois dans l’histoire du tribunal international, l’accusé a choisi de plaider coupable. Il l’a lui-même déclaré le 1er mars, lors d’une audience à huis clos.

Procédure simplifiée

Il était ce jour-là vêtu d’un boubou blanc, et non plus de l’ensemble chemise-veste-cravate, cette tenue impure qu’il portait lors de sa première comparution, le 30 septembre 2015. Pour le reste, c’était le même homme : barbe inégale, chevelure dense et bouclée, lunettes à fine monture entourant des yeux inexpressifs, et toujours cette même solennité.

On aurait pu attendre d’al-Mahdi du mépris à l’égard d’une juridiction qui va à l’encontre de ses croyances. Au contraire, à chacune des audiences précédant son procès, il a écouté comme un bon élève la traduction en arabe qui lui était proposée, a poliment répondu aux questions qui lui étaient posées et a même fait dire par ses deux avocats qu’il ne contestait pas ce qu’on lui reprochait. « Monsieur al-Mahdi s’expliquera », a promis Me Gilissen.

Dira-t-il en quoi, pour lui, ces constructions qui protègent depuis des siècles les tombes des héros de la ville ne sont rien d’autre que des amas de pierre et des lieux d’idolâtrie ? La destruction des mausolées a laissé des traces indélébiles dans la ville. « C’est le sacrilège des sacrilèges, explique un responsable culturel qui a requis l’anonymat. Seuls des hommes qui n’ont pas été élevés ici peuvent s’y attaquer. »

Le medersa aux fortes influences wahhabites

Ahmad al-Mahdi est de ceux-là. Celui qui s’appelle, en version longue, Ahmad Ag al-Faqi Ag Mohamed al-Mahdi, qui était surnommé, lors de l’occupation de Tombouctou, Abou Tourab, mais qui a réclamé, devant la cour, de se faire appeler tout simplement Ahmad al-Mahdi, est né non loin de là, à Agoune, dans le cercle de Goundam, d’un père et d’une mère issus tous deux de la tribu des Kel Ansar, connue pour donner de grands marabouts.

Mais comme tant d’autres Touaregs nés dans le courant des années 1970 (« vers 1975 », précise la CPI), il a forgé sa personnalité à l’autre bout du désert. « Vers 1985, sa famille est partie en Libye à cause de la sécheresse. Il y avait du travail, et les logements étaient gratuits. Ahmad a fait toutes ses études là-bas », explique un ami du père d’al–Mahdi. C’est là-bas qu’il apprend à parler arabe. Là-bas aussi qu’il épouse l’idéologie wahhabite.

Mais c’est à Tombouctou qu’il revient une fois qu’il est devenu un homme ; c’est là qu’il rencontre sa future femme et qu’il l’épouse – selon plusieurs sources, elle se trouverait à La Haye aujourd’hui, avec leurs trois enfants. C’est à Tombouctou, enfin, qu’il trouve un emploi. Au milieu des années 2000, il intègre l’Hégire, un institut de formation de maîtres qui a la particularité de ne former que des élèves issus non pas de l’école républicaine, mais des medersa.
Son bagage intellectuel et sa maîtrise de l’islam séduisent les jihadistes en 2012

L’une de ses enseignantes se souvient bien de lui. Elle l’a eu en deuxième année, en 2008. « Il était très calme, courtois, peu bavard, il ne parlait pas bien le français », se rappelle-t-elle. Elle n’a pas oublié qu’il ne la regardait jamais dans les yeux et qu’il refusait de donner la main aux femmes. « C’était un wahhabite, il ne s’en cachait pas. Le seul moment où il a été bavard, c’était dans un cours sur l’enseignement religieux. “L’islam, c’est comme ça et pas autrement”, disait-il. “Les Blancs sont contre nous”. »

Lorsque les jihadistes prennent le contrôle du Nord-Mali en avril 2012, al-Mahdi a fini sa formation. C’est un fonctionnaire de l’Éducation nationale. Il enseigne dans un campement de nomades, dans les environs de Ber. Soucieux de ne pas apparaître comme des envahisseurs, Abou Zeid et Iyad, les nouveaux maîtres de Tombouctou, cherchent à recruter « local » pour administrer la ville. Connaissent-ils déjà al-Mahdi ? Il n’a, à cette époque, aucun lien connu avec les jihadistes, mais il jouit déjà d’une certaine réputation dans les milieux religieux de la ville, où on loue son bagage intellectuel et sa maîtrise de l’arabe.

Selon l’ami de la famille, Iyad, une fois la cité conquise, aurait fait venir tous les marabouts et imams de la ville et les aurait testés. « Il a bien répondu aux questions. Iyad voulait le nommer en tant que juge de la charia, mais il a refusé. Il estimait qu’il était trop jeune. » C’est Ag Alfousseyni Houka (dit Houka Houka), un professeur issu d’une tribu cousine, qui hérite de la charge. Al-Mahdi, lui, est nommé à la tête de la Hesbah, la brigade des mœurs, l’une des quatre structures mises en place par Aqmi et Ansar Eddine (avec notamment le tribunal et la police islamiques).

Figure de proue de l’occupation

Celui qui se fait désormais appeler Abou Tourab est au cœur de la répression. C’est lui qui, d’après l’accusation, sélectionne et entraîne les membres de la Hesbah, lui qui organise les patrouilles, lesquelles arrêtent les « contrevenants », lui qui se rend à la radio pour dire ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, lui qui prend la parole lors du prêche du vendredi, lui qui clame : « Nous sommes les maîtres de ce pays et nous allons redresser tous les torts que nous remarquerons. »

Lui qui, après un procès, à l’aide d’un mégaphone, justifie la sentence du tribunal islamique. Lui qui, parfois, montre l’exemple : on le voit, sur des images datant du mois de mai 2012, être le premier à châtier sur la place de la grande mosquée de Sankoré une jeune fille âgée de 17 ans, accusée de fornication et condamnée, comme son ami, à cent coups de fouets.

La Hesbah a établi son siège dans la succursale d’une banque, la BMS, située non loin du grand marché. C’est un lieu de garde à vue. Nombreuses sont les femmes à y avoir été détenues, la plupart du temps dans le local exigu et irrespirable du guichet automatique. Certaines ont été violées, d’autres mariées de force. Al-Mahdi pouvait-il l’ignorer ? Une voisine le croise alors régulièrement. « Il venait presque tous les jours.

Il portait la tunique d’Ansar Eddine. Il avait toujours une mitraillette et des balles avec lui. » La dernière fois qu’elle l’a vu, c’était le jour de la Tabaski, en novembre 2012. « Ce jour-là, ils ont détruit le monument Al-Farouk [une statue du protecteur de Tombouctou]. Al-Faqi était debout. Il commandait les hommes qui tapaient sur le monument. Il était en colère car, après la prière, il voulait faire un sermon, et les imams l’en avaient empêché. »

Son rôle dans la destruction des mausolées est tout aussi évident. C’est arrivé un matin de la fin du mois de juin 2012, sans que personne à Tombouctou ne s’y attende. Puis cela a duré plusieurs jours, jusqu’au 11 juillet, en dépit des larmes versées par une foule ébahie.

Une vingtaine de mausolées ont été saccagés. L’acte de l’accusation de la CPI précise que l’ordre a été donné par Iyad, mais qu’al-Mahdi « a été consulté » en amont et qu’il « a été impliqué dans toutes les phases du plan commun ». Il aurait « géré les aspects financiers et matériels […], été présent sur tous les sites attaqués, jouant un rôle de caution morale […] et ayant personnellement participé à au moins cinq des destructions ».

Accusé pour tous les autres

Mériterait-il d’être jugé pour d’autres crimes ? Al-Mahdi est l’une des quinze personnes visées par une plainte déposée par 33 victimes auprès de la justice malienne en mars 2015. Cette plainte évoque des « crimes contre l’humanité, en l’espèce des viols, tortures, emprisonnement ou autre forme grave de privation de liberté physique ». Mais il est le seul à être derrière les barreaux et ce n’est pas pour ces crimes-là qu’il sera jugé.

Dans un communiqué publié en septembre 2015, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) demande que les charges qui pèsent sur al-Mahdi soient élargies. « Il était […] l’un des quatre commandants d’Ansar Eddine chargés de l’imposition brutale du pouvoir des groupes armés jihadistes à Tombouctou », précise l’ONG. Pour autant, son implication dans les crimes commis à cette époque reste floue.

Jeune Afrique du 2 Août 2016