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jean-3.jpgTous ceux qui le connaissaient le décrivent comme un homme taciturne, peu sociable, guère ouvert aux autres et détestant que l’on se mêle de ses affaires. Bref, ce n’était pas quelqu’un qui allait à ses voisins. Au contraire, il avait le don de décourager tous ceux qui voulaient établir un contact tant soit peu chaleureux avec lui.

Tel était Youssouf, tel il est resté alors qu’il était suspendu entre la vie et la mort. Jusqu’ici personne ne peut s’expliquer pourquoi cet homme a gardé un silence buté sur les circonstances qui le dirigeaient vers une fin tragique. Mais procédons à un petit point d’histoire avant d’aller au cœur des événements. Youssouf Kané est né à Toula, une localité située à une dizaine de kilomètres de Dioïla et qui constitue le chef-lieu de la commune rurale de Kaladougou.

C’est dans ce village que s’est déroulée toute la vie de notre homme. C’est là qu’il a grandi, qu’il a pris femme, qu’il a eu ses enfants. C’est là aussi que s’est solidement établie sa réputation d’asocial, indifférent aux autres habitants du village. Un moment pourtant, on crut que Youssouf allait s’humaniser. Ce fut lorsqu’il adhéra à la secte Ançar Adine qui prône la solidarité dans la piété. Ses parents espéraient secrètement une métamorphose positive après que Youssouf eut pris le « baya », (prêté serment) devant témoins. Pour eux, le respect des obligations religieuses amènerait Youssouf à aller vers les autres et à se comporter de manière plus acceptable. Mais cette attente fut totalement déçue.

Appel à témoins

Le drame qui allait coûter très cher à Youssouf est survenu le dimanche 27 avril. Ce jour là des passants qui se dirigeaient vers DioÏla découvrirent un corps inerte au bord de la route, à proximité de Bokoro, un autre village de la commune de Kaladougou. Ils s’empressèrent d’aller informer les autorités compétentes, notamment la gendarmerie. Des agents de sécurité se rendirent aussitôt sur les lieux en compagnie d’un infirmier du centre de santé de référence. Ils trouvèrent Youssouf Kané encore vivant, mais dans l’incapacité de faire le moindre mouvement. Les gendarmes se hâtèrent de l’amener au service des urgences du centre de référence du cercle où Youssouf où il reçut les premiers soins. Le médecin diagnostiqua des contusions généralisées dues à des coups portés à l’aide d’objets contondants, probablement des gourdins et peut-être de grosses pierres. L’examen sommaire permettait aussi de conclure que celui ou ceux qui avaient agressé Youssouf l’avaient certainement fait dans l’intention de lui donner la mort.

L’identification du blessé a posé de grosses difficultés. En effet, l’homme n’avait sur lui aucune pièce d’identité. Les autorités mirent à contribution les trois radios de proximité de la ville de Dioïla. Ils firent passer des communiqués et des appels afin d’informer d’éventuels parents ou connaissances de la présence au centre de santé d’un patient non identifié. Les gendarmes procédèrent aussi à un appel à témoins pour essayer de reconstituer ce qui était arrivé.

Au bout de trois jours, deux frères et l’épouse de la victime se présentèrent à l’hôpital et y découvrirent le malheureux dans un état stationnaire, mais toujours inquiétant. Mais tout comme les gendarmes et les agents de la structure de santé, les parents se trouvèrent confrontés à un phénomène bizarre, le mutisme absolu dans lequel s’était cantonné Youssouf. Le blessé n’avait pas lâché le moindre mot depuis qu’on l’avait hospitalisé, et pour beaucoup cette attitude était délibérée. Les docteurs qui suivaient le blessé en furent encore plus persuadés aux 5e et 6e jours de l’admission de Youssouf au centre de santé. En effet à cette période, il y eut une brève, mais nette amélioration dans l’état de l’agressé. Mais malgré les efforts déployés par le personnel soignant qui venait régulièrement relancer le malade pour lui arracher ne serait-ce qu’une petite phrase, Kané resta muré dans son silence.

Aucun indice

Cette attitude désorienta tout le monde. Car un homme se trouvant dans la situation du blessé aurait eu comme préoccupation première de dénoncer ceux qui l’avaient mis dans un tel état. Si Youssouf ne le faisait pas, c’était pour des raisons parfaitement mystérieuses, du moins pour ceux qui se présentaient à son chevet et qui se perdaient en conjectures.

Est-ce que l’agressé se taisait, parce qu’il s’était rendu coupable d’un comportement répréhensible et que par conséquent sa bastonnade avait été « méritée »?

Ou était-ce sa nature profondément asociale qui l’empêchait de communiquer aux autres ce qui lui était arrivé?

Se rendant compte qu’il était exclus de tirer quelque chose de l’agressé, les enquêteurs se tournèrent vers les membres de la famille. Mais de ce côté, la moisson fut des plus maigres. Ces gens s’avouaient perplexes devant l’attitude de Youssouf. Tout au plus purent-ils indiquer aux gendarmes que leur parent était à vélo lorsqu’il avait quitté son domicile. L’engin n’avait pas été retrouvé près de l’agressé et personne n’en avait signalé la présence dans les localités voisines.

On en était encore là dans les interrogations sans réponse lorsque dans la nuit du mercredi 30 avril au jeudi 1er mai, Youssouf Kané mourut. Il poussa son dernier soupir sans avoir lâché le plus infime indice sur les circonstances et sur les auteurs de son agression. Ses parents vinrent chercher son corps pour l’inhumer dans son village natal de Toula. Kané s’en est donc allé en emportant avec lui ses derniers mystères.

Qu’est ce qui lui était arrivé?

Qu’est ce qu’il avait fait pour mériter une agression aussi brutale?

Avait-il été victime d’un acte soigneusement prémédité?

Ou avait-il eu la malchance de s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment?

Les gendarmes enquêtent toujours et ils gardent la conviction qu’avec un peu de patience, ils feront émerger la vérité. Une vérité qui peut s’avèrer étonnante si on se réfère au tempérament si particulier du défunt.

A. B. COULIBALY | AMAP – Dioïla

08 mai 2008