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Entretien. Le président en exercice de l’Union Africaine, le chef de l’État sénégalais Macky Sall, a annoncé une visite prochaine en Russie et en Ukraine. Une initiative qui s’inscrit dans la posture de réserve de l’Afrique qui n’a pas d’intérêt à prendre partie. Les explications de Roland Marchal, chercheur au CNRS et au CERI Sciences Po.

TV5MONDE : L’annonce de la visite de Macky Sall en tant que président de l’Union Africaine en Russie et Ukraine est-elle une surprise ?

Roland Marchal, chercheur : Il s’agit d’une initiative diplomatique du président de l’Union Africaine. C’est d’un côté une surprise, car les pays africains ont montré dans leur vote à l’ONU une très grande prudence ou distance vis-à-vis de ce conflit. Mais c‘est également une bonne chose qu’ils s’en saisissent, car les Etats africains et l’UA sont des acteurs de la scène internationale.

De ce point de vue, je crois que c’est perçue de façon extrêmement favorable. Il faut se rendre compte que l’Afrique, avec d’autres continents, souffre beaucoup économiquement de ce qui se passe. La Russie et l’Ukraine sont deux pays fournisseurs au niveau mondial de blé, de maïs, d’huile de tournesol et d’engrais de différents types, surtout la Russie. Or la guerre rend l’essentiel de ces exportations pratiquement impossibles. Cela conduit à un renchérissement très élevé, de l’ordre de 30 à 40% selon les produits, ce qui fragilise d’autant l’accès des populations africaines surtout précarisées à des matières alimentaires qui font partie de la consommation courante.

TV5MONDE : que peuvent espérer obtenir Kiev et Moscou de la part de l’Afrique ?

Roland Marchal : Pour le président ukfrainien Volodimyr Zelensky, il est dans son rôle, il joue la carte de la communication à l’échelle globale. Il passe beaucoup de temps à alerter et mobiliser afin de rendre plus légitime l’aide massive apporté à son pays sur le plan militaire ou civil.

Zelensky espère un engagement beaucoup plus fort des pays africains et leurs institutions régionales pour peser dans les instances onusiennes, comme l’Assemblée générale de l’ONU où l’Afrique compte pour un quart des votes, ou encore au Conseil des droits de l’homme à Genève pour émettre des critiques et faire pression sur la Russie.

La Russie est dans une position symétrique. Elle s’est lancée depuis quelques années de façon beaucoup plus visible qu’auparavant dans une politique africaine disruptive en essayant de remettre en cause une certaine tradition de relations avec les pays occidentaux.

Son action peut s’apparenter à celle d’une économie émergente qui produit des armes et cherche à se faire une place sur le marché africain. Au-delà de cela, on peut penser à des motifs plus politiques et géopolitiques comme par exemple en essayant de faire échouer les politiques européennes de contrôle de l’immigration qui aujourd’hui ne siteunt plus au niveau de la côte méditerranéenne mais essentiellement au niveau des pays sahéliens.

TV5MONDE : Qu’est-ce que les votes à l’ONU concernant l’invasion russe en Ukraine ont révélé de la position des pays africains ?

Roland Marchal : le Conseil de sécurité s’étant déjà exprimé, le vote du 2 mars à l’Assemblée Générale a montré qu’une faible majorité de pays africains – 28 – a voté pour que la Russie cesse  en Ukraine.

Un seul pays a voté en faveur de la Russie, l’Erythrée.

Mais ce qui a étonné le plus, c’est un nombre important d’abstentions, formelles ou des pays qui ont décidé de se retirer juste au moment du vote.

C’est cela qui a frappé et qui a été renouvelé après lors d’une autre résolution le 24 mars qui exige l’arrêt de l’offensive russe en Ukraine.

Votes des pays africains à l’ONU sur la guerre en Ukraine



2 mars : adoption de la résolution pour « que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine », 28 pays africains pour, 1 contre, 16 abstentions et 8 absents

24 mars : adoption de la résolution qui exige de la Russie l’arrêt de son offensive en Ukraine, 28 pays africains pour, 1 contre, 19 abstentions et 6 absents.

7 avril : suspension de la Russie de son siège au Conseil des droits de l’Homme 9 contre, 22 abstentions

TV5MONDE : Pourquoi l’Afrique a-t-elle fait preuve de distance ou de réserve ?

Roland Marchal : La posture africaine peut s’entendre de différentes façons. Il y a 54 pays dont certains comme la Centrafrique et le Mali dépendent beaucoup de l’appui russe. Il y en a d’autres qui n’en ont pas grand chose à faire. Il y a aussi des pays comme l’Afrique du Sud qui ont bénéficié dans le cadre de leur processus de libération nationale d’un appui soviétique important, comme l’ANC au pouvoir qui était allié de l’Union Soviétique. Enfin il y a des pays comme le Gabon où on  regarde la Russie comme un élément dans un jeu diplomatique pour faire passer des messages de mécontentement aux interlocuteurs traditionnels.

Un beau proverbe africain dit « quand deux éléphants se battent c’est l’herbe qui souffre ». Pour le continent, cela signifie que s’impliquer très nettement pour un camp ou un autre c’était prendre le risque de fâcher au moins l’une des parties prenantes du conflit, soit les Occidentaux qui sont derrière l’Ukraine soit la Russie. Or les pays africains ont d’autres problèmes à traiter.

La deuxième chose c’est le fait que les pays africains ont des relations plus étroites avec la Chine qu’avec la Russie. La Chine a fait preuve d’une ambiguïté extrêmement favorable à la Russie – même si la Russie aurait voulu un engagement plus net -, et donc les pays africains ne voudraient pas se fâcher avec Pékin sur cette question là.

Il y a donc un certain nombre de facteurs qui expliquent pourquoi certains pays ont eu des abstentions plus ou moins significatives sur le plan politique.

TV5MONDE : Comment se fait il que l’Ukraine fasse jeu égal malgré l’influence russe en Afrique ?

Roland Marchal : Ce n’est pas l’Ukraine. Il y a très clairement un bloc qui s’est créé derrière elle et qui pèse beaucoup sur les positionnements internationaux. Le poids de l’Ukraine seule st relatif. Par exemple en termes de production de blé, les pays les plus dépendants des importations de blé ukrainien sont le Pakistan la Libye, le Liban, les Seychelles, la Somalie et l’Érythrée. Pour tous les autres pays, cela reste relativement marginal, comme l’Egypte importe à hauteur de 20% de blé ukrainien contre près de 45% de blé russe.

Certes l’Ukraine n’est pas un acteur politique sur le continent africain. Mais elle joue un rôle important dans la vente d’huile, alors que sur le blé et le maïs la Russie est nettement devant et encore plussur les engrais, ce qui est primordial pourun pays comme le Mali qui a plus de 50% de ses revenus en devises qui viennent de l’exportation de coton.

Face à ce besoin d’engrais, certes il y a des alternatives, comme le Maroc qui est très content car il propose un certain type d’engrais utiles. Mais plus globalement, des pays africains vont avoir recours à des intants bon marché mais pas forcément meilleurs en termes de productivité et surtout plus polluants et plus dangereux pour la santé des fermiers.

La question des engrais est un processus silencieux mais lourd. On parle plus de sécurité alimentaire mais s’occuper de la culture du coton aujourd’hui, cela a un impact fort sur les revenus des paysans et à terme sur leur vie.

TV5MONDE : Que pourrait demander l’Union Africaine à la Russie et l’Ukraine lors de ce déplacement ?

Roland Marchal : A la différence des Occidentaux très polarisés, l’UA pourrait demander que l’on considère que les importations de ces biens et intrants agricoles ou para-agricoles disposent d’un statut spécial, avec un minimum de contrôle international ou onusien ou africain. Car si la Russie continue de produire, elle n’a plus de capacité d’acheminement à cause de ce qui se passe en mer Noire.

Pour l’Ukraine, la situation est beaucoup plus difficile car la guerre est sur son territoire, donc cela doit être très difficile pour eux en termes de réserves et de production. Quoi qu’il en soit, on aurait pu envisagé des mesures pour mettre sur le marché international des ressources alimentaires qui sont nécessaires aux populations les plus fragilisées.

Aujourd’hui on n’explique la situation que sur le prisme d’une cause unique : la guerre en Ukraine. Mais il faut se souvenir de deux choses qui pèsent également sur le continent africain. D’une part, la pandémie a considérablement affecté les ressources des états africains et a eu des effets sur la sécurité alimentaire des populations les plus fragilisées.
D’autre part, de façon non homogène à travers le continent, une grosse sécheresse frappe un certain un nombre de pays ce qui accentue cette fragilité. Sur le Sahel par exemple, à cause de ce qui se passe en Ukraine on a mécaniquement ajouté 10 millions de personnes qui sont dépendantes de l’aide internationale, c’est à dire dans les faits, non pas 10 millions mais 33 millions de personnes qui ont besoin d’aides alimentaires pour pouvoir manger à leur faim.

TV5MONDE : L’Afrique pourrait-elle être un médiateur dans la guerre russo-ukrainienne ?

Roland Marchal : La question d’une médiation est à poser aux parties en conflit. Je ne pense pas que l’Union Africaine dispose de capacités humaines et autres pour se lancer dans une telle mission. Ce que j’espère par la démarche du président Macky Sall, c’est qu’elle fasse entendre une voix de raison, qu’elle rappelle aux parties en conflit et leurs alliés qu’elles ont toutes des responsabilités internationales et que l’Afrique se portera mieux si le reste du monde est en paix. 

Après, intervenir dans une médiation c’est à Kiev et Moscou d’en décider.

Source: TV5 Monde