Partager

La première année du second mandat du président Amadou Toumani Touré a été pour le moins cahoteuse et laborieuse. Entre la crise scolaire, la cherté de la vie, la crise du Nord, les Maliens en auront vu de toutes les couleurs. Et en l’absence de toute perspective, les quatre années qui nous séparent de 2012 risquent d’être longues et pénibles. Pour les Maliens, mais aussi et surtout pour le président lui même.

Les pessimistes nous avaient pourtant avertis : la réélection de ATT ne serait que la prolongation des souffrances pour les Maliens et pour le Mali. Malgré nos critiques quelque peu sévères mais non imméritées, nous n’étions pas convaincus qu’il pouvait y avoir pire.

Mais la réalité s’impose à nous. En seulement une année, on nous sert une sorte de cuisine peu ragoûtante que même les épices et les artifices peinent à rendre comestible, faute de pouvoir en relever le goût. Face à la cuisine là, les Maliens, eux, font la soupe à la grimace.

Le président ATT doit bien se demander ce qui lui arrive. Lui si aimé, si adulé, si idolâtré même, assiste impuissant en seulement une année à une guerre de succession. Dans son proche entourage d’abord, au sein de ses “amis” du Mouvement citoyen ensuite au sein de l’Adp enfin où l’Adema ne manque aucune occasion pour affirmer que les augures sont favorables à son retour au pouvoir en 2012.

Hormis les quelques marches “provoquées” et les meetings qui ne soulèvent plus les foules, l’opinion ne suit plus son Président. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, ATT ressemble à un boulanger qui a la volonté de pétrir mais qui manque cruellement de levain. On aurait dit que quelque chose s’est cassé entre ATT et les Maliens.

La confiance semble avoir déserté ses rapports avec ses compatriotes. Or il n’est qu’au début de son dernier quinquennat. Comme nombre de Maliens, ATT pourrait bien dire : “Oh mon Dieu, il reste encore 4 ans”. Les quatre années à venir pourraient être davantage pénibles, encore plus lourdes et désespérément longues.

Les Maliens se mordent presque les doigts d’avoir «remis» AIT à Koulouba et font peu à peu le deuil des immenses espoirs qu’ils ont placés en lui. Les plus indulgents mettent en avant ses indécisions, ses faiblesses, ses maladresses, son laxisme.

Quant aux plus vindicatifs, ils affirment sur un ton définitif qu’il dévalorise la fonction présidentielle. Bien sûr, il a volonté de bien faire.

Bien sûr, il a la volonté de tout faire, des sables du Nord aux mangueraies de Yanfolila, des postes de péages aux poste de police, des pistes rurales aux portions de routes bitumées. Mais la réalité est que les Maliens ne suivent pas. Ils ont l’impression qu’ils n’ont pas les mêmes priorités. Ou qu’ils ne vont pas dans la même direction.


Partout sont les déçus

On les croise partout. Dans les salons, dans les «grins», dans les bureaux, presque à chaque coin de rue, ils sont là morigénant, ruminant leur déception, leur colère rentrée, leur aigreur.

Ce sont les déçus de l’ATT-cratie. Ils se recrutent en premier lieu dans le propre camp de ATT. C’est-à-dire au sein du Mouvement citoyen. Les divergences quant à la direction à suivre, quant à l’avenir d’un Mouvement qui semblait être dans le vent, avaient poussé une première vague de déçus à prendre le large et à créer le PCR. Les querelles de leadership avaient abouti à la création du FCD.

A cela s’ajoutent les déceptions nées d’ambitions contrariées transformant au-jourd’hui le Mouvement en un temple vide où les quelques fidèles qui y sont restés montent la garde…rapprochée autour de AIT sous la houlette du très zélé Hamed Diane Séméga. En second lieu, on retrouve les déçus chez ceux qui font bon coeur contre mauvaise fortune. Et ils sont nombreux.

N’espérant plus rien de ATT, ils se sont tous résolument tournés vers les échéances de…2012. Sans gêne et sans scrupules. Ils le soutiennent du bout des lèvres, sans grande conviction priant pour que le moment arrive où ils seront aux commandes. Certains qui étaient parmi les plus acharnés au moment de la campagne sont aux abonnés absents.

Après avoir été débarqué sans ménagement et sans avertissement, Choguel Maïga avait été tenté de bouder. Mais depuis qu’on lui a trouvé “quelque chose” au niveau du CRT qu’il dirige, il retrouve peu à peu ses couleurs en attendant son verbe et sa verve.

Me Tall semble avoir mal digéré sa défaite dans la course au perchoir. Sa maladie à la jambe semble être un bon alibi pour ne pas trop se mouiller pour ne pas dire se compromettre avec ATT. Les Maliens eux ne savent pas de quoi devant sera fait. Ils sont inquiets.

Ils ont peur même. La pauvreté ne lâche pas les Maliens. Les tâtonnements des gouvernements face aux problèmes qui les assaillent n’arrangent rien à la situation. Face à la cherté de la vie par exemple, les mesures prises par le gouvernement n’apportent pas le soulagement escompté.

L’Initiative riz qui doit assurer l’autosuffisance alimentaire à partir de l’année prochaine, si l’on en croit ceux qui l’ont lancée et dont l’optimisme est pour le moins très grand, ne résout pas les problèmes immédiats. Tout comme les subventions accordées aux importateurs de riz.

Après la mine satisfaite et épanouie des premiers jours, ceux qui ont bénéficié des largesses de l’Etat, affirment aujourd’hui qu’ils vendent à perte et qu’après la fin du mois de mai, ils seront obligés de chercher à rattraper le bénéfice perdu. Sauf si l’Etat consentait à remettre la main à la poche. Vaste programme quand on sait que l’Etat est complètement désargenté.


Le clientélisme

La première année du second mandat de ATT a confirmé la tendance forte propice aux courtisans et autres opportunistes de tous genres. D’ailleurs la composition du gouvernement a obéi à une logique clientéliste. C’est moins la compétence que les apparences qui ont prévalu.

«Je suis avec les femmes donc je leur attribue quelques strapontins» ; «je suis avec les jeunes, le vice-premier ministre s’occupera d’eux et des questions d’emploi» ; “je suis avec les partis, j’en prends quelques membres pour faire bonne figure». Telle semble être malheureusement la ligne directrice de ATT.

Consé-quence, on a eu un fourre-tout qui marche à peine. Pas d’équipe soudée, compétente. D’où la cacophonie au sommet de l’Etat dont la paroxysme a été atteint avec les fameux décrets concernant la porte-parole du gouvernement, sans oublier le ridicule épisode à propos de l’aide aux partis politiques où Koulouba s’est cru obligé de démentir la ministre porte-parole.

Le renvoi de la ministre de l’Economie, Mme Bah Fatoumata Néné Sy, est l’exemple le plus achevé du pilotage à vue. Et pourtant, en nommant Modibo Sidibé à la Primature, de nombreux observateurs, dont nous fûmes pensaient, que la machine allait tourner.

Avec la composition du gouvernement déjà nous avons compris que les choses n’allaient pas être aussi simples que nous les entrevoyions. Avec les petites phrase du genre «ce sont les hommes de ATT, c’est ATT qui les a choisis», nous nous sommes dit que la partie était loin d’être gagnée.

En voyant le Premier ministre qui connaît pourtant très bien ATT, brider sa volonté de foncer en tenant toujours le frein à main, signe de prudence, nous craignons carrément l’immobilisme. Parce que malgré les marges de manoeuvre assez importantes dont il dispose, en tout cas mieux que ces prédécesseurs, Modibo voit que les arbitrages essentiels se font toujours à Koulouba.

Or malheureusement, dans cette colline là, il manque des cadres intellectuellement aptes à trancher en toute connaissance de cause. Ce qui rend les cafouillages inévitables. C’est que la volonté de tout ramener à sa personne est encore intacte chez le Président. ATT n’est toujours pas capable de parler de «nous».

Le «je» est sa marque déposée. En témoigne récemment lors de ses tournées à l’intérieur où il a été amené à s’exprimer sur le Nord : «j’ai fait preuve de retenue, j’ai retenu les militaires, j’ai signé les accords de paix etc.». Difficile sinon impossible pour lui d’associer tous ceux qui l’entourent, qui l’ont aidé et qui continuent à l’aider.

Quand cela semble marcher pour lui, ATT revendique tout ; mais dès que les vents cessent d’être favorables, il a hérité du problème (l’Adéma rumi-ne encore ses propos tenus par rapport à l’Université qui a été créée en 1996, quand lui il était au chômage avait-il dit oubliant de préciser que la création de l’Université faisait partie des revendications de l’AEEM en 1991).

Cette confusion est propice aux appétits. Pour certains, l’après ATT a commencé. Pour d’autres, l’effondrement de ATT est inévitable en ce qu’il pourrait être brutal.

Aujourd’hui, tout le monde ne pense qu’à 2012. Au grand désespoir du président qui s’en est ouvert à des proches et qui s’est presque plaint qu’au lieu de soutenir le gouvernement, les partis de l’ADP ne songent qu’à le remplacer.

L’ADP a fait le minimum syndical la semaine dernière mais l’important pour elle est ailleurs : 2012. Dioncounda qui en est le président clame à tout bout de champ que «ATT est à son dernier mandat et l’Adéma reviendra au pouvoir»

«Ça va mal finir»

En 2012, il y a fort à parier qu’on risque d’avoir des candidats à la pelle, peut-être plus qu’en 2002. Puisqu’A TT n’en impose plus, sa légitimité et son aura ayant disparu, tout et n’importe quoi, n’importe qui peut survenir. Ils sont nombreux à vouloir accéder à Koulouba surtout depuis que la fonction s’est dévaluée.

Et contrairement à 2007 où tous les partis se sont alignés, verrouillés ou non par ATT, à soutenir le président sortant, 2012 sera complètement OPEN.

ATT était revenu pour sauver les Maliens des hommes politiques. Aujourd’hui ATT est devenu comme eux, au mieux. Il s’intéresse plus à la politique que les hommes politiques eux-mêmes, jouant au sein des partis, jouant les partis les uns contre les autres, jouant les hommes politiques les uns contre les autres.

Aujourd’hui, la réalité est que les préoccupations primordiales des Maliens ne sont plus apaisés. L’école ne marche pas ; le Nord hante tous les Maliens ; la crise économique sévit, la crise financière semble s’être installée dans la durée, la pauvreté grandit jour après jour. Les caisse sont vides. Les partenaires techniques et financiers sont sceptiques.

Et sur le plan international, ce n’est guère mieux. Le Mali avait une voix, qu’on écoutait, qu’on respectait. Aujourd’hui, notre diplomatie est complètement aphone. On ne devrait pas l’écrire, mais beaucoup de Maliens estiment que «ça va mal finir».


Bassaro Touré

Nouvelle République

N°065 du 5 juin 2008

12 Juin 2008