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Soumis à une exploitation débridée, les massifs forestiers sont en réel danger de disparition à cause d’un laisser aller à laquelle la situation politique actuelle n’est pas totalement étrangère

jpg_une-765.jpgLe Mali est un pays continental et sahélien dont 90% de la population vivent sur 30% du territoire, notamment la partie sud qui abrite l’essentiel des terres arables et des formations forestières. L’économie est basée essentiellement sur le secteur primaire qui contribue pour environ 45% dans le Produit intérieur brut (PIB). Le secteur forestier occupe 16,72% de cette masse. En dépit de certains résultats intéressants, le secteur forestier incluant la faune terrestre et les ressources halieutiques, a été influencé de façon négative au cours des trois décennies qui ont suivi l’indépendance, par une tentative de gestion sans partage des ressources naturelles par l’Etat. L’augmentation des besoins de consommation des populations et les aléas climatiques ont contribué davantage à accentuer cet état de fait. Nos forêts font l’objet actuellement d’une déforestation effrénée. Nous avons pu le constater dans la région de Sikasso qui abrite les dernières forêts sauvages dont dispose notre pays. Troisième circonscription administrative du Mali, elle couvre une superficie de 71.790 km2, soit 5,8% du territoire national. Sa population est estimée à 2,6 millions d’habitants environ. La région est desservie par la route nationale 7 (RN7). On y dénombre 26 forêts classées couvrant une superficie de 339.263 ha et deux réserves de faune (Siankadougou et Niénendougou) dans le cercle de Bougouni.

La région abrite aussi deux zones d’intérêt cynégétique. C’est la région la plus arrosée et la plus humide du Mali (700 à 1 500 millimètres de pluie par an). La couverture végétale dense et giboyeuse, va de la savane arborée à la forêt galerie. Aujourd’hui, cette riche réserve de ressources naturelles (halieutiques et fauniques) est sérieusement affectée par l’exploitation abusive et anarchique des forêts. Pour se rendre à cette évidence, il suffit de suivre mon regard. Nous sommes le 17 mai 2012. Un bus rempli de passagers prend la route pour Sikasso. Dans presque chaque village sur la route nationale 7, il y a une escale pour embarquer ou débarquer un voyageur. Durant tout le trajet, ce qui est frappant, ce sont ces montagnes de bois et de sacs de charbon de bois, disposés harmonieusement au bord de la route. Les voyageurs ne ratent pas ces opportunités d’acheter du bois ou du charbon à des prix relativement peu élevés par rapport à ceux pratiqués dans les villes.

L’activité est très lucrative pour les habitants des villages riverains des forêts. Les plus entreprenants gagnent bien leur vie car ce n’est pas le débouché qui manque pour ces produits ligneux qui constituent pratiquement les seules sources d’énergie domestique dans notre pays. Avec l’explosion démographique dans les grandes villes, la demande ne fait que croître. Selon les statistiques du ministère de l’Energie, de l’Eau et de l’Environnement, la consommation énergétique du Mali estimée à environ 35 millions de tonnes, provient pour 78% du bois et du charbon de bois. Les ménages en absorbent 86%, dont 77% pour les ménages urbains, 10% pour les transports, 3% pour l’industrie et 1% pour l’agriculture. Le Mali satisfait à ce jour la totalité de ses besoins en bois énergie, mais au prix élevé d’une surexploitation de ses ressources ligneuses. L’accessibilité de l’électricité est loin d’être satisfaisante dans notre pays. Seulement 15% de la population en bénéficie (ménages, unités de production et services publics). Au total, 150 villes et localités sont desservies.

Exemple réussi. C’est dans ce contexte que la gestion de nos forêts est aujourd’hui conçue avec la participation avec l’implication des populations riveraines. Cette phase qui a remplacée la politique du tout répressif, a commencé à partir des années 90, se souvient le vieux Samoura, fonctionnaire à la retraite et ancien président du Conseil de cercle de Sikasso. Pour Ismaël Diarra du Centre régional de recherche agronomique de Sikasso, ce qu’on peut retenir globalement du secteur forestier c’est l’hostilité du climat (sécheresse endémique depuis les années 70) entraînant une dégradation continue des ressources.

Elle même favorisée par l’augmentation des besoins d’une population croissante, la pauvreté, l’insuffisance et l’instabilité du cadre institutionnel de gestion des ressources naturelles en général et des forêts en particulier. Cette situation déjà peu reluisante a empiré aujourd’hui avec la crise que traverse notre pays. L’exploitation anarchique et abusive des forêts n’est plus suffisamment réprimée. Les services de répression étant affaiblis par la crise politique. Paul Kourouma confirme cette analyse. Ce promoteur d’activités de conservation et de valorisation des ressources forestières témoigne que les services de répression ont tout simplement démissionné. Aujourd’hui, constate-t-il, l’absence totale de contrôle et le laxisme dans la répression s’ajoutent à une certaine complicité des agents de protection. Ces derniers ont lâché tous les leviers de protection, laissant libre cours à des pratiques peu orthodoxes dans le secteur, fustige notre interlocuteur.

« Nous assistons, dans le secteur, à une forme de corruption généralisée qui ne dit pas son nom », regrette l’environnementaliste. Dans cette situation d’anarchie et d’absence d’autorité où les commerçants de bois et du charbon de bois se frottent les mains, nos forêts sont tout simplement menacées de disparition. Si rien n’est fait, d’ici quelques années, nous assisterons à une déforestation totale de nos campagnes, s’alarme-t-il. Conscients du problème, les habitants de 7 villages du cercle de Koutiala, dans la région de Sikasso, ont décidé de protéger leurs forêts. C’est ainsi qu’est née « Ciwa » qui veut dire en langue locale « protégeons notre patrimoine ». Mamadou Sanogo est un ancien animateur de l’Institut d’économie rurale (IER) à Koutiala. Il a vu naître « Ciwa » qui s’est érigé en véritable rempart contre le fléau de la déforestation dans la zone. En vertu d’une convention locale faisant intervenir l’Etat et les Ongs, les villages de Kaniko, Try, Nomposséla, N’Goukan, M’Pèrèsso, constituent aujourd’hui un exemple dans la protection des forêts. La zone « Ciwa » qui leur est commune, est un immense massif forestier qui recèle beaucoup d’espèces végétales menacées de disparition.

A l’abri de toute agression et jalousement conservée par ses riverains, la zone « Ciwa » constitue l’un de derniers sanctuaires de forêts sauvages dans notre pays. Le septuagénaire Samoura tire son chapeau aux populations de la commune rurale de Cinzani. Il se souvient que les bosquets villageois furent les premières actions de lutte contre la désertification. « Ces gens avaient conscience des dangers de la déforestation. C’est pourquoi ils ont pris soin de leurs bosquets villageois », se réjouit-il. Chaque année, l’Etat injecte d’importantes ressources financières et matérielles dans la campagne nationale de reboisement. Mais l’impact de cet effort est peu visible au plan de la protection des forêts. Pour Mamadou Sanogo, cela est dû tout simplement au manque de suivi. Apparemment, les exemples réussis de Koutiala et de Cinzani n’ont pas fait tache d’huile. Car à quelques encablures de là, dans le village de Tabaraco, à 35 kilomètres de Sikasso, c’est la désolation. Il n’existe plus de forêt ici. Tous les grands arbres ont été coupés. Mamadou Sanogo explique que partout où il existe des marchés de bois et de charbon de bois au bord des routes, le couvert végétal se trouve sérieusement malmené.

S’il y a un relâchement dans la répression, les tas de bois et de charbon de bois se multiplient au bord des routes. Les vendeurs cachent leurs « marchandises » dans des arrière-cours chaque fois que l’Etat durcit le contrôle, constate Sanogo. « C’est vrai que la pratique a toujours a existé. Mais elle a pris de l’ampleur ces derniers mois, avec les récents évènements sociopolitiques intervenus dans notre pays », analyse Paul Kourouma. Les professionnels du secteur ne cachent qu’ils peuvent opérer plus tranquillement actuellement sans risquer des contrôles des agents forestiers. Oumar Touré est un opérateur basé à Sikasso. Il possède plusieurs camions de transport et dispose de contacts un peu partout dans les zones forestières. « Auparavant, raconte-t-il, je faisais du transport de passagers uniquement. Mais c’est une dame dont mes camions transportaient le bois vers Bamako et les autres régions, qui m’a conseillé de m’essayer à ce business ».

Selon lui, il suffit d’être « correct » avec les agents, pour pouvoir travailler tranquillement. En fait, l’exploitation de la forêt n’est pas formellement interdite. Mais elle est réglementée par une nouvelle loi adoptée en 2010. Cette législation qui restreint les conditions d’exploitation des ressources naturelles en mettant fin à l’exploitation incontrôlée, n’est pas du tout respectée aujourd’hui. « Tout le monde peut s’improviser exploitant ou commerçant de bois, regrette Paul Kourouma. Le « bon rapport » personnel bien entretenu avec les agents forestiers vaut une autorisation. » Mamadou Sanogo révèle que « la forme la plus connue de cette pratique frauduleuse, c’est la patente de coupe de bois ». Par exemple, un poste forestier peut, sur une seule quittance, autoriser deux voire plusieurs chargements de camions, charrettes ou tout autre moyen transport, moyennant des dessous de table.

Le directeur national des Eaux et Forêts, Alassane Boncana Maïga, assure que ses services ont pris des mesures pour endiguer ces pratiques. Il explique que des campagnes d’information et de sensibilisation des agents forestiers ont été organisées afin de parvenir à une rupture avec le passé. Il évoque également la mise en œuvre des dispositions relatives à l’élaboration du Plan d’aménagement des massifs forestiers qui nécessite beaucoup de moyens financiers. Malgré l’absence de moyens financiers suffisants, la Direction nationale des Eaux et Forêts a demandé la délimitation des massifs pour l’exploitation contrôlée. Les agents forestiers ont aussi vu leurs capacités renforcées à travers des sessions de formation en technique d’inventaire et de cartographie pour l’aménagement des massifs. Il y a eu également le renforcement de la police forestière pour moraliser cette activité d’exploitation du bois. « Tout agent pris en flagrant délit, est sanctionné selon le règlement en vigueur », assure Alassane Boncana Maïga qui explique que ce qui rend difficile la lutte contre la corruption, c’est le manque de collaboration des exploitants qui au lieu de dénoncer les manquements à l’orthodoxie, préfèrent s’arranger avec les agents.

« Cela leur revient moins cher que de s’acquitter régulièrement des taxes », fait-il remarquer, assurant que la situation actuelle du pays n’a pas d’impact significatif sur les activités de contrôle de son service. Il faut reconnaître que plusieurs contraintes sont à lever dans le domaine de la protection des forêts. L’ensemble du domaine classé (aires et forêts) couvre 5,1 millions d’hectares, soit 5% du domaine forestier national qui est de 100 millions d’hectares. Les effectifs du service forestier sont notoirement insuffisants pour effectuer un contrôle efficace. A cela s’ajoute la perte d’autorités des agents, mais aussi la corruption généralisée au sein du système de protection des forêts dans notre pays.

De nombreuses personnes profitent de cette situation pour se lancer dans la coupe anarchique et abusive du bois. Le business est extrêmement lucratif. C’est pourquoi, chaque jour, des cargaisons de bois et de charbon de bois sont acheminées vers la capitale et les autres grandes villes. A ce rythme, pour combien de temps encore ?

Envoyé spécial

C. A. DIA

L’Essor du 28 Mai 2012