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« Tout comme un médicament mal fabriqué, un aliment mal fabriqué est un poison. Et le poison ne sera pas vendu aux populations maliennes ». Ainsi pourrait-on interpréter le niet opposé par le ministre de l’économie, de l’industrie et du commerce à la question orale de l’honorable Oumar Mariko qui lui demandait le retrait ou l’aménagement de l’arrêté interministériel qui suspend la fabrication de l’huile non raffinée au Mali. Un refus argumenté.

Les motifs de Oumar Mariko

Mardi dernier, l’honorable Oumar Mariko, député élu à Kolondiéba, a adressé au ministre de l’économie, de l’industrie et du commerce des questions orales sur la situation des huileries et la stratégie d’industrialisation au Mali. L’élu de la nation s’est armé d’un argumentaire qui défend les fabricants d’huile artisanale d’une part et accable l’Etat d’autre part.

Selon lui, sur la base de la politique de promotion des PMI et PME engagée par l’Etat, des commerçants, agriculteurs et autres opérateurs économiques de Sikasso, Koutiala, Ségou, San, Bougouni, Fana, Kita et Bamako ont crée des Unités de trituration de la graine de coton pour produire de l’huile neutre et de l’aliment du bétail, sur fonds propres et avec des emprunts faits auprès des banques et tierces personnes.

Chacun des opérateurs a reçu sa décision dûment signée par le ministre portant autorisation d’implantation et d’exploitation d’un atelier de transformation de graines de coton.

Une centaine d’huileries artisanales aurait ainsi vu le jour, donnant de l’emploi direct à plus de 600 personnes avec un investissement de plus du milliard, selon Dr Mariko. Qui affirme que dès le départ, l’asphyxie de ces entreprises a été organisée, avec une discrimination entre elles qui achetaient la tonne de graine à 37 500 FCFA et HUICOMA TOMOTA qui enlevait la tonne à 12 500 FCFA.

« Après plusieurs protestations, un nivellement à la hausse a été faite portant la tonne de graine de coton à 59 000 FCFA avec pour conséquence l’augmentation des charges de production et du prix de l’huile à la consommation.

Comme si cela ne suffisait, ces entreprises à peine nées, fragiles sont sommées d’élever leur niveau technologique pour ne produire que de l’huile raffinée de coton », regrette le député, nullement surpris de l’arrêté interministériel qui tomba plus tard pour fermer certaines usines.

Oumar Mariko constate que cette décision autorise seulement 18 entreprises à acheter les graines de coton dont seulement 3 à Koutiala, 4 à Sikasso, 2 à Bougouni, 4 Ségou, 1 à Fana et 4 à Bamako. Sevrées de matières premières, ces structures ont été obligées de fermer leur porte non sans conséquence.

« Avec la fermeture de ces entreprises, plus de 600 personnes ont perdu, sans droit, leur emploi, entraînant des conflits entre elles et leurs employeurs.

Ces employeurs également font, l’objet de harcèlement de la part des Banques pour recouvrer leurs créances. Cette décision remet en cause la volonté affirmée du président de la République et son gouvernement à faire la promotion des PMI et PME… », conclut le député. Qui pose ses questions au ministre ainsi qu’il suit :

Que comptez vous faire pour que ces entreprises continuent leurs activités? Un retrait ou un aménagement de cette décision n’est elle pas approprié?

Votre gouvernement a-t-il une stratégie d’industrialisation du pays? Si oui, quels en sont ses axes?

L’arrêté ne sera pas retiré

Connu pour son franc parler, arguments toujours solides à l’appui, le ministre Diallo ne s’est pas embarrassé de tournures dans sa réponse.

Il a clairement expliqué le processus de fabrication de l’huile à base de graine de coton et de ses caractéristiques ; le processus de fabrication du savon et du tourteau ; les raisons pour lesquelles le gouvernement a décidé de suspendre la fabrication de l’huile alimentaire à base de graine de coton par les unités de production qui ne disposent pas d’un système de raffinage complet jusqu’à ce qu’elles en soient effectivement dotées ;

la convention entre ces unités artisanales et le ministère de l‘économie, de l’industrie et du commerce à l’issue d’une réunion tenue le lundi 23juin 2008 ; les interactions entre ces unités artisanales et HUICOMA ; et la stratégie d’industrialisation du gouvernement.

En 2006, la direction nationale des industries a fait des investigations par rapport à l’activité des fabricants d’huile artisanale dont la plus part sont venus du Burkina, d’où ils ont été interdits d’exercer un an plus tôt. Le constat est accablant : dans le processus de fabrication de l’huile, ces petites unités ne passent que par 5 à 6 étapes sur les 13 que comporte la chaîne.

Ces 13 étapes sont successivement la réception des graines de coton ; le nettoyage des graines ; le décorticage des graines ; le broyage, le chauffage et la cuisson de l’amande ; la pression de l’amande ; l’obtention de l’huile brute destinée au raffinage ;

la démucilagination et la neutralisation de l’huile brute ; le lavage de l’huile jusqu’à ce qu’il n’y ait aucune trace de savon ; le séchage et la filtration ; la décoloration-filtration ; la désodorisation ; la filtration et le refroidissement ; et le stockage et le conditionnement de l’huile raffinée.

Les étapes que les unités en cause respectent leur permettent juste de produire de l’huile brute. Or, celle-ci comporte du gossipol, qui provoque la stérilité chez les hommes, affecte les reins et diminue l’élasticité des muscles. Toutes les techniques de raffinage sont quasiment absentes dans ces usines dont la plupart sont installées dans des concessions.

Après le rapport de la DNI, le Laboratoire national de la santé a procédé à des prélèvements qui ont montré que dans ces huiles artisanales, il y a de l’eau, du savon et d’autres corps étrangers.

Le flambeau a ensuite été passé à l’Agence nationale pour la sécurité sanitaire des aliments qui est parvenue à des conclusions plus accablantes.

Munies de toutes ces données, le département en charge de l’industrie a mené, deux ans durant, une large campagne de sensibilisation auprès des fabricants.

Mais peine perdue. Pour ne pas mettre la vie des consommateurs en danger, parce que l’huile mal fabriquée est un poison, les départements en charge de l’industrie, et de la santé ont pris, en janvier 2008, l’arrêté incriminé par Oumar Mariko.

Le texte est aussi simple que clair et il donne une large ouverture aux fabricants d’huile artisanale non raffiné.

En effet, la décision suspend tout d’abord la fabrication de l’huile alimentaire à base de graine de coton dans les unités de production ne disposant pas d’un système de raffinage complet. Avant de préciser que « la production de l’huile alimentaire reprendra dans lesdites unités lorsqu’elles se doteront d’un système de raffinage complet.

Dans sa réponse à Mariko, le ministre Ahmadou Abdoulaye Diallo est resté collé à l’esprit de l’arrêté et s’est refusé à suivre son interpellant dans une logique de mise en danger de la vie des populations. « L’arrêté interministériel sera appliqué rigoureusement. Il ne sera ni abrogé, ni aménagé », a-t-il dit pour fermer la parenthèse.

Des usités insalubres et sans qualification

Dans son raisonnement, le ministre Diallo précise que dans les unités de fabrication de l’huile artisanale, les équipements doivent être fabriqués en acier inoxydable ou en matériaux qui résistent aux agressions provoquées par l’utilisation de produits chimiques lors du processus de raffinage.

En outre, dans l’industrie alimentaire, il est indispensable d’observer strictement les bonnes pratiques d’hygiène et les bonnes pratiques de fabrication, notamment pour ce qui concerne le choix des équipements, les aires de stockage des matières premières et de fabrication qui doivent être propres et éloignées de toutes sources de contamination ou de pollution, le port de tenues appropriées et le stockage des produits finis dans de bonnes conditions d’exploitation.

En appui à la production, il est conseillé l’installation de laboratoires d’analyses et d’essai en vue de mieux contrôler les spécifications des produits fabriqués par rapport aux normes en vigueur. Aussi, la manipulation de produits chimiques requiert un minimum de niveau de formation du personnel chargé de ces tâches.

Or, la réalité est tout autre dans les unités de production suspendues au Mali.

D’abord, la plupart d’entre elles sont installées dans des domiciles privés, à côté des latrines ou des eaux de ruissellement avec toutes les conséquences sanitaires que cela engendre.

Ensuite, elles n’ont pas de laboratoires d’analyses pour contrôler la qualité du produit qu’elles fabriquent.
En outre, toutes utilisent pratiquement des emballages de récupération ou des barriques souillées et rouillées ; sans oublier les mauvaises conditions de conservation, l’absence de date de fabrication et de péremption et du nom du fabriquant.

S’y ajoute un personnel non qualifié (et non inscrit à l’INPS), alors que, selon le ministre, si on manie les produits chimiques, il faut en être spécialiste.
Tout ceci amène Ahmadou Abdoulaye Diallo à dire qu’“il y a des domaines dans lesquels, il ne faut pas mêler la politique, c’est très dangereux. Tout ce qui est sciences et technologie, il faut le laisser aux techniciens“.

Haro sur le Docteur

Les questions orales sont certes un droit pour les députés, mais l’opinion nationale (et le ministre Diallo avec) se demande toujours pourquoi Oumar Mariko s’est aventuré dans celles du 1er juillet à propos des huileries artisanales.
Primo, sa qualité de médecin aurait dû l’en dissuader, car il s’agit de la santé des populations.

Secundo, il s’est fait doublement plus royaliste que le roi ; en se substituant tout d’abord aux 6 députés de Koutiala qui auraient eu plus d’intérêt à défendre “leurs électeurs“ ; puis aux chefs de quartiers de Koutiala.

Ceux-ci, réunis au sein d’un Collectif, avaient, dans une correspondance adressée au maire de la commune urbaine de Koutiala, le 9 novembre 2006, porté plainte contre les promoteurs de pressoirs de la ville de Koutiala. Cette plainte faisait suite à plusieurs autres similaires, mais verbales, émanant des paisibles habitants de Koutiala.

En substance, les plaignants avancent : « Nous assistons à une installation instantanée et anarchique des machines d’extraction d’huile brute et de production d’aliment bétail avec ses corollaires de pollutions et nuisances (gaz, fumée, eaux usées, dégradation du sol, prolifération de petits insectes et autres) que nous ne pouvons qualifier ».

Ils invitent le maire à prendre toutes les dispositions idoines pour le respect strict de la réglementation en la matière s’agissant des lieux d’implantation en vue de l’amélioration du cadre de vie des populations dont il est le premier responsable.

Au vu de tous ces arguments qui auraient dû inciter Dr Oumar Mariko à ne pas franchir le pas de la question orale sur les huileries artisanales, certains observateurs déduisent que « Mariko cherche à récupérer son électorat de Koutiala, perdu aux législatives de 2007 ».


Le gouvernement propose

Le gouvernement n’a jamais fermé la voie du dialogue aux promoteurs des huileries artisanales.

C’est pourquoi, le 23 juin dernier, les services du ministère de l’économie, de l’industrie et du commerce ont discuté avec les promoteurs des huileries artisanales. Les deux parties ont convenu d’orienter leurs actions respectives dans 5 directions, à savoir la restructuration et la mise en niveau des huileries existantes ;

la formation du personnel aux bonnes pratiques d’hygiène et de fabrication ; la diversification des matières premières oléagineuses ; l’appui à la recherche de financement pour les besoins d’équipement et de fonds de roulement ; et la fortification des huiles à la vitamine A.

Pour satisfaire à tous ces besoins, le département compte sur des partenaires aussi crédibles que disponibles comme le Programme Qualité UEMOA, le Fonds d’appui à la formation professionnelle et à l’apprentissage (FAFPA), le Laboratoire national de la santé,

le Laboratoire central vétérinaire, le Laboratoire de nutrition animale et le Laboratoire de technologie alimentaire, le Programme de compétitivité et de diversification agricoles (PCDA), la BRS-Mali et le FARE, et l’ONG Hellen Keller International (HKI).

Selon le ministre Diallo, son souhait le plus ardent est la reprise des activités de l’ensemble des huileries installées sur le territoire national en vue de l’amélioration de la balance commerciale du Mali.

Cela s’inscrit dans le cadre de la mise en oeuvre de la politique du pays en faveur des filières agricoles à savoir le passage de l’agriculture de subsistance à l’agro-industrie.

L’autre problème majeur du secteur est la disponibilité de la graine de coton. En effet pour des besoins exprimés d’environ 1 200 000 tonnes de graines de coton, l’offre ne représente qu’un peu plus de 100 000 tonnes, soit moins de 10% de la demande.

A titre illustratif, les 16 huileries retenues pour la campagne 2007/2008 ont une capacité de traitement de 2.586 T par jour, alors que la production de graines de coton pendant la même campagne n’est que de 128 781 t, soit moins de 50 jours d’activités. Pour faire face aux besoins en graines de coton exprimés par les huileries, le Mali doit produire environ 3 millions de tonnes de coton graines, soit plus de 10 fois la production actuelle.

Dans l’hypothèse que toutes les huileries installées dans notre pays disposent d’équipements complets, elles ne pourront pas toutes fonctionner normalement à cause du déficit de graines de coton.

D’où l’opportunité et l’urgence de la diversification des matières premières oléagineuses, à savoir le tournesol, le sésame, le soja et le karité. C’est dire que le gouvernement ne manque pas de solutions de sortie de crise assorties de propositions concrètes, réalistes et réalisables.

Une fin d’année industrielle

Par rapport au dernier volet de l’interpellation, à savoir la stratégie d’industrialisation du Mali, Ahmadou Abdoulaye Diallo a tout simplement rappelé ce qui est prévu en la matière d’ici la fin de l’année dans le cadre de la mise en oeuvre du PDES et de la Stratégie de Croissance accélérée 2008-2012 du Gouvernement.

Le ministère de l’économie, de l’industrie et du commerce s’attelle activement afin qu’avant le 31 décembre 2008 la Société d’exploitation des phosphates de Tilemsi soit réhabilitée;

la Société sucrière de Markala (SOSUMAR) et la nouvelle SUKALA démarrent leurs activités agricoles et industrielles ; la Société FITINA redémarre ses activités; la Société SANA-SA démarre ses activités; la Convention d’établissement d’une cimenterie puisse être signée ; et la Convention d’établissement d’une laiterie puisse être signée.

Une véritable révolution industrielle en vue.


Sékou Tamboura

03 Juillet 2008