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Le 26 mars 1991 marque l’avènement de la démocratie au Mali. C’est aussi le couronnement d’une longue et farouche lutte pour la liberté pour laquelle de nombreuses générations se sont sacrifiées. Même si la nôtre a payé le prix fort. On n’a pas besoin de faire un tour au « Carré des Martyrs » pour s’en convaincre.

Comme le disait le regretté bourlingueur Jean-Pierre Ndiaye (Afrique, passion et résistance, Harmattan), « les combattants de la liberté, de la liberté tranquille, silencieuse et respectueuse ne peuvent pas perdre ». Certes, le long combat a payé et les Maliens croient toujours profondément à la démocratie malgré les lendemains déchanteurs. Mais, le processus n’a pas encore atteint un niveau irréversible à partir du moment où la classe politique ne remplit pas toujours sa mission.


Au Mali,
le cheminement vers la démocratie a été une longue et difficile quête, le plus souvent parsemé de violences répressives. Des pénitenciers de Taoudenit et de Kidal à l’assassinat de Cabral, du meurtre de Modibo Kéita à la couronne de feu qui s’est abattue sur les femmes et les enfants entre janvier et mars 1991, les Maliens ont toujours payé le prix fort pour se libérer des serres étouffantes de la dictature des militaires et du parti unique au nom bien inspiré : Union démocratique du peuple malien (UDPM).

Le 26 mars 1991 a donc été le couronnement d’une longue lutte contre la dictature et l’injustice. A partir de cette date, le pays s’est engagé dans la voie démocratique. Et depuis 1992, le Mali est une « République indépendante, souveraine, indivisible, démocratique, laïque et sociale ». Toutefois, la démocratie malienne répond-elle réellement aux aspirations du peuple malien ? Dix-huit ans après la révolution populaire qui a balayé le parti unique, quelles sont les nouvelles orientations qui s’imposent aujourd’hui ?

Autant de questions qui traversent les esprits au moment où les Maliens célèbrent le 18e anniversaire de la démocratie. Un anniversaire sur fonds de crise sociale avec une école qui n’a jamais retrouvé la quiétude malgré la succession des fora, une pauvreté accentuée par la crise financière aux effets dévastateurs.

Selon de récentes études, « la démocratie est le régime politique souhaité par la majorité des Maliens ». En effet, 75 à 80 % d’entre eux y croient comme le meilleur des régimes politiques. Et la majeure partie de la population reconnaît l’amélioration de la démocratie au Mali depuis les années 1990. Tout comme le niveau de militantisme est de plus en plus élevé avec 54 % de Maliens qui se sentent proches d’un parti politique.

Le hic, c’est que le taux de participation aux élections demeure faible. Une faiblesse que des spécialistes expliquent généralement par le faible niveau d’inscription sur les listes électorales (36 % de non inscrits), des lacunes dans la procédure de distribution des cartes électorales, le difficile accès aux bureaux de vote, etc. Ce qui fait dire à un politologue que « la démocratie malienne se met sur un pied ». Mais, elle se construit très laborieusement avec une faible contribution du principal maçon : la classe politique.


En effet, selon Pr. Gaoussou Kéita,
« le comportement des hommes politiques maliens est de nature à détourner le peuple du jeu démocratique. Les populations semblent aujourd’hui égarées dans le tourbillon des intrigues politiques au seul profit des hommes et des femmes qui animent la scène politique. Le réveil du peuple se révèle toujours fatal ».

Selon « Gouvernance en Afrique », nos politiques défendent le principe de la conquête du pouvoir par des élections libres et régulières. Mais, pour gagner des suffrages, ils ont recours, sans état d’âme, à des pratiques répréhensibles comme l’achat de conscience, le trafic d’influence, les votes multiples, la création de bureaux de vote fictifs, les manipulations frauduleuses des résultats chiffrés des votes.

Même, une compétition interne comme la primaire est caractérisée par l’achat de conscience et le trafic d’influence. Ainsi, pour la plupart des politiques maliens, la fin justifie les moyens dans la conquête du pouvoir. Ce comportement paradoxal des politiques est un obstacle majeur au renforcement de la démocratie malienne.


Le maillon faible

Cela d’autant plus grave que ce sont les politiques qui doivent commander le respect des pouvoirs et prérogatives constitutionnelles du président de la République et du gouvernement. Ils se doivent de pousser le régime en place à faire de ses promesses électorales un programme de développement profitable à tous sans exclusif et sans état d’âme. Absent sur le front de la formation politique de leurs militants, donc de l’éveil démocratique et citoyen des populations (une mission de plus en plus abandonnée à la société civile), les partis politiques continuent d’être la talon d’Achille de la démocratie malienne.

« La démocratie est une construction délicate, jalonnée de tentatives avortées qu’il faut reprendre sans se décourager » . C’est ce que dit Béchir Ben Yahmed (BBY) dans sa chronique, « Ce que je crois » (JA n°2515 du 22 au 28 mars 2009). Pour lui, « la politique d’un pays vaut ce que vaut sa classe dirigeante » en terme de cohésion, de sérieux dans le travail d’éveil démocratique, d’options et d’orientations politique. Malheureusement, la classe dirigeante malienne se distingue par son manque de courage, la fuite des responsabilités, la mégalomanie et la cupidité.

Dans le cas malien, on ne perçoit pas d’orientation politique claire de la part des partis politiques qui se contentent de slogans et de devises creux sans aucune philosophie constructive. Les options politiques ne restent que dans les textes. Dans la réalité, les partis disent la même chose et, faute de mieux, tombent tous dans la démagogie et la délation pour appâter un électorat volontairement maintenu dans l’ignorance pour mieux l’asservir.

Comme le disait notre chroniqueur de « Jeune Afrique », beaucoup de pays se débattent aujourd’hui dans l’instabilité et soumis aux soubresauts des interventions des militaires dans la vie politique parce que la classe politique n’est pas à la hauteur. La façon dont la nôtre s’enfonce dans la médiocrité et l’insipidité, le Mali n’est pas à l’abri, tôt ou tard, des scénarios à la malgache ou à la mauritanienne avec le trou d’air qui s’annonce par la réforme constitutionnelle envisagée.

En réalité, les politiciens maliens sont des amuseurs de galerie qui cherchent à distraire pour mieux se servir à la soupe populaire. Naturellement, qu’ils aspirent à conquérir le pouvoir. Mais, pour quoi faire ? La réponse est aujourd’hui évidente pour le commun des Maliens : « concrétiser des ambitions personnelles ». Diriger autrement pour combler les fortes attentes du peuple n’est plus une lueur, mais un leurre démocratique. Avec à une classe dirigeante incapable de s’assumer, les fondements de la démocratie sont sans cesse remis en cause.


L’alternance compromise

Au point que l’alternance politique est « menacée ». En effet, on prêterait (permettez-nous d’en douter) au locataire de Koulouba la volonté de vouloir « tripatouiller » la Constitution pour se cramponner au pouvoir. Une bien triste tradition en Afrique à laquelle le Mali avait échappé depuis l’avènement de la démocratie. Surtout que notre transition démocratique a été l’une de plus courtes en Afrique.

Même si l’alternance de 2002 ressemble étrangement à « un renvoi d’ascenseur », toujours est-il que cela a permis au Mali d’éviter bien de zones de turbulences et de retrouver un semblant de crédibilité et de stabilité aux yeux de l’opinion internationale. Une situation consolidée par l’expérience inédite de la gestion consensuelle du pouvoir avant que celle-ci ne montre ses limites suite à l’usage abusif qui en a été fait dans la pratique.

Il est pourtant clair que, dans une démocratie, « l’opposition est une composante majeure. L’Assemblée nationale du Mali a d’ailleurs par un texte de loi doté cette opposition d’un statut propre. L’opposition assume une fonction de veille, de contrôle, de proposition d’alternative ». Ainsi, majorité et opposition sont les deux mamelles nourricières de la démocratie. Supprimer l’une, c’est remettre gravement en cause tout le système. Une situation, malheureusement, nous vivons au Mali depuis quelques années.

Ce qui fait que, citée comme une référence en Afrique, la démocratie malienne vit des moments assez tourmentés depuis l’élection présidentielle de 2007. Elle a du plomb dans l’aile par la faute d’une classe politique dans la totale confusion. Le Front pour la démocratie et la République (FDR) et l’Alliance pour la démocratie et le progrès (ADP) ont disparu d’eux-mêmes parce que créés pour des causes circonstancielles.

Et l’Adéma symbolise à elle seule la déconfiture de la classe politique malienne. En effet, le parti majoritaire, qui a assuré la gestion politique du pays pendant 10 ans, connaît de profondes dissensions internes dues beaucoup plus à des options hasardeuses qu’à l’usure du pouvoir.

Aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, difficile de distinguer l’opposition de la majorité car les politiciens maliens ont une peur bleue de se retrouver au banc du pouvoir, donc dans l’opposition. Les agitations du RPM, du parti Sadi et du Parena ressemblent beaucoup plus à des tempêtes dans un verre d’eau qu’à une vraie contestation.

Difficile donc de ne pas partager l’analyse pertinente de ce politologue pour qui, « la configuration politique proposée au peuple malien par les partis politiques manque de lisibilité et de visibilité. Une démocratie sans opposition déroge aux principes qui fondent ce système de gouvernance. Une démocratie, c’est une majorité et une opposition, chacune des composantes ayant des fonctions importantes à assumer en son sein ».

Une situation, hélas, qui s’explique largement par l’option faite par certains barons de rester aux basques du pouvoir pour masquer les manquements dont ils se sont rendus coupables dans l’exercice de leurs fonctions quand ils étaient aux affaires.

La Real politik aurait voulu que, depuis 2002, le RPM et l’Adéma fissent fi de ce qui les sépare pour former une opposition crédible capable d’influence la gestion des affaires publiques et de maintenir le pays sur la voie de la vraie alternance. Cela aurait totalement changé la façon chaotique dont le pays a été souvent géré.

Il est évident qu’il urge de mettre en place un programme de renforcement des capacités des acteurs politiques maliens. Ce qui ne signifie pas qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais que les leaders politiques maliens comprennent que les démocraties dépendent de la participation active des populations informées, disposées et capables de participer aux prises de décisions publiques qui affectent leurs vies.


Alphal

31 Mars 2009