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Saura-t-on jamais la vérité dans les massacres de Duékué, du nom de cette ville martyre de l’Ouest ivoirien, théâtre de l’une des plus grandes tueries de l’histoire du pays au sortir de la crise post électorale de 2010-2011 ? C’est ce que tente de faire la Justice ivoirienne qui a ouvert, le 24 mars dernier, le procès de l’un des miliciens les plus controversés du pays, Amadé Ouérémi. Ce Burkinabè d’origine, analphabète sur les bords, est réputé pour ne pas être un enfant de chœur. Le paradoxe est que ce personnage à la réputation sulfureuse qui s’est posé en paria de la société, passe aussi aux yeux de certains, pour le Robin des bois ivoirien qui a bâti sa renommée dans la forêt classée du mont Péko où il régnait en maître jusqu’à son arrestation en 2013. C’est ce personnage à la fois emblématique et clivant, qui est appelé à répondre de ses actes, pour sa responsabilité présumée dans le pogrom de la ville frontalière de l’Ouest ivoirien avec le Libéria. Car, avec ses 800 morts, selon les chiffres de la Croix-Rouge, Duékué reste l’une des plaies les plus béantes du conflit fratricide ivoirien en même temps qu’elle est l’une des plus profondes déchirures du pays d’Houphouët Boigny qui se posait, pourtant, en apôtre de la paix. 

Le fait qu’il soit seul à comparaître dans cette affaire de tuerie à grande échelle ne manque pas d’interroger

Et dix ans après les faits, il est heureux que la Justice ivoirienne puisse enfin se pencher sur ce dossier qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive au-delà même des frontières ivoiriennes. Une vingtaine de chefs d’accusations, allant des crimes au génocide en passant par les coups et blessures volontaires et autres tentatives de viols, pèsent contre le prévenu qui se défend, dans cette affaire, de n’avoir été qu’un supplétif des  FRCI (Forces républicaines de Côte d’Ivoire) de l’ex-rébellion qui « sont venus me prendre pour aller combattre ». C’est pourquoi, le fait qu’il soit seul à comparaître dans cette affaire de tuerie à grande échelle qui a marqué au fer rouge la cohésion sociale en Côte d’Ivoire, ne manque pas d’interroger. Amadé Ouérémi serait-il alors une victime expiatoire appelée à payer pour tous et pour tous les crimes ? On attend de voir. Mais, d’ores et déjà, aussi grosse prise qu’il puisse paraître, il serait regrettable que ce redoutable chétif combattant qui répond à son profil de tueur impitoyable, serve finalement de mouton de sacrifice dans cette crise post-électorale qui est loin d’avoir livré tous ses secrets. Car, cela pourrait être fortement préjudiciable à la réconciliation des cœurs en Côte d’Ivoire où dix ans après l’accession de l’enfant de Kong au pouvoir, d’aucuns continuent de crier à la Justice des vainqueurs, avec des procès à sens unique. Et si Amadé Ouérémi devrait être la preuve du contraire, ce serait une bien maladroite tentative du régime Ouattara, d’équilibrer les choses car il n’y a aucun crédit à faire son propre procès. D’autant que non seulement ce chef milicien pourrait paraître du menu fretin, mais aussi et surtout ce jugement pourrait apporter de l’eau au moulin de ceux qui voient, à tort ou à raison, derrière ce procès, une façon, pour le président ADO, de couper l’herbe sous les pieds de la Cour pénale internationale (CPI) qui chercherait à dissiper la perception du manque d’impartialité dans le conflit ivoirien, en s’intéressant à des pro-Ouattara et pas des moindres au nombre desquels Amadé Ouérémi. 

Il est impératif, pour la Justice ivoirienne, de crever l’abcès, au-delà de la seule personne du chef milicien

De là à penser que le chef de l’Etat ivoirien serait prêt à lâcher son ancien président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro,  entré en disgrâce, il y a un pas que d’aucuns ont vite fait de franchir.  En tout état de cause, tout le mal que l’on souhaite à la Justice ivoirienne, c’est qu’elle fasse toute  la lumière sur ces atrocités qui révulsent la conscience humaine. Et si Amadé Ouérémi est coupable, qu’il soit châtié à la hauteur de ses crimes. Et si encore, à défaut de porter entièrement le chapeau à lui seul,  il peut servir de fil d’Ariane pour contribuer à démêler l’écheveau d’une tragédie aux multiples implications, ce serait aussi cela de gagné ! Car, des développements de l’affaire, l’on est porté à croire que l’épineux problème des tueries de Duékué est une situation complexe et confuse qui se perd aussi dans les méandres de la guerre du pouvoir que se livraient les deux camps rivaux que sont ceux de Alassane Dramane Ouattara et de Laurent Gbagbo, chef de l’Etat à l’époque. Une guerre fratricide au sens propre du terme, qui aura fait plus de 3000 morts sur fond de suspicion d’intervention de mercenaires étrangers dans les deux camps. C’est pourquoi il est impératif, pour la Justice ivoirienne, de crever l’abcès, au-delà de la seule personne du chef milicien, pour situer les responsabilités et rendre justice en conséquence. Autrement, Amadé Ouérémi aura beau écoper de toutes les peines les plus lourdes de Côte d’Ivoire, la plaie de Duékué restera toujours ouverte et tardera à se cicatriser. 

« Le Pays »