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Les procès du couple Gbagbo à Abidjan et à la Haye, ne se passent pas comme un long fleuve tranquille. En effet, des événements, ici et là, viennent impacter le déroulement des audiences. Que de rebondissements, serait-on tenté de dire, au regard de l’évolution des choses à Abidjan comme à la Haye ! Aux Pays-Bas, au siège de la Cour pénale internationale (CPI) devant laquelle est attrait l’ancien chef de l’Etat ivoirien, c’est la question de la protection des témoins qui fait l’actualité. En effet, les juges ont décidé de ne plus diffuser en direct sur Internet, les audiences dans lesquelles sont impliquées des « témoins protégés ». L’objectif visé par cette nouvelle mesure est d’assurer une certaine sérénité des témoins, de réduire, à défaut de les anéantir, les éventuelles pressions qui pourraient peser sur eux et altérer d’une manière ou d’une autre leurs témoignages. Les juges entendent donc permettre aux témoins de donner leur version des faits, sans crainte pour eux et les leurs et sans que cela n’exacerbe les tensions à des milliers de kilomètres de la Haye, sur les bords de la lagune Ebrié.

On peut comprendre la volonté de mieux assurer la sérénité des débats

Certes, cette décision de tenir le procès Gbagbo au secret n’est pas sans soulever des critiques, certains observateurs arguant qu’il y a anguille sous roche. La médiatisation du procès, il faut en convenir, a offert une tribune rêvée à l’ancien président ivoirien et à ses partisans, pour indiquer qu’ils sont victimes d’une cabale judiciaire. Et la pression a dû être pour quelque chose lorsque la Cour a dû, elle-même et par erreur, divulguer les identités respectives de certains témoins protégés. Les partisans de Gbagbo eux, estiment, pour ce qui est des témoins, que lorsque ce qu’on veut dire est vrai, on doit le dire sans se cacher. Surtout que les témoins à charge témoignent sans masque, au procès de Simone Gbagbo. Ces arguments ne sont pas saugrenus pour un procès que l’on veut transparent et exemplaire. Mais on peut aussi bien comprendre la volonté de mieux assurer la sérénité des débats lors des audiences et de trouver la formule la mieux appropriée pour protéger des témoins qui ne se sentent pas en sécurité. Pendant ce temps-là, en Eburnie, le procès de Simone Gbagbo devant la Cour d’Assises, connaît également un rebondissement. Il a été suspendu dans son déroulement en raison de la dégradation de l’état de santé de l’ex-Première dame de la Côte d’Ivoire. C’est ce qui est dit, en tout cas, officiellement. Mais là également, la situation n’échappe pas à la polémique. A l’occasion de cette trêve, les avocats de Simone Gbagbo ont dénoncé le mauvais traitement dont leur cliente serait victime. Ils accusent l’Etat ivoirien de ne rien faire pour assurer sa santé depuis son arrestation. Bien entendu, les autorités ne l’entendent pas de cette oreille. D’aucuns en viennent à affirmer que cette dégradation de l’état de santé de l’ex-Première dame est suspecte. Ils en veulent pour preuve le fait que ses avocats ou ses proches n’ont jamais fait état de demande de soins pour elle, qui leur ait été refusée de par le passé. On peut en effet se demander si Simone Gbagbo n’a pas piqué son malaise en raison du premier témoignage à charge qui a dû produire en elle un puissant choc. Elle pourrait avoir été assommée par les révélations. Ce qui est au moins sûr, c’est qu’on assiste à une sorte de langage de sourds dans ces procès, à une bataille rangée dont l’issue ne présage rien de « lumineux » en termes de manifestation de la vérité sur les douloureux événements qui ont secoué le pays.

Il faudra espérer un sursaut de patriotisme des uns et des autres

En tout cas, l’un des gros soucis dans la série de procès relatifs aux violences en Côte d’Ivoire, c’est que jusque-là, personne ne reconnaît vraiment avoir failli. Les accusés nient tout en bloc, que ce soit à la Haye ou à Abidjan. On a, de ce fait, d’un côté ceux qui sont accusés et qui disent à qui veut les entendre ne rien avoir à se reprocher et de l’autre, le camp des vainqueurs qui n’entendent pas envoyer les leurs répondre devant la Justice et ce, en dépit des présomptions de violations graves de droits humains qui pèsent également sur certains d’entre eux. Tout cela n’augure pas une véritable réconciliation en Côte d’Ivoire. Une chose est certaine : il y a eu bel et bien de nombreuses victimes dans ces violences politiques qu’a connues la Côte d’Ivoire. Si les choses devaient continuer ainsi pour ce qui est de la Justice et des procédures judiciaires dans leur ensemble, il y a fort à parier que les victimes et leurs ayants droit ne connaîtront jamais la paix des cœurs. Il faudra espérer un sursaut de patriotisme des uns et des autres pour réussir cette catharsis indispensable au retour du vivre-ensemble dans la concorde. Pourvu donc que tous ces rebondissements conduisent, in fine, à la manifestation de la vérité et rien que la vérité. Le peuple ivoirien en a besoin. C’est un devoir pour la Justice de faire la lumière sur cet épisode douloureux de la vie du pays et de situer les responsabilités en toute transparence et en toute responsabilité. Et pour cela, la franche collaboration non seulement des différents accusés, mais aussi des autres acteurs de la crise qui a secoué le pays, ne serait pas de trop.

Le Pays du 7 Juillet 2016