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Ouvert le 29 mars 2021 devant la Cour d’assises de Paris, le procès des pilotes poursuivis pour assassinats, tentative d’assassinats et destruction de biens, dans le bombardement d’un camp militaire français de la force Licorne à Bouaké, dans le Nord de la Côte d’Ivoire, se poursuit, avec l’audition de membres de l’Exécutif français de l’époque, entendus comme témoins. Il s’agit de Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, ministre de l’intérieur et Michel Alliot Marie, ministre de la Défense à l’époque des faits.  Pour certaines parties civiles, ces membres du gouvernement Raffarin n’ont pas mouillé… la veste de la diplomatie encore moins le treillis de la Défense et de la sécurité pour retrouver les coupables. Mieux, en raison des responsabilités qui étaient les leurs à l’époque des faits, certains pensent qu’ils ont forcément  joué un rôle dans cette affaire qui tarde à livrer ses secrets. Et l’épisode des Biélorusses arrêtés au Togo et mystérieusement relâchés après avoir été mis pendant deux semaines à la disposition de Paris par Lomé,  en raison de forts soupçons de participation au raid qui a coûté la vie à neuf soldats français et un civil américain, vient en rajouter à l’incompréhension de bien des observateurs. 

Dans ce jeu de ping-pong où les parties se renvoient la balle, il est difficile de situer clairement les responsabilités

Premier des trois à comparaître, le 12 avril dernier, le chef de la diplomatie française de l’époque, a purement et simplement renvoyé la responsabilité de la libération des pilotes biélorusses sur l’Elysée. Arguant  du fait qu’il n’était au courant de rien, étant donné qu’à sa prise de fonction, le président Jacques Chirac lui aurait opposé une fin de non-recevoir quand il a voulu s’investir dans le dossier ivoirien. « J’ai compris à ce moment-là que cela se gérerait au niveau du cabinet du chef de l’Etat et des autorités militaires », s’est défendu Michel Barnier. Un témoignage battu en brèche par le chef d’état-major particulier du président Chirac, le Général Georgelin, pour qui cet épisode togolais « concernait les ministères des Affaires étrangères, de la Défense et les Affaires juridiques ». Rejetant toute responsabilité de l’Elysée, le chef de la cellule Afrique de l’époque, Michel de Bonnecorse, affirme, quant à lui, que le dossier togolais a été traité par le ministère de l’Intérieur alors dirigé par Dominique de Villepin. Appelé à la barre le 13 avril dernier, ce dernier a décliné toute responsabilité en disant que son ministère n’avait pas de compétence pour gérer ce dossier.  Pour lui, le « triangle de responsabilités » se situait à l’Elysée, à la Défense et aux Affaires étrangères. A sa suite,  la ministre de la Défense d’alors, Michèle Alliot Marie, dira devant le tribunal, avoir ressenti une immense colère quand elle a appris la tragédie et a immédiatement appelé le chef de l’Etat. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à mesure que l’on écoute les témoignages de ces personnalités françaises de premier plan, le mystère s’épaissit. Il s’épaissit d’autant plus que dans ce jeu de ping-pong où les parties se renvoient la balle, il est difficile de situer clairement les responsabilités. 

Tant que la lumière ne sera pas faite, le doute planera sur Paris qui n’est pas à son premier dossier sombre en Afrique

Conséquence, à l’étape actuelle du procès, on ne sait toujours pas d’où est venu l’ordre de ne pas arrêter les pilotes biélorusses qui passaient pourtant pour des « pièces à conviction » dont le témoignage aurait sans doute été capital dans la recherche de la vérité. Et avec la disparition du président Chirac, chef de l’Etat français à l’époque des faits, qui n’est pas là pour donner sa version des faits, on peut craindre que le voile ne se lève jamais sur cette affaire qui est mal partie,  en l’absence des principaux accusés, pour faire jaillir la lumière. C’est dire si l’on risque de se perdre encore plus en conjectures entre les tenants de la thèse de la responsabilité des autorités d’Abidjan de l’époque, et ceux de la thèse du complot français qui aurait tourné à la bavure, pour mieux régler ses comptes au président Laurent Gbagbo. Dans cet ordre d’idée, on peut se demander à qui profite le flou qui entoure ce dossier qui commence à prendre les allures d’une affaire d’Etat. C’est pourquoi l’on peut se demander si ces personnalités françaises qui ont pu éviter les poursuites et comparaissent seulement en tant que témoins, ne se livrent pas à un jeu de cache-cache pour mieux noyer le poisson. Quoi qu’il en soit, tant que la lumière ne sera pas faite sur cette affaire, le doute planera peut-être sur Laurent Gbagbo mais encore plus sur Paris qui n’est pas à son premier dossier sombre et autres coups tordus en Afrique.  Dans tout cela, ce sont les parents des victimes qui sont les plus à plaindre. Eux qui demandent justice et fondaient l’espoir, à travers ce procès, de connaître enfin la vérité pour mieux faire le deuil de leurs disparus.  

 « Le Pays »