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Le procès de Morsi, l’ex-raïs islamiste, et de 14 dignitaires des Frères musulmans, devait commencer ce lundi 4 novembre 2013. Détenu dans un endroit tenu secret depuis son éviction, le 3 juillet 2013, par l’armée, le président élu sous la bannière des Frères musulmans, devait répondre d’incitation au meurtre lors des manifestations contre l’extension de ses pouvoirs en décembre dernier. Mais le procès, qui était certainement attendu de tous les Égyptiens, a été ajourné moins d’une heure après l’annonce de son ouverture. Ce laps de temps a été mis à profit par Morsi pour narguer les magistrats en scandant notamment des slogans hostiles au régime et en se présentant comme le seul président légitime de l’Égypte. Cette attitude de défiance qui vient s’ajouter à un contexte particulièrement tendu et porteur de tous les dangers, pourrait peut-être expliquer la décision du tribunal de reporter le procès.

L’armée égyptienne n’a jamais cessé d’exercer le pouvoir d’État en Égypte

En tous les cas, le caractère explosif et délicat du dossier pouvait laisser facilement imaginer un tel scénario. En effet, avant même le début du procès, l’ex-raïs islamiste avait contesté la légitimité du tribunal et avait refusé le principe même d’être défendu par des avocats. Cette posture, qui consiste à inverser les rôles en se faisant passer pour la victime, et à dénoncer l’imposture du tribunal, est en adéquation parfaite avec la lecture que la confrérie avait faite du coup de force du général al-Sissi.

Pas une seule fois, les Frères musulmans n’ont fait preuve de contrition et de repentance devant la situation chaotique dans laquelle s’est retrouvé le pays suite aux dérives autoritaires de Mohamed Morsi. Ils ont plutôt travaillé à pourrir la situation en appelant à des manifestations violentes pour contraindre l’armée à retourner dans les casernes. Mais c’était mal connaître l’armée égyptienne qui, en réalité, est la colonne vertébrale de l’Etat.

L’on a oublié trop souvent que depuis la destitution du roi Farouk en 1952 par le colonel Nasser, tête de proue des « officiers libres », l’armée égyptienne n’a jamais cessé d’exercer le pouvoir d’État en Égypte. Le seul président civil qui a rompu avec cette tradition du « pouvoir kaki » est justement Mohamed Morsi dont tous les observateurs avisés de la scène politique égyptienne, savaient qu’il était tenu à l’œil par la grande muette et qu’elle n’hésiterait pas à se saisir du moindre couac du régime islamiste pour revenir aux affaires. Il faut dire que depuis que la confrérie a été portée sur les fonts baptismaux en 1954, la confrontation violente et sanglante entre l’armée et les Frères musulmans a toujours été une constante de la vie politique de l’Égypte.

Si la parenthèse de Morsi peut se refermer dans les jours à venir, le sort des Frères musulmans n’est pas pour autant scellé

La meilleure illustration de cette cohabitation conflictuelle permanente entre l’Armée et les islamistes a été sans doute l’assassinat, en 1981, du président Sadate par des officiers proches des fondamentalistes qui reprochaient au président d’avoir opéré un rapprochement avec Israël, coupable à leurs yeux d’avoir occupé la « terre des Arabes ».

Moubarak, qui a succédé à Sadate, a développé une politique de répression féroce et tous azimuts vis-à-vis des Frères musulmans, même si entre-temps, il a pu leur accorder quelques concessions, allant jusqu’à tolérer leur présence sur la scène politique égyptienne. Cette histoire politique du pays nous fonde à dire que le procès de Morsi, s’il devait se tenir, pourrait avoir pour conséquence immédiate de refermer la parenthèse de celui-ci et de mettre en orbite le général al-Sissi dont la fermeté et le caractère martial ne sont pas pour déplaire à certains Égyptiens.

Le procès à venir de l’ex-raïs des barbus, marquera le début de légitimation de l’homme fort du régime actuel qui, d’ailleurs, ne fait pas mystère de sa volonté de solliciter le suffrage du peuple égyptien un jour. Une telle alternative présente l’avantage de rassurer les pays partenaires de l’Égypte dans la région, mais aussi et surtout constitue une garantie pour l’Amérique qui considère l’Égypte comme une des pièces essentielles de son échafaudage géopolitique dans la zone.

C’est dans cette logique qu’il faut inscrire les propos du secrétaire d’État américain, en visite actuellement dans la région, selon lesquels les Etats-Unis soutiennent le régime en place.

En attendant la mise en œuvre de la feuille de route dont l’objectif est le retour du pays à une vie constitutionnelle normale, les Frères musulmans, dont personne ne peut prédire l’avenir politique, continueront certainement de hanter les nuits des généraux égyptiens, et seront à l’affût de la moindre faille pour s’incruster dans le corps social égyptien. Car, si la parenthèse de Morsi peut se refermer dans les jours à venir, le sort des Frères musulmans n’est pas pour autant scellé.

Publié le mardi 5 novembre 2013

« Le Pays »