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Le dossier Gbagbo est à revoir en novembre prochain. Les juges veulent davantage de preuves pour justifier la tenue du procès. A l’étape actuelle, peut-on dire qu’il est question d’absoudre Gbagbo, ou même de juger de l’acte judiciaire ? Difficile de l’absoudre car, en tant que chef de l’État, il est moralement responsable des crimes perpétrés au lendemain des élections. Des proches à lui ont commis des actes répréhensibles, et il est difficile de croire qu’ils ont agi sans instructions de leurs supérieurs hiérarchiques, dans une période digne de l’État d’exception.

Un véritable feuilleton judiciaire dans lequel la CPI n’a pas droit à l’erreur. On lui demande de renforcer les preuves. Il n’y a donc pas matière à débats. Sauf que l’affaire a un retentissement en Côte d’Ivoire où elle a pris des allures tendant à faire valoir que Gbabgo n’est coupable de rien.

Ce dossier a un contenu très émotionnel, avec une forte coloration politique, et c’est de bonne guerre. Même si cela traduit un état d’esprit, à savoir que pour ses partisans : « Gbagbo n’a jamais rien fait » ; « il a été évincé, et il est détenu illégalement », c’est comme si, malgré les crimes commis, cet homme n’avait jamais été responsable de ce qui s’est passé. Il serait blanc comme neige. Il y a de quoi être perplexe.

Car, de la CPI à Abidjan, ce qui s’est passé ne semble pas faire avancer la cause du camp des partisans d’ADO. C’est comme si on leur disait de revoir leur copie, car il y a eu un trop d’empressement au départ des actions. A défaut, on pourrait déboucher sur un non-lieu. Mais, à y réfléchir, on ferait bien mieux de ne pas trop pavoiser du côté des pro-Gbagbo. Car, il ne s’agit pas d’une justice nationale aux ordres. Même s’il est vrai que les pressions peuvent ne pas manquer dans ce genre de dossier à saveur hautement politique.

Mais, gageons que du côté de l’Occident, on saura faire preuve encore une fois de rigueur et d’impartialité, et si effectivement le camp ADO parvient à rassembler des preuves irréfutables, il y aura de quoi mettre certaines personnes définitivement hors d’état de nuire. Or, en la matière, des preuves, le camp ADO ne saurait en manquer.

Il y a des archives audio-visuelles et écrites, qui datent du temps où Laurent Gbagbo exerçait le pouvoir. Sans oublier les témoins de familles victimes de pogroms, au nom de l’ivoirité que le régime du FPI a brandie des années durant pour écarter les gens du Nord, les « Boyoro djan » (entendez par là : ceux qui viennent de loin, les étrangers). S’il ne s’agit pas de crime contre l’humanité, qu’est-ce alors ?

Les thuriféraires du régime Gbagbo voudraient-ils faire passer par pertes et profits tous ces morts, ces viols, ces crimes économiques, etc ? Et ces bombardements de marchés généralement fréquentés par des Dioulas, et particulièrement les gens venus d’ailleurs ? Ces imams égorgés dans leur cour, devant leurs co-religionnaires et parents ? L’on peut comprendre la position des juges de la CPI, en ce sens qu’elle pourrait effectivement aider à la manifestation de la vérité. Surtout après les dernières récriminations du sommet des chefs d’Etats membres de l’UA, singulièrement du premier ministre éthiopien.

Mais, il ne faut pas se voiler la face : le régime Gbagbo a commis trop de crimes pour qu’on laisse ses responsables échapper à si bons comptes. Ils ont même intérêt à rendre compte pour avoir la conscience tranquille. Et, contrairement à ce que d’aucuns pensent, la dernière sortie de la CPI ne milite pas beaucoup en faveur de la réconciliation actuellement en marche en Côte d’Ivoire. Elle peut même contribuer à brouiller certaines pistes, puisque la chose pourrait être exploitée par les pêcheurs en eau trouble qui n’ont jamais bonne conscience.

Il n’empêche, il ne faut point désespérer. Il faut voir dans les exigences des juges de la CPI, le souci d’être confortables le jour où ils seront appelés à prendre certaines décisions. Car, et c’est bien ça la différence avec la plupart des juges des républiques bananières, on ne traite pas des dossiers de justice, surtout un tel dossier, avec légèreté. Que Gbagbo soit condamné ou pas, l’essentiel est que justice soit faite.

Si la CPI n’est pas compétente, que la Justice nationale se saisisse du dossier et que les magistrats africains fassent la preuve qu’ils sont bien capables de trancher de tels dossiers en toute impartialité ! Pour l’heure, il faut souhaiter que la CPI ne se compromette pas. Et puisqu’elle a besoin de preuves irréfutables, il faut renforcer les témoignages, et faire en sorte que des confrontations sorte la vérité. Ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités, sauront à leurs dépens qu’en attendant la justice de Dieu, celle des Hommes écrira tôt ou tard son histoire.

A l’analyse, les juges ont pour l’instant fait leur travail. On ne peut les condamner pour leur prise de décision. Ils auraient certainement relaxé Gbagbo, si le dossier avait été très peu convaincant. Qui sait si au finish, l’homme ne sera pas dans une position encore moins enviable, contrairement au rêve de ses partisans ? Certaines décisions de justice peuvent nous paraître iniques.

Surtout lorsque les faits sont dramatiques et révoltants. Mais, il faut s’abstenir de faire des procès d’intention, lorsque le juge sait que les justiciables sont dans l’attente, mais que les faits ne lui paraissent pas encore assez probants pour condamner le présumé coupable. Le cas Pinochet, de sinistre mémoire, est là pour rappeler que l’Occident sait réserver sa part de surprise. L’homme, après moult crimes, avait néanmoins pu trouver refuge en Grande Bretagne, avant de mourir de sa belle mort.

Un cas d’espèce que les Africains ne souhaitent pas voir se renouveler, s’agissant de leurs dossiers, vis-à-vis de dirigeants qui ont permis ou contribué à massacrer leur propre peuple. L’affaire Dreyfus en France rappelle aussi que tôt ou tard, la justice finit par rétablir les faits. C’est pourquoi il faut souhaiter que dans le dossier Gbagbo, la vérité finisse par voir le jour et que le droit soit dit. Au-delà de toute passion partisane !

« Le Pays »

05 Juin 2013