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Instauré depuis 2007 pour encourager le leadership d’excellence en Afrique, le Prix Mo Ibrahim pour la bonne gouvernance en Afrique, du nom de son donateur et magnat anglo-soudanais des télécommunications, 692e fortune mondiale en 2011 selon le classement Forbes, ne semble pas faire des émules au sein des dirigeants africains auxquels il est pourtant destiné. En effet, après l’ex-président mozambicain, Joaquim Chissano, premier lauréat, seuls quelques rares dirigeants du continent africain réussiront à inscrire leur nom au palmarès de ce prestigieux prix, au nombre desquels le Bostwanais Festus Mogae en 2008, le Cap-verdien Pedro Pires en 2011, le Namibien Hifikipunye Pohamba en 2014 et la Libérienne Ellen Johnson Sirleaf en 2017. Au passage, on notera qu’aucun dirigeant d’un pays francophone n’apparaît dans ce palmarès et cela pourrait interroger.

On ne peut pas dire que le prix manque d’attractivité

 Mais depuis le sacre de l’ex-présidente libérienne qui reste, à ce jour, la seule femme primée, le Saint Graal cherche désespérément preneur puisqu’aucun autre dirigeant n’a été jugé digne, comme il en a été en 2009, 2010, 2012, 2013, 2015 et 2016, par le comité, de porter cette distinction censée récompenser, chaque année, l’ancien chef d’Etat africain qui se sera particulièrement distingué par son leadership, sa gouvernance vertueuse dans le respect des règles démocratiques. Et pourtant, on ne peut pas dire que le prix manque d’attractivité. Car, au-delà du prestige du prix en lui-même qui récompense d’une cagnotte de cinq millions de dollars, le lauréat, ce dernier se voit accorder une allocation annuelle à vie de 200 000 dollars par la fondation du milliardaire. Et ce n’est pas tout, puisque si le lauréat fonde une œuvre caritative ou est porteur d’une activité d’intérêt public, 200 000 dollars supplémentaires lui sont versés chaque année pendant dix ans. Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres,   on pouvait penser que les chefs d’Etat du continent allaient rivaliser d’ardeur dans la bonne gouvernance ou se bousculer au portillon pour le prix.  Mais tout porte à croire que l’intérêt des têtes couronnées du continent africain, est ailleurs. Notamment dans la patrimonialisation du pouvoir avec ses corollaires que sont le népotisme et la mal gouvernance ; tout le contraire de ce que le donateur comptait promouvoir comme valeurs sur le continent noir, pour tirer la  gouvernance dans l’intérêt premier des populations vers le haut. Pire, pour cette édition 2020, on note un recul de la bonne gouvernance en Afrique, la moyenne africaine étant passée de 49 sur 100 en 2018 à 48,8 sur la même échelle en 2019, selon l’indice Mo Ibrahim d’appréciation des performances.  C’est dire si la bonne gouvernance est quelque peu en perdition sur le continent africain et cela devrait inquiéter. D’autant que l’Afrique est encore à la recherche de ses marques.

On se demande si le Prix Mo Ibrahim pour la bonne gouvernance en Afrique, ne va pas mourir de sa belle mort

 Mais comment peut-il en être autrement quand, dans leur grande majorité, les dirigeants africains donnent le sentiment d’être plus préoccupés par le désir de s’éterniser ou de mourir au pouvoir, que par le sort de leurs compatriotes dont certains n’hésitent pas à marcher sur les cadavres pour parvenir à leurs fins ? La situation est d’autant plus désespérante que ceux-là mêmes qui portaient le mieux les espoirs du continent pour un meilleur ancrage démocratique en raison de leur combat d’opposants historiques jusqu’à la conquête du pouvoir, sont aujourd’hui les premiers à bafouer  les règles de l’alternance pour s’accorder des mandats indus à coups de tripatouillages constitutionnels. Le dernier exemple en date est celui du Guinéen Alpha Condé qui, toute honte bue, n’a eu aucun scrupule à se composter un troisième mandat sur le sang de ses compatriotes. C’est dire si en dehors de quelques rares pays qui essaient de tenir tant bien que mal la route, la démocratie est véritablement mise à rude épreuve sur le continent africain. A cette allure, on se demande si le Prix Mo Ibrahim pour la bonne gouvernance en Afrique, ne va pas mourir de sa belle mort. Car, non seulement l’oiseau rare devient de plus en plus difficile à trouver, mais aussi tout porte à croire qu’en lieu et place d’une saine émulation entre prétendants pour la conquête du prestigieux prix, c’est plutôt la belle demoiselle elle-même qui cherche chaussure à son pied. En tout cas, le constat que l’on fait, est qu’il semble aujourd’hui plus facile d’accéder à la fonction présidentielle que de remplir toutes les conditions nécessaires pour décrocher le Prix Mo Ibrahim qui apparaît aujourd’hui, à bien des égards, comme la mauvaise conscience des satrapes du continent.

 « Le Pays »