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La privatisation n’a pas été la solution miracle. La crise que traversent les sociétés cotonnières en Afrique s’est avérée plus profonde. Notre reporter qui a sillonné le Burkina Faso, le Togo et le Bénin fait le constat. Dans un dossier spécial, il évoque les difficultés actuelles des sociétés cotonnières des pays visités, ainsi que les espoirs et déboires de la filière coton dans ces pays.

Burkina Faso : hausse de la production, baisse du revenu des paysans

Cette année, le Burkina Faso a atteint le chiffre record de 713 000 tonnes de coton graine confirmant ainsi son rang de premier producteur africain au sud du Sahara.

L’année dernière, il était à 630 000 tonnes. Cette augmentation de la production va-t-elle de pair avec le revenu des paysans ?

Pour François Tani, producteur de coton à Koumbia, dans l’ouest du Burkina Faso, la réponse est non. « Cette année, j’ai cultivé 28 hectares, huit hectares de plus que l’année dernière, et j’espérais gagner assez d’argent malheureusement, j’en ai gagné moins« , explique t-il, dépité.

François Tani qui est également vice-président de l’Union nationale des producteurs de coton de Burkina (UNPCB) reconnaît que chaque membre de sa famille qui participe aux travaux champêtres n’a reçu que 50 000 F Cfa contre 100 000 F Cfa les autres années. Les déboires de M. Tani, à l’instar des autres producteurs du Faso, s’expliquent par plusieurs facteurs.

D’un côté, la chute des cours mondiaux de l’or blanc a fait passer les prix d’achat de coton graine aux producteurs de 210 F Cfa à 165 en l’espace de trois campagnes.

De l’autre, la baisse continuelle des rendements et le renchérissement du prix des intrants ont réduit les revenus des paysans. Le Burkina qui est cité pour son modèle de privatisation réussi n’en est pas moins dans la crise.


Modèle intégré

Le coup d’envoi de la privatisation de la filière coton du Burkina a été donné en 1991 lorsque le pays a signé le programme d’ajustement structurel (PAS) avec les partenaires financiers.

Les réformes entreprises par ce programme touchaient les principaux secteurs de l’économie nationale dont la filière coton. Construit sur le même modèle intégré qu’au Mali, la filière était organisée autour de la Société des fibres textiles (Sofitex), une société d’économie mixte.

La mue de cette société a commencé en 1999 avec l’entrée des producteurs dans son capital. L’Etat qui détenait 65 % des actions avait cédé 30 % aux producteurs pendant que Dagris, le numéro un français du coton, avait 34 % et les banques 1 %.

Cependant la libéralisation de la filière commence réellement en 2002 pour s’achever en 2004 avec l’ouverture des zones cotonnières aux opérateurs privés et la levée du monopole de la Sofitex.

Ainsi depuis septembre 2004, la filière Burkina compte en plus de la Sofitex deux autres sociétés : Socoma et Faso coton.

« Comment faire la libéralisation sans démanteler la filière ? C’était notre souci. Abandonner le modèle intégré signifiait la chute de la production comme au Ghana et au Bénin ou même la mort de la filière.

C’est pourquoi nous avons mis dans le cahier des charges que les nouvelles sociétés devraient s’occuper de l’ensemble des opérations de la production à la commercialisation« , reconnaît Georges Yaméogo, directeur de production agricole de la Sofitex.

Au lieu de céder les usines aux repreneurs comme l’attendaient certains bailleurs de fonds, les Burkinabé ont exigé une vente par zone. D’après M. Yaméogo, les zones ont été vendues avec le personnel sans possibilité de licenciement par les nouvelles sociétés.

Celles-ci ont même recruté du personnel après. Dans le processus de privatisation libéralisation, les producteurs ont su s’organiser pour tirer partie. Ainsi, l’UNPCB est entrée dans le capital des sociétés cotonnières.

Elle a 30 % d’actifs à la Sofitex, 20 % à Faso coton et 10 % à la Socoma. Une expérience qui peut inspirer les producteurs maliens au moment où la privatisation de la filière coton s’oriente vers la filialisation.

Subventions américaines ou le malheur des Africains Malgré une privatisation qualifiée de « réussite« , le Burkina Faso n’échappe pas à la crise structurelle qui frappe actuellement toutes les compagnies cotonnières africaines.

Le gouvernement burkinabé est obligé chaque année de subventionner la filière à hauteur de 3 milliards de F Cfa pour amoindrir le coût des intrants agricoles. Malgré cela, les paysans ne s’en tirent pas à bon compte. « On travaille pour payer nos dettes, nous n’avons rien pour la peine que nous nous donnons et pour assurer notre avenir« , fulmine Boureïma Ouédrago, un paysan.

Une situation qui a fait que certains, à partir de cette campagne, ont décidé de fuir le pays pour aller en Côte d’Ivoire malgré la crise qui sévit dans ce pays. Et cela malgré les campagnes des sensibilisation de l’UNPCB qui demande aux paysans de continuer à produire davantage de coton pour amortir la chute des prix.

Les pays développés, en particulier les Etats-Unis, sont les premiers responsables des malheurs des paysans africains. L’Amérique, premier exportateur de coton dans le monde, accorde à ses producteurs des subventions de l’ordre 4,5 milliards de dollars par an en violation des règles du marché.

Ces subventions entraînent la surproduction et la surabondance du coton sur le marché international et font chuter le prix de l’or blanc. « La production cotonnière n’est pas rentable pour les Américains. La banque mondiale et le fonds monétaire international auraient déjà arrêté cette production dans les pays africains si c’était le même cas, mais les Américains sont forts et riches, et peuvent donc continuer à produire le coton« , s’indigne François Traoré, président de l’Association des producteurs de coton africain (APROCA).

La suspension le 24 juillet dernier à Genève des négociations sur la libéralisation des échanges à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) risque de porter un coup dur au cycle de Doha qui avait suscité l’espoir quant à une éventuelle suppression des subventions.

Pourtant si une solution n’est pas trouvée au problème des subventions à court terme, les filières africaines vont mourir de leur belle mort. La culture du coton ne sera que
l’apanage des seuls pays riches.

Fousséni Traoré

07 septembre 2006.