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Au moment où les sociétés cotonnières africaines se débattent dans d’énormes difficultés financières à cause de la chute des cours de « l’or blanc », l’Etat français risque de leur porter un coup fatal en se retirant purement et simplement du capital de Dagris. Est-ce la fin d’une coopération exemplaire ?

Même si l’affaire est encore pendante au niveau du tribunal de grande instance de Paris, la privatisation de Dagris (Développement des agro-industries du Sud), marque la fin d’une époque. Prononcée le 23 février, la vente de 64,7% actions de l’Etat français dans le groupe agro-industriel public au consortium Sodaco (Société de développement africain du coton et des oléagineuxs) sonne comme la trahison d’une mission. Celle que la France assurait dans l’organisation, la production et la commercialisation du coton africain. Les travailleurs de Dagris l’ont si bien compris qu’ils ont attaqué la décision en justice et obtenu le 3 mai du tribunal de grande instance de Paris un jugement de référé suspendant temporairement la vente.

Introduite par un amendement au projet de loi de finances rectificative pour 2004, la privatisation de Dagris est autorisée par un décret 25 mars 2005. La recherche d’un repreneur ne commence officiellement qu’en janvier 2006 après un appel à candidature. La cession devait être effectuée de gré a gré, officiellement pour se laisser la possibilité de choisir un repreneur qui partage les valeurs de l’entreprise.

Après plus d’un an de suspens, le consortium Sodaco a été choisi dans la plus grande opacité. Mais le choix de la Sodaco signe le retrait de l’Etat Français dans l’activité cotonnière dont le développement a constitué l’un de ses plus grands succès en Afrique.

Bradage

Le tribunal de grande instance de Paris a fondé son jugement sur le fait que le dossier de la vente semble « totalement incomplet » et « s’appuie uniquement sur les données chiffrées de 2005 ». Mais les travailleurs (7% du capital) qui dénoncent un manque total de transparence dans cette cession craignent avoir affaire à un bradage en règle.

D’autant plus que l’offre initiale de la Sodaco soit 7,7 millions d’euros est bien en deçà de la valeur réelle de l’entreprise estimée à près de 200 million d’euros. La direction de l’entreprise a refusé toute communication sur le prix de cession aux travailleurs.

La nature du repreneur pose problème quant à la continuité de l’activité cotonnière par Dagris. La Sodaco est principalement composé de Sofiprotéol (45%), spécialisé dans les oléagineux et du fonds d’investissement IDI (45%) qui n’ont pas une expertise prouvée dans le domaine du coton.

Les craintes que Dagris prendra une toute autre direction que le développement de l’activité cotonnière sont bien réelles avec à la clé le démantèlement de l’entreprise.


Fin d’une coopération exemplaire

Créée en 1949, la CFDT (Compagnie française pour le développement des textiles) qui deviendra Dagris en 2001, assure à la France le monopole dans l’approvisionnement d’un certain nombre de matières premières.

A l’heure des indépendances, la CFDT devient une entreprise de coopération dont l’Etat français reste l’actionnaire majoritaire. Elle possède des filiales ou des participations financières importantes dans de nombreux pays africains.

Le groupe est actionnaire majoritaire dans la Société cotonnière du Gourma (Socoma) au Burkina Faso, la Société de développement des fibres textiles (Sodefitex) au Sénégal, la Gambia cotton Campany (Gamcot) en Gambie, Hasy Malagary (Hasyma) à Madagascar et la société méditerranéenne (Somecoton) en Algérie.

Les participations minoritaires sont également nombreuses comme au Burkina avec la Société des fibres textiles (Sofitex, 34%), au Cameroun (Sodecoton, 30%), au Mali avec la Compagnie malienne de développement des textiles, (CMDT, 25%) et au Tchad avec 17% de la CotonTchad. Le groupe possède aussi plusieurs huileries dont la Devco au Maroc, Nioto au Togo et la SNCitec au Burkina Faso.

Pour la dernière campagne, Dagris a contribué à travers ses actifs à la production de 635 000 tonnes de fibres en Afrique. Dagris est un élément de la politique de coopération française en Afrique.

A ce titre, il est adossé à l’Agence Française de Développement (AFD) et à sa filiale Proparco, spécialisée dans le capital-investissement, les prêts et les garanties au secteur privé. Ce n’est pas un hasard si l’ancien PDG de la Proparco, Gilles Peltier, a pris la direction de Dagris en 2003.

Trahison

Si l’on sait que le coton nourrit plus de 10 millions de personnes en Afrique, on comprendrait très mal le silence des dirigeants africains. Un silence fustigé par le président de l’Organisation professionnelle des industries cotonnières et textiles des pays de l’UEMOA (OPICT), Ibrahim Macadou Fall. « Ce qu’il faut regretter simplement, c’est le silence des Africains…, c’est l’immobilisme de nos Etats face à ce processus qui touche plus de 6 millions de paysans dans les seuls pays de l’UEMOA. C’est incompréhensible au moment où nous nous battons pour la survie de nos filières cotonnières« , a-t-il regretté.

Pour lui Dagris, ex-CFDT, a été créé pour jouer un rôle bien défini dans le cadre d’une coopération structurée entre les Etats africains et l’Etat français.

« Il a été mis en place dans un cadre institutionnel qui justifiait que nos Etats aient accepté de confier une partie de leur patrimoine économique, social et politique à l’Etat français fortement présent dans le capital de leurs sociétés cotonnières à travers la CFDT rebaptisée Dagris« , a-t-il déclaré.

D’après lui, l’esprit et le cadre institutionnel qui avaient sous-tendu cette coopération justifient que les Etats africains revendiquent leur « droit de préemption » ou tout au moins pour ce qui concerne les actions détenues par Dagris et ses filiales dans les sociétés cotonnières africaines.

Car Dagris est devenu ce qu’elle est aujourd’hui grâce à l’effort financier de la France et des Etats africains. « Au moment où nos Etats se battent pour la survie de leurs filières cotonnières, leur principal partenaire, en l’occurrence l’Etat Français, se désengage en privatisant Dagris« , insiste-t-il. Une odeur de trahison.

F. Traoré

04 juin 2007.