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une-37.jpgLes deux femmes habitaient des concessions voisines et leur amitié avait été jusques là considérée comme exemplaire par le voisinage. Il est vrai que les signes d’une parfaite entente entre les deux ne manquaient pas. Chaque fois qu’une des femmes était impliquée dans une cérémonie sociale (mariage, baptême ou décès), l’autre l’accompagnait sans lésiner sur les moyens. Cette osmose était remarquable au point d’être chantée par toutes les griottes de leur secteur. Celles-ci ne tarissaient pas de compliments sur les amies qui avaient surpassé les mesquineries traditionnelles de Bamako pour nouer des relations dépourvues d’arrière-pensées.

De vils flatteurs

En fait, tout n’était pas aussi idyllique que constaté. G.F. jalousait en secret les parures de prix que portait son amie lors des grandes cérémonies. Il y a de cela environ un an, elle appela un jour son mari et exigea qu’il lui envoie de quoi se payer des bijoux en or. L’homme, qui ne voyait aucune urgence à satisfaire une telle demande, proposa à sa femme d’attendre que lui-même vienne à Bamako. Mais cette réponse ne convenait pas du tout à G.F. Elle haussa le ton et indiqua à son mari que ce dernier jouait là le futur de leur couple. Elle tenait, disait-elle, à se mettre à hauteur de son statut et voulait une parure en or digne d’une femme de son rang. Las de la pression qu’on mettait sur lui, l’époux finit par céder et envoya dans les 24 heures suivantes la somme demandée.

Mais s’il avait été sur place, il aurait été étonné de l’usage que G.F. faisait de la somme reçue. Au lieu de se payer les bijoux exigés, la dame se lança dans d’autres dépenses d’une extravagance inouïe. Elle se mit à fréquenter de manière assidue les événements sociaux et distribuait des billets de banque à tout va. Inutile de dire qu’elle était suivie d’une nuée de griottes dont les louanges lui faisaient perdre encore plus la tête alors que le reste de l’assistance restait médusée devant son incroyable générosité.

En quelques semaines, l’importante somme envoyée par le mari se volatilisa. G.F. prisonnière du piège infernal qu’elle avait monté elle-même s’était alors lancée dans des emprunts pour ne pas faire pâle figure devant ses amies et surtout devant les « djeli » qui continuaient à se presser sur son passage. Cette fuite en avant s‘est poursuivie jusqu’au mois dernier. A la mi juin, le mari de G.F. appela un matin pour dire qu’il serait à Bamako dans une semaine. La nouvelle catastropha notre dame, et cela pour deux raisons. La première – et G.F. n’avait aucun doute dessus -, c’était que le mari demanderait presque immédiatement à voir l’or qu’elle avait acheté avec l’importante somme d’argent qu’elle avait exigée de lui. La deuxième, c’était que l’homme était quelqu’un qui avait horreur des démonstrations bruyantes et qui considérait les griots comme de vils flatteurs vivant aux dépens de celui qui les écoute, comme l’avait écrit des siècles avant le fabuliste français Jean de la Fontaine.
Donc, »Monsieur » (comme le désignait G.F.) n’hésiterait pas à mettre dehors n’importe quel louangeur qui se présenterait pour le saluer et faire ses éloges. Or, la dame se doutait bien qu’en raison de la réputation qu’elle s’était faite dans le milieu des griots, ceux-ci se précipiteraient à son domicile dès qu’ils apprendraient que son mari était arrivé de France. Ils le feraient aussi bien solo qu’en groupe pour rendre honneur au « djatigui » et à l’époux de la très généreuse G.F.

Tout au long de la semaine G.F. se cassa la tête à réfléchir sur la meilleure manière de ménager son mari et d’informer les griots que son époux ne lui permettrait pas de maintenir son rythme de vie habituelle. Ce fut la résolution du problème de l’or qui posa paradoxalement moins de soucis à notre dame. Elle alla voir A.F.. et lui exposa son problème dans les moindres détails. Elle sollicita de son amie que celle-ci lui prête ses parures en or, le temps pour elle de les exhiber à son époux. G.F. s’engageait à rendre les bijoux une fois la vigilance de son homme endormie. A.F. accepta de bon cœur de rendre service à sa meilleure amie et prit dans son coffret les plus belles parures qu’elle put y trouver. Le stratagème monté par la dame marcha à fond. Le mercredi de la semaine passée, G.F. se porta à l’accueil de son époux en provenance de l’Europe avec sur elle tous les bijoux empruntés à son amie. En la voyant, l’époux eut un sourire admiratif. Il complimenta G.F. pour sa beauté et lui assura qu’il ne regrettait pas de lui avoir envoyé la somme qui lui avait permis de se rendre aussi magnifique. G.F. accepta les compliments, mais au fond d’elle, elle ressentit un fort pincement au cœur à l’idée de devoir se défaire de ce qui avait autant plu à son époux.

Le plus grand choc de sa vie

Tout alla bien jusqu’à la fin de la semaine dernière. A.F. fut informée qu’une de ses filles était devenue mère d’un joli bébé. Elle devait donc être présente au baptême avec ses plus beaux atours pour faire impression sur les invités et les griottes. Elle envoya discrètement une de ses filles récupérer les parures au niveau de son amie G.F. L’envoyée arriva tôt le matin avant que monsieur ne sorte pour aller en ville et attendit le départ de l’homme pour faire la commission. Mais à sa très grande surprise, la jeune fille elle s’entendit répondre par G.F. d’aller dire à sa mère qu’elle ne lui avait jamais emprunté une épingle, à plus forte raison des bijoux et des colliers en or.

Le compte-rendu de son émissaire fit tomber des nues A.F. Celle-ci crut d’abord à une plaisanterie et demanda à sa fille de retourner prendre ses affaires, car son amie G.F. avait sûrement voulu la taquiner. « Ta mère s’amuse avec toi et tu viens me raconter des sornettes. Vas prendre mes affaires et reviens moi vite », lança A. F à son émissaire. La jeune fille, qui était certaine que les propos qui lui avaient été tenus étaient on ne peut plus sérieux, retourna néanmoins une nouvelle fois chez sa « tante ». Cette fois-ci, G.F. se porta carrément à sa rencontre pour lui interdire de mettre pied chez elle. L’adolescente n’avait donc d’autre choix de repartir en courant informer sa mère qui décida de se rendre elle-même chez son amie. A.F. éprouva à cette occasion le plus grand choc de sa vie. Ainsi qu’elle l’avait fait auparavant pour la fille, G.F. alla à sa rencontre et lui intima de stopper cette farce de mauvais goût. « Depuis quand m’as-tu prêté des bijoux ? Est-ce que moi je suis une femme à emprunter quoi que ce soit avec des gens de ton espèce ?« , jeta agressivement G.F. à la face de celle qui lui avait rendu un inestimable service.

Abasourdie par une telle impudence, A.F. n’a pu rien dire pendant plusieurs longues secondes. Lorsqu’elle parvint à s’exprimer, ce fut juste pour lâcher « Allah ki sara (Que Dieu te paie)« . Puis elle se dirigea tout droit à la police pour porter plainte contre son ex amie. Convoquée, G.F. se présenta sans problème, mais s’employa à nier les faits tels que ceux-ci avaient été présentés par la propriétaire des parures. La dame a donc passé la nuit du jeudi à vendredi au commissariat en garde à vue. Au moment ou nous bouclions cet article, elle s’obstinait toujours à ne pas reconnaître les faits pour lesquels elle avait été amenée là. Beaucoup trouveront certainement une telle ligne de défense absurde et sans issue. Mais G.F. s’est enfermée à un tel point dans ses mensonges et dans ses contradictions qu’elle s’est elle-même condamnée à refuser l’évidence.

G. A. DICKO

L’Essor du 07/07/08