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On peut se risquer à le dire au regard de l’histoire récente du pays. Au Gabon, les élections se suivent et se ressemblent. En effet, après le scrutin chaotique de 2009 qui avait ouvert l’ère de Bongo fils, l’élection présidentielle de ce week-end n’aura pas été des meilleures. Dans Libreville déjà anesthésiée par l’attente des résultats, les deux principaux challengers, Ali Bongo Ondimba et Jean Ping, revendiquent chacun la victoire. La mue des joutes électorales en un combat de rue, semble inéluctable. Et ce n’est pas le rapport au vitriol, des observateurs de l’Union européenne (UE) dénonçant le manque de transparence du processus électoral, qui viendrait enrayer les risques de l’orage annoncé. L’engrenage, il faut le dire, était bien prévisible et il faut déplorer que les acteurs politiques n’aient pas pris les devants pour expurger le processus des incongruités qui, par deux fois, ont conduit le pays au bord de l’abîme.

Les règles élémentaires de la transparence n’ont pas été respectées

Au nombre de ces anomalies électorales qui participent de la forte poussée de fièvre, figure en tête de liste, l’option du scrutin à un tour. Si ce n’est le fameux «but de la mort » vite abandonné par la Fédération internationale de football et associations (FIFA), à bien d’égards, ce mode de scrutin y ressemble pour l’opposition qui, difficilement, peut contrer le pouvoir en place qui bénéficie des moyens de l’Etat. Il n’offre aucun recours à l’opposition, même en cas de courte défaite. Quand on sait que les résultats des élections sont souvent forgés dans les officines sécrètes du pouvoir dans les républiques gondwanaises où il est de notoriété publique qu’ « on n’organise pas des élections pour les perdre», il ne fait l’ombre d’aucun doute que les « matheux électoraux » trouveront la formule pour toujours créditer d’une longueur d’avance dans les chiffres, le régime en place. C’est pourquoi on comprend aisément la pro-activité de Jean Ping pour faire barrage à un nouveau hold-up électoral, surtout que, comme le laisse entendre l’UE, les règles élémentaires de la transparence démocratique comme la mise à la disposition des parties prenantes au scrutin, de la liste électorale ou de la liste des centres de vote, n’ont pas été respectées. A contrario, un scrutin à deux tours, accroîtrait les chances d’accession de l’opposition au pouvoir car, en plus d’émietter les voix au détriment du candidat du pouvoir au premier tour, il laisse envisager la possibilité de rassembler toutes les forces dans le cadre d’une coalition au second round. L’autre embolie du processus électoral gabonais et non des moindres, c’est la disposition conférant la proclamation des résultats au ministre de l’Intérieur. Les exigences d’équité du scrutin démocratique sont aux antipodes de cette règle de spécificité gabonaise car, on ne peut, comme le dit l’adage, « être juge et partie ». Il est difficilement envisageable qu’un ministre puisse se soustraire du devoir de redevabilité vis-à-vis du président de qui il tient son portefeuille et lui annoncer sa défaite aux élections. Cette disposition est donc la porte ouverte à la manipulation des résultats du scrutin par le régime en place et nécessairement, cela n’est en rien rassurant pour l’opposition qui, dès lors, est dans son bon droit de les contester. A ces deux principaux griefs que l’on pourrait porter à cette présidentielle gabonaise qui cristallise tous les regards, il faut adjoindre les graves dysfonctionnements relevés par les observateurs de l’UE, relatifs à l’inégalité d’accès des candidats aux médias, l’utilisation des moyens de l’Etat par le candidat au pouvoir et la disproportion des financements entre candidats. Ce sombre tableau ne peut être que préjudiciable à l’image du pays déjà écornée par la précédente présidentielle et qui marque bien là son appartenance à la classe des cancres de la démocratie que représente l’Afrique centrale dans son ensemble.

Il urge d’engager des réformes pour assurer l’équité et la transparence des scrutins

Il ne faudra cependant pas charger le seul pouvoir de tous les péchés d’Israël ou plutôt du Gabon. Car, l’opposition qui rue dans les brancards, a aussi manqué de vision. Elle s’est fourvoyée dans des combats d’arrière-garde, notamment sur la nationalité et la filiation d’Ali Bongo Odimba, plutôt que de s’investir dans une lutte d’avant-garde pour des réformes politiques pouvant augmenter les chances d’alternance au sommet de l’Etat gabonais, à commencer par la remise en cause du mode du scrutin à un seul tour et le toilettage de la Constitution pour la conformer à l’air du temps. On ne le répètera sans doute jamais assez, l’instrumentalisation de la question de la filiation et de l’ethnie, en ce 21e siècle, n’est qu’un paravent derrière lequel s’abritent des hommes politiques en manque d’inspiration. Il est malheureux que l’opposition gabonaise se soit faite plus entendre sur ce débat suranné que d’aucuns ont érigé en programme politique, occultant l’immense chantier de réformes de la gouvernance politique et économique. Elle aura ainsi fait preuve d’une intolérable immaturité politique. Tout aussi déplorable est le fait que ces opposants, même issus pour la plupart du même moule politique, n’ont pas pu transcender leurs divergences pour fédérer leurs énergies autour d’une candidature unique en raison des ego surdimensionnés des uns et des autres. Tout laisse croire que n’eût été cette boulimie du pouvoir, l’opposition gabonaise aurait pu donner du fil à retordre à Ali Bongo. Mais « le vin est tiré et il faut le boire ». Le Gabon, dans son entièreté, doit savoir apprendre de ses erreurs en tirant leçon de toutes les insuffisances, pour barrer la route aux vieux démons. Cela dit, il urge d’engager des réformes non seulement pour assurer l’équité et la transparence des scrutins électoraux à travers une relecture du Code électoral, mais aussi pour approfondir l’ancrage démocratique du pays en procédant au toilettage de la Constitution. Cela devrait être le chantier du futur locataire du « Palais du bord de mer » de Libreville.

Le Pays
Du 31 Août 2016