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S’il y a deux pays, en Afrique de l’Ouest, dont les situations sociopolitiques se ressemblent comme deux gouttes d’eau, c’est bien la Côte d’Ivoire et la Guinée.  En effet, le pays d’Alpha Condé et celui d’Alassane Dramane Ouattara (ADO) ont tous rendez-vous avec l’histoire en ce mois d’octobre 2020, pour des présidentielles sur fond de tensions sociopolitiques liées à la question du troisième mandat des deux octogénaire et septuagénaire présidents. Aux pieds du Fouta Djallon comme sur les bords de la lagune Ebrié, ces scrutins sur lesquels planaient (pour le premier) et continuent de planer (pour le second) l’incertitude, ont déjà laissé des dizaines de morts sur le carreau, depuis le déclenchement des manifestations de contestation. Mais si en Guinée, le locataire du palais Sekoutoureya semble avoir réussi la première partie de son examen de passage à travers la tenue effective du scrutin, le 18 octobre dernier, dans les conditions que l’on sait, en Côte d’Ivoire qui s’apprête à aller aux urnes dans trois jours, le locataire du palais de Cocody n’en a pas fini avec la fronde de ses contempteurs qui continuent de lui dénier le droit de participer à ce scrutin.

L’échéance du 31 octobre ne peut que raviver les craintes

Et la tension qui continue de monter crescendo à l’approche du scrutin, est d’autant plus vive  que l’opposition a réitéré, il y a peu, à l’endroit de ses militants, son mot d’ordre de désobéissance civile qui se traduit, sur le terrain, par des actions qui vont bien au-delà du boycott actif auquel ont appelé ses leaders, pour se décliner, par endroits, en des scènes de violences à relents parfois communautaires. Toutes choses qui font craindre le pire, malgré les efforts de rapprochement et d’apaisement de la communauté internationale à travers la CEDEAO et l’Union africaine, qui semblent se perdre dans les flots impétueux de la lagune Ebrié ; les protagonistes de la scène politique se regardant aujourd’hui plus que jamais en chiens de faïence. Dans une Côte d’Ivoire où les plaies béantes de la crise post-électorale de 2010-2011 peinent encore à se cicatriser et où les rancœurs sont tout aussi tenaces, l’échéance du 31 octobre prochain, jour du scrutin, ne peut que raviver les craintes, immenses et justifiées, d’une crise électorale et post-électorale d’ampleur. Surtout au regard de ce qui se passe en Guinée où malgré la tenue du scrutin et la victoire annoncée du chef de l’Etat sortant dans les conditions que l’on sait, la tension ne retombe pas. Et le pays n’est pas encore sorti de l’auberge de l’acceptation des résultats qui est un autre point de crispation pour l’opposition et le Front national de défense de la Constitution (FNDC) toujours sur le pied de guerre. Un tel scénario, en Côte d’Ivoire, pourrait être beaucoup plus dommageable pour un pays qui sort à peine d’une rébellion armée dans les années 2000, et où les adversaires du chef de l’Etat se comptent aujourd’hui dans presque tous les milieux et les obédiences politiques, à commencer par ses alliés d’hier au nombre desquels Henri Konan Bédié et Guillaume Soro devenus ses plus farouches contempteurs. C’est pourquoi l’on se demande si la Côte d’Ivoire saura tirer leçon du syndrome guinéen où élection rime, depuis des années,  avec violences meurtrières au grand dam du peuple qui se retrouve, presque toujours, à être le dindon de la farce de politiciens aux ego surdimensionnés, et à payer le prix fort de leurs rivalités politiques.

Les Ivoiriens seraient bien inspirés de tout mettre en œuvre pour prémunir leur pays

Car, toutes proportions gardées, on peut craindre que la Côte d’Ivoire brûle aussi comme la Guinée qui se consume actuellement à grand feu, avec des forces de l’ordre sur les dents, qui ont contraint, lundi dernier, les militants du FNDC à rester chez eux, empêchant toute manif. Mais pendant combien de temps ce siège des Guinéens sera-t-il tenu dans l’espoir de leur faire avaler la couleuvre de la réélection contestée d’Alpha Condé ? Bien malin qui saurait le dire. Mais le tout n’est pas d’empêcher momentanément les gens de protester, encore faudrait-il pouvoir gouverner. Et cela est une autre paire de manches. Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, certains mettent les prévisions alarmistes sur le compte de fantasmes alimentés par de mauvais esprits pour envenimer la situation. Mais l’expérience a souvent montré qu’en pareille occurrence, il vaut mieux pécher par excès de prudence que par excès de confiance. Autrement, le réveil pourraît être très douloureux. C’est pourquoi les Ivoiriens seraient bien inspirés de tout mettre en œuvre pour prémunir leur pays où l’élection n’est pas encore jouée, contre une autre crise post-électorale dont nul ne saurait prédire ni l’ampleur, ni l’issue. Car, à y regarder de près, à l’exception du Togo qui semble se complaire dans son rôle de mouton noir de la démocratie en Afrique de l’Ouest,  le pays d’Alassane Ouattara et celui d’Alpha Condé sont ceux qui, dans l’espace francophone, ont, ces dernières années, fait couler le plus de larmes et de sang pour s’être opposés aux règles de l’alternance. De quoi rétrograder fortement l’Afrique de l’Ouest qui était l’une des rares parties du continent, à pouvoir se vanter de progrès en terme d’ancrage de la démocratie.

 « Le Pays »