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Dans ses « Six livres de la République », Jean Bodin écrivait : « La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une République ». En démocratie, la souveraineté appartient au peuple, et il a le droit de l’exercer périodiquement, notamment à travers des consultations électorales, libres et tout à fait transparentes. Après le rétablissement de l’unité politique de l’Etat, le peuple malien vote. Qui l’aurait cru ? Car, nous assistons, ici, à un véritable miracle politique. Mais pour les Maliens, qui restent un peuple profondément croyant, le vote d’hier n’est qu’une mise en pratique concrète de l’ordre divin, il est la marque de la volonté divine. Dans ce cas, il ne faut pas hésiter à le clamer haut et fort : avec ce vote, Dieu est vraiment pratique. Au moment où le peuple malien vient de se rendre massivement aux urnes, l’euphorie électorale a gagné tout le pays, et un sentiment de paix y règne actuellement.

Mais, l’euphorie électorale actuelle ne doit pas masquer la réalité sur la situation sécuritaire du pays

A l’intérieur comme à l’extérieur, rares sont ceux qui considèrent les élections d’hier comme une imposture politique, tellement la tenue de ces élections le 28 juillet paraissait impensable et irréelle. Mais hier, pour le Mali, on peut dire que le jour de gloire, cette fois-ci, est vraiment arrivé. Le peuple malien ne doit pas oublier, avec l’avènement de ce jour de gloire démocratique, de témoigner sa dette morale à l’égard du rôle joué par la CEDEAO, la France et l’ONU.

S’agissant du déroulement des élections, la question de Kidal a été trop surdéterminée. Certes, durant la campagne présidentielle, seuls trois candidats sur les 27 autres, ont effectué le voyage de Kidal. Evidemment, on peut dire que la démarche de ces trois candidats était purement symbolique. Ne pas aller à Kidal constituait, pour eux, un problème plus moral que politique. Cela dit, il ne faut pas sous-estimer leur attachement au rétablissement des symboles principaux de légitimité du pays, notamment à Kidal.

Et, cela dit, même si un seul électeur malien avait voté à Kidal, quoi qu’on en pense, c’est le Mali qui aurait gagné. En vérité, la tenue de ces élections dans les régions du Nord du pays, montre qu’elle a réussi à créer inévitablement les conditions morales et politiques favorables à l’établissement de la paix, à la relance des activités économiques, à la cohésion sociale de l’Etat malien.
Mais, l’euphorie électorale actuelle ne doit pas masquer la réalité sur la situation sécuritaire du pays, toujours fragile. Tel est, en substance, le message pervers que les djihadistes du MUJAO ont voulu nous faire entendre, en menaçant de s’attaquer, hier, aux bureaux de vote.

Bien sûr, il faut prendre très au sérieux les menaces terroristes du MUJAO, surtout qu’il s’agit d’un scrutin à deux tours. Les djihadistes sont très cohérents : hier, aujourd’hui, demain, ils ne veulent pas, au Mali, d’un Etat fondé sur la souveraineté du peuple, la liberté et la justice. Le MUJAO continue de mener, contre les citoyens maliens, une véritable guerre de harcèlement psychologique.

Pour ce groupe djihadiste, il s’agit, avant tout, de paniquer les électeurs en érodant leur assurance et leur sérénité républicaines, citoyennes, mais aussi de remonter le moral de ses troupes mises totalement en déroute par l’opération Serval. Rappelons que la philosophie qui sous-tend le combat du MUJAO peut se résumer, parfaitement, à travers ces deux formules : « Je meurs, donc je suis » ou « Je meurs, et ainsi je deviens ».

Pour les groupes djihadistes, il ne s’agit pas de mourir pour la cause de la démocratie, mais de mourir, comme a su bien le relever Wolé Soyinka dans « l’espoir d’une récompense finale, éternelle, la garantie d’une résurrection dans l’éternité d’un paradis sybaritique ». C’est avec une telle métaphysique macabre, impie, que les groupes djihadistes arrivent à inciter leurs adeptes à l’auto-immolation politique.

Face aux menaces du MUJAO, la raison impose au peuple malien d’aimer la démocratie et de haïr, de rejeter le djihadisme, cette école criminelle de la violence aveugle et généralisée. Car la liberté et la sécurité du citoyen sont la cause et l’origine de la légalité républicaine. Avec les terroristes du MUJAO, il ne faudrait pas que les Maliens cèdent à ce syndrome qui consisterait à récupérer un meurtrier qui s’est évadé de prison, sous prétexte qu’il a recouvré l’exercice de ses droits naturels.

Le Mali ne doit plus perdre l’estime du monde, en redevenant un volcan politique

Certes, de sérieuses précautions sécuritaires ont été prises par la MINUSMA et l’armée malienne, en vue de faire face, promptement, à la contre-insurrection terroriste, dont le mépris brutal pour les vies innocentes est et reste sans mesure. Mais, pour que la démocratie soit effective demain, au Mali, il est absolument nécessaire que tous les candidats en compétition jouent le jeu démocratique jusqu’à son terme. Car l’enjeu, c’est la restauration d’un régime pluraliste et constitutionnel dans le pays. C’est dire qu’aucun candidat ne doit annoncer des résultats, avant ceux des instances électorales nationales compétentes. Sinon, ce genre d’initiative est sûr de faire perdre aux acteurs politiques maliens le soutien dont ils jouissent auprès des opinions malienne, africaine, voire internationale.

Le Mali ne doit plus perdre l’estime du monde, en redevenant un volcan politique. Et qu’importe, le vainqueur final de cette élection présidentielle doit avoir la certitude sacrée qu’il agira en simple représentant du peuple malien qu’il va diriger. Ce qui signifie qu’il devra tenir ses engagements, en respectant les intérêts fondamentaux du peuple malien.

Sans quoi, le futur gouvernement, bien que légitime, perdra le soutien du peuple, et risque fort de devenir illégitime. Un gouvernement légitime, c’est avant tout un gouvernement qui réussit à élever réellement le niveau de vie du peuple. A l’heure actuelle, personne n’imagine le futur président malien élu au milieu d’accusations de fraudes électorales massives. Politiquement, ce serait une situation inexplicable. Et même si le futur président était doté d’une très forte légitimité démocratique, il devrait se soumettre à certaines obligations envers l’opposition démocratique, car il n’est pas un chef d’Etat « divinement » choisi, encore moins élu pour propager dans le Mali de demain, une présidence de droit divin.

Il faut souligner que, contrairement aux élections présidentielles antérieures, notamment sous l’ère ATT, les élections d’hier recèlent une forte dose de suspense et d’incertitudes politiques. De même, la presse, la radio et la télévision ont couvert correctement la campagne, à tel point que peu de candidats ont crié à un traitement déséquilibré.

Le Mali a voté. Les résultats devront donc correspondre aux faits. Sinon, il faut craindre que le jour de gloire du 28 juillet ne se transforme en jour de déshonneur national. La vigilance populaire doit rester vive et constante, surtout que la tenue hier de ces élections, ne signifie, en aucun cas, la fin des maux qui minent toujours le Mali. Mais soyons juste avec le peuple malien, en reconnaissant avec Wolé Soyinka que « se préparer au pire est une chose, affronter sa réalité en est une autre ».

« Le Pays »

Publié le lundi 29 juillet 2013