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Trois jours après la tenue dimanche du 1er tour de l’élection présidentielle, de lourdes interrogations continuent de peser sur l’avenir politique du Mali. Brandi par la communauté internationale comme une panacée permettant au pays d’émerger définitivement d’une longue crise consécutive à son invasion par des groupes armés et au coup d’État militaire du Capitaine Sanogo, le scrutin organisé le 28 juillet 2013 risque paradoxalement de plonger de nouveau le pays dans le gouffre.

Plus que les conditions d’organisation de cette élection, qui auront laissé un véritable gout de cendres à des milliers de citoyens maliens, littéralement empêchés d’exercer leur droit de vote faute de pouvoir retrouver leurs bureaux de vote, leur carte Nina ou simplement leurs noms sur des listes d’électeurs alors même qu’ils avaient fini par avoir le fameux sésame, ce sont celles de la publication des résultats qui risquent désormais de faire le lit d’une crise post- électorale majeure.

En effet, le Ministère de l’Administration Territoriale, département en charge de l’organisation du scrutin en ne prenant pas les mesures nécessaires pour que les résultats soient publiés conformément à la loi, a créé la suspicion sur sa neutralité à l’égard des candidats et jeté le discrédit sur la régularité et la sincérité de l’ensemble du processus de dépouillement et de proclamation des résultats.

Acte 1 d’une opération de communication désastreuse
Dimanche soir, peu de temps après 18 heures, heure officielle de clôture des bureaux de vote, Radio Klédu commence à annoncer ce qu’elle présente à tort comme les résultats. Il s’agit en fait de chiffres collectés par ses reporters et balancés à l’emporte pièce.

Ces chiffres donnent tous une très large avance au candidat IBK et accréditent très vite au sein de l’opinion publique l’hypothèse d’une élection gagnée haut la main dès le premier tour par l’ancien Premier Ministre. Ils n’ont fait l’objet d’aucune validation ni d’aucun traitement permettant de donner des indications sur le taux de participation et le nombre de votants. Pendant que la station FM continue d’égrener ses « résultats », présidents, assesseurs et délégués de candidats siègent encore dans des centaines de bureaux de vote à Bamako et à l’intérieur du pays pour mettre la dernière main aux opérations de dépouillement.

Nombre d’observateurs et d’agents électoraux en restent pantois, partagés entre étonnement et indignation. La rumeur d’une victoire d’IBK au premier tour, le Takokelen, fait rapidement le tour de la capitale et ses partisans exultent à travers les quartiers, envahissant les principales artères et rivalisant de coups de klaxon….

Lundi et mardi, Radio Klédu, imperturbable devant les protestations qui s’élèvent ici et là, poursuit son travail. L’opposition ne tarde pas à crier à la manipulation et à l’intox. Quant au Ministère de l’Administration Territoriale, il laisse faire et s’abstient de rappeler qu’aux termes de la loi, il est la seule autorité habilitée à proclamer les résultats, après la centralisation et le décompte des PV provenant des bureaux de vote ouverts sur l’ensemble du territoire et dans les pays d’accueil des Maliens vivant à l’étranger.

Il aurait pu également rappeler que l’ensemble des candidats avaient souscrit à un code de bonne conduite qui leur interdit toute publication unilatérale des résultats. Il n’en fait rien. En face, dans le camp des concurrents de l’élu de cœur de Radio Klédu, la suspicion s’installe et la conviction est faite que le silence des autorités et l’attitude de la station FM participent de la même entreprise : préparer psychologiquement les Maliens à l’annonce d’une victoire d’IBK dès le premier tour.

Acte 2, ou quand le Ministre s’en mêle

Ce sentiment de défiance des adversaires d’IBK et de nombreux observateurs se renforce lorsque le mardi, après avoir convoqué la presse pour que celle – ci assiste à la proclamation de résultats partiels, le Ministre de l’Administration Territoriale en personne, le Colonel Moussa Sinko Coulibaly, évite soigneusement d’annoncer les résultats en sa possession pour se lancer dans des commentaires et conjectures.

Ainsi, sur la base du dépouillement de seulement un tiers des procès – verbaux de bureaux de vote – d’aucuns avancent le chiffre de 10 pourcent des suffrages – il évoque une possible victoire d’IBK dès le premier tour. Il n’en fallait pas plus pour alimenter la suspicion ambiante et pour accroître un peu plus la tension. Sur les lieux mêmes du point de presse, le Ministre est sommé de s’expliquer sur les raisons de ce faux bond et sur le mystère qu’il entretient au sujet des résultats de l’élection par de nombreux journalistes, dont en particulier l’envoyée spéciale de RFI.

Face à la tournure inattendue que prennent les évènements, c’est le branle bas de combat dans les quartiers généraux de campagne de plusieurs candidats où l’on a tôt fait de crier au scandale et à l’absence de neutralité de l’Administration.

Celui de Soumaïla Cissé convoque aussitôt après les déclarations de M. Coulibaly une conférence de presse au cours de laquelle les porte – parole du candidat de l’URD réclament ni plus ni moins que la mise en place d’une commission indépendante de dépouillement et la démission du Ministre accusé de parti pris et de mépris envers les autres candidats.

Au siège de l’Adema PASJ, une réunion d’urgence est également convoquée pour analyser la situation. Y compris parmi les partisans d’IBK, l’intervention malencontreuse du Ministre est perçue par beaucoup d’acteurs politiques au mieux comme un facteur supplémentaire de complication, au pis comme une dangereuse provocation. Des réunions sont également organisées autour d’autres candidats.

En réalité, la vraie fausse annonce de résultats du Ministre, sa désinvolture affichée face à la presse mardi, et les publications prématurées de résultats faites par Klédu ont fini de convaincre les plus sceptiques de la partialité de l’organisateur même du scrutin et de l’existence d’un complot ourdi pour offrir le pouvoir sur un plateau d’argent à un candidat.

En creux, ces constats donnent un crédit inespéré à ceux qui, avant même la tenue du scrutin de dimanche, dénonçaient déjà un hold up électoral en préparation et commandité par les tenants du pouvoir actuel au profit d’un candidat.

Mais en observant de près la situation, on peut faire le constat que ces initiatives malheureuses sont contreproductives pour celui auquel elles sont sensées profiter, c’est-à-dire le candidat IBK, et qu’elles pourraient provoquer un conflit post – électoral dont personne ne peut prévoir les conséquences. En effet, si à l’issue de ce scrutin IBK venait à être élu, que ce soit au premier ou au second tour, il serait le premier intéressé à la préservation d’un climat de paix dans le pays. L’excès de zèle démontré ces derniers jours par certains de ses soutiens ne contribuera guère à ce nécessaire apaisement, gage de toute stabilité politique.

Birama FALL

Le Prétoire du 01 Août 2013