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Crises sécuritaire et institutionnelle : quelles perspectives ?

Introduction :

Quand on touche le fond de l’abîme, il reste deux options: disparaître ou se relever.

Je voudrais faire le pari, à l’occasion de cette rencontre, que notre vieille nation, ô combien malmenée aujourd’hui, se relèvera, se redressera après avoir tiré toutes les leçons de ce qui nous entraîné dans le précipice.
Rien ne nous a été épargné au cours de l’année écoulée: une rébellion sans aucune raison légitime, la boucherie d’Aguel-hoc, l’effondrement de l’armée, le coup d’Etat, l’écroulement de l’Etat, la partition de fait du pays et l’occupation des 3/4 du territoire national, l’instauration d’une dictature moyenâgeuse, la négation totale des libertés et droits fondamentaux, le départ de plus de 500.000 Maliens contraints de quitter leurs foyers, l’oppression et l’humiliation d’un peuple jadis fier et digne qui préférait la mort à la honte et qui devint l’objet de la sollicitude du reste de l’Afrique et du monde.

Un jour viendra, et il n’est pas loin, où les Maliens n’auront pas le choix, ils se pencheront sur les causes profondes du tableau noir décrit ci-dessus, pour en tirer les enseignements, tous les enseignements en vue d’un nouveau départ.
Dans moins d’un mois, les Maliens commémoreront le 1er anniversaire du coup d’Etat qui a précipité la déconfiture de l’armée et de l’Etat, et accéléré la partition du pays.

Depuis le 6 avril 2012, date de la signature de l’Accord-Cadre entre la Junte militaire et la CEDEAO, le Mali vit dans un régime de Transition qui, à ce jour, a connu deux temps forts:

une période chaotique allant d’avril à décembre qui fut un énorme gâchis pour notre pays, une période de normalisation apparente qui coïncidera avec l’accélération de l’Histoire et l’intervention judicieuse de l’armée française qui a stoppé une double aventure: celle de la coalition jihadiste qui ambitionnait de prendre Sévaré et Mopti, les 10-11 janvier, et celle d’une autre coalition de partis et de groupes favorables au coup d’Etat qui avaient planifié le renversement des institutions de Transition les 8, 9, 10 et 11 janvier.
Mais force est d’admettre, quelle que soit la période considérée, que la principale caractéristique de notre Transition est la cohabitation de la Constitution avec le putsch.

Toutes les séquences de la vie nationale sont rythmées par cette réalité. Le retour de l’armée dans les casernes, la fin des interférences dans la vie publique, le principe républicain de soumission de l’autorité militaire au pouvoir politique civil sont restés des objectifs non atteints.
L’intervention militaire franco-africaine devrait avoir une double vertu: (1) libérer et sécuriser tout le territoire national (2) conforter les autorités constitutionnelles transitoires.

Disons-le clairement, haut et fort, l’opération Serval, la MISMA et la prochaine opération onusienne de stabilisation et de sécurisation du territoire ne seront pas suffisantes pour restaurer une paix durable après le tsunami que nous avons vécu depuis cette année 2012 de malheur.
Un indispensable processus politique doit être enclenché, sans délai, pour la refondation de la démocratie et des institutions et pour poser les jalons d’un nouveau Pacte national de paix, de réconciliation et de cohésion.
Processus politique à triple détente :
Le processus politique visera à crever les abcès, panser les blessures, tirer les leçons des secousses et des épreuves traversées, dessiner les contours du Mali post-crises et poser des fondations plus solides de l’édifice sur lequel reposera notre commune volonté de vivre ensemble.

Il aura trois étapes :

Des discussions inter-maliennes pour résoudre la crise du Nord : il s’agira d’une mini-conférence nationale, d’un congrès des communautés du Nord pour la paix, la cohabitation intra et intercommunautaire, la réconciliation et la cohésion nationales. Elle regroupera les représentants de toutes les communautés du Nord : élus, société civile, chefs traditionnels, leaders religieux, dirigeants des femmes et des jeunes. Les groupes armés qui déposeront les armes et qui se plieront aux lois de la République, dont la Constitution est la première, devront être invités à y participer.
Rappelons, pour mémoire, que la Constitution de 1992 proclame que le Mali est une République indépendante, souveraine, indivisible, démocratique, laïque et sociale (article 25).
A la mini-conférence nationale pour la paix et la stabilité participeront les représentants des communautés Songhoy, Arabe, Touareg, Peule et ceux de la communauté noire Kel-Tamasheq.

Les conclusions de ce congrès des communautés du Nord seront soumises pour amendement et validation aux assisses de toutes les forces vives de la Nation afin de sceller un nouveau Pacte national de paix.
Des élections transparentes et crédibles pour asseoir la légitimité des autorités qui en seront issues. Dans les circonstances historiques particulièrement graves que nous traversons, le prochain président de la République doit être conçu, perçu comme un Président d’une Transition issue des urnes dont les missions seront, en tirant les enseignements des crises qui ont ébranlé le pays, de refonder la république malienne, de créer les conditions politiques et institutionnelles d’un renouveau démocratique, de rechercher et de parachever un consensus autour d’un nouveau Pacte national pour la paix et la cohésion de la Nation.

Des assises nationales regroupant toutes les forces vives de la Nation: Fort d’une légitimité fraîche, le nouveau président de la République prendra toutes les dispositions nécessaires pour la réunion des Assisses nationales ou des Etats généraux de la Nation afin de réfléchir sur les causes profondes de l’effondrement de l’armée et de l’Etat, du dysfonctionnement des Institutions, des crises institutionnelle et sécuritaire : Pourquoi sommes-nous tombés ainsi ? Qui n’a pas fait quoi ? Comment AQMI s’est enkysté? Le narcotrafic ? La corruption? Où étaient les Institutions ? Où étaient les contre-pouvoirs, la société civile ? Que faisaient les partis politiques? Où étions-nous quand le pays se délitait?

Ces Etats généraux dessineront le visage de cet autre Mali qui émergera du tsunami que nous traversons. Ils amenderont et valideront les conclusions du congrès des communautés du Nord.
Ils prendront les dispositions pour le passage à une IVe République, plus sociale, plus solidaire, plus démocratique et plus représentative de la diversité et de la richesse de notre vieille Nation.
Les informations d’exécutions sommaires, d’exactions, d’amalgames et de stigmatisation qui nous viennent des régions libérées du Nord constituent une dangereuse menace pour l’unité nationale, pour la réconciliation et la paix. Le Président et le Gouvernement doivent rappeler à l’ordre, et sanctionner ceux qui, au sein des forces armées, se livrent à ces actes dont la seule finalité est de détruire ce qui nous reste de ce pays.

Rien ne saurait justifier les casses des domiciles et des boutiques de nos compatriotes arabes et touareg.
Rien ne saurait justifier des exécutions extrajudiciaires.
L’ouverture d’une enquête diligente s’impose.
La lutte contre le terrorisme, contre les terroristes et leurs associés doit se faire dans le respect de l ‘Etat de droit, dans le respect de l’intégrité physique et de la dignité humaine.

Conclusion : Pour un prochain quinquennat de Transition et de réformes

Les acteurs politiques, économiques, sociaux, religieux et culturels, tous les segments de la Nation devraient s’entendre pour faire du prochain quinquennat, quelque soit le vainqueur de l’élection présidentielle, un quinquennat d’enseignements à tirer des crises, un quinquennat de réformes, donc de transition pour asseoir de solides fondations de la démocratie et des institutions de la République, et négocier un consensus national afin de maintenir ce pays ensemble, préserver la Nation, en créant les conditions de la réconciliation et de la cohésion nationales et d’une paix véritable et durable.

Pouvons-nous permettre de nous comporter comme si rien ne s’était passé dans ce pays en 2012? Comme si le 22 mars n’avait pas eu lieu?
Pouvons-nous aller aux élections, comme par le passé, alors que les enfants des autres viennent mourir pour notre liberté et notre dignité?
PRÉSERVER LA NATION, SCELLER UN NOUVEAU PACTE NATIONAL DE PAIX ET DE RÉCONCILIATION, POSER LES FONDATIONS DU RENOUVEAU DÉMOCRATIQUE ET DE LA RENAISSANCE DE NOTRE VIEILLE NATION, telles devraient être les missions cardinales du quinquennat à venir et que l‘actuelle Transition a l’obligation de préparer.

Bamako, le 23 février 2013

Tiébilé Dramé

Le Républicain du 25 Février 2013