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jpg_une-80.jpgLes professionnels de la filière rencontrés dans différents points de vente dans la capitale sont partagés. Un petit nombre soutient que le marché n’est toujours pas suffisamment approvisionné à cause des exportations vers des pays voisins. D’autres, beaucoup plus nombreux, estiment que le marché est, en fait, victime de la conjoncture économique. Moussa Ali, un habitant de Faladjé est de ceux-là. « Je pense que le marché est suffisamment approvisionné. Le problème, c’est que les gens n’ont pas d’argent ».

Les vendeurs de moutons balancent tout autant. Boné Dicko est venu de la Mauritanie avec une dizaine de béliers pour les vendre. Il ne cache pas son inquiétude. « J’avoue que je ne comprends rien à ce qui se passe cette année. Les autres années, je faisais de bonnes affaires avec mes moutons au Mali. Mais cette année au train où vont les choses, je risque de ne pas m’en sortir », témoigne Boné Dicko qui, le week-end passé, n’avait vendu que 3 béliers en deux semaines.

AUCUNE CHARGE FISCALE

Comme d’autres vendeurs, il admet que le prix des bêtes est trop élevé mais espère que, finalement, les gens n’auront pas le choix et que ce sera la ruée vers les marchés, les derniers jours avant la fête : « par expérience, je sais que beaucoup de gens attendent les derniers jours pour acheter leur mouton. J’espère que ce sera encore le cas cette année ».

Au marché, il faut un grand talent de marchandage pour acheter son mouton à un prix raisonnable. C’est le cas de Amadou Diarra qui a réussi à acquérir un bélier au marché de bétail de Lafiabougou à 75 000 Fcfa alors que le prix initial fixé par le propriétaire de l’animal était 150 000 Fcfa. Dans ce marché, il n’y a pratiquement pas de mouton à moins de 40 000 Fcfa. Certains béliers de la race dite « Balibali » sont proposés à 200 000 voire jusqu’à 400 000 Fcfa. Ces prestigieux béliers sont évidemment dévolus à une clientèle fortunée.

Des connaisseurs imputent la petite animation des marchés à la prolifération des vendeurs ambulants qui sillonnent la ville pour proposer des moutons. Ces intermédiaires se font confier des animaux par leurs propriétaires installés dans les marchés à bétail. Adama Sangaré est un de ces intermédiaires. Comme d’autres jeunes, il arpente tous les jours les rues de la capitale avec deux béliers. Ces bêtes vendues, il va aussitôt se réapprovisionner. Il assure qu’il écoule en moyenne un mouton par jour. Sur chaque bête vendue, il empoche un bénéfice de 10 000 à 15 000 Fcfa.

Sur les principaux marchés de la capitale, les camions continuent de débarquer des cargaisons de moutons. Dans des points de vente comme celui de Lafiabougou, le prix du mouton a pourtant légèrement augmenté cette semaine. « La hausse est inévitable au fur et à mesure que la fête s’approche », avertit Issa Gouro, un des responsables du marché. Par exemple, le mouton qui coûtait 50 000 Fcfa la semaine dernière est vendu aujourd’hui à pas moins de 60 000 Fcfa. Les vendeurs expliquent que cette augmentation est mécanique car ils doivent tenir compte des frais d’entretien et de nourriture des animaux.
Interrogé sur l’exportation massive des moutons vers des pays voisins, le directeur national du Commerce et de la Concurrence, Assoumane Touré, explique que depuis 1994, beaucoup de facilités ont été accordées aux exportateurs. L’objectif de cette reforme juste après la dévaluation du Fcfa, était de booster les exportations du pays et d’aider les éleveurs à mieux profiter de la dévaluation. Une instruction interministérielle (94-001-MFC-MDRE du 22 juillet 1994) a ainsi simplifié les procédures d’exportation du bétail. Il suffit pour le commerçant de se doter des certificats provisoires d’exportation et de vaccination délivrés par le service d’élevage pour exercer ce commerce. Et l’exportation du bétail n’est soumise à aucune fiscalité. Cette libéralisation profite d’autant plus à l’éleveur qu’il peut gagner le double du prix qu’on lui propose chez nous pour son mouton.
Selon les statistiques des services de l’élevage, du 1er au 16 novembre, plus de 56 000 animaux sur pied ont été exportés dans les pays voisins. L’essentiel était destiné au Sénégal. A la même période, l’année dernière, 50 000 animaux avaient été exportés.

MOINS QUE L’ANNEE DERNIERE

Avant l’instruction citée plus haut, certains éleveurs, pour éviter de se soumettre aux conditions requises pour l’exportation choisissaient la voie de la fraude et du commerce illicite.

Pour le directeur national des Productions industrielles animales, Mamadou D. Coulibaly, avec la bonne pluviométrie, les éleveurs ne se pressent pas pour amener leurs animaux sur les marchés. « Par rapport à la même période l’année dernière, il faut reconnaître qu’il y a moins de moutons sur le marché », analyse le spécialiste.

En effet, les services de l’élevage ont dénombré sur les marchés à la date du 19 novembre (les dernières statistiques n’étaient pas disponibles au moment de la rédaction de cet article), 220 000 moutons contre 230 000 têtes au même moment de l’année dernière. « Avec une bonne récolte, comme c’est le cas cette année, les paysans ne se pressent pas pour vendre leurs animaux. Ils doivent être actuellement en pleine récolte et ils accordent la priorité à cette activité », constate le directeur des Productions industrielles animales qui prévoit néanmoins que le marché sera très bien approvisionné au cours de cette dernière semaine avant la fête ». En effet, beaucoup d’éleveurs préfèrent attendre les derniers jours pour écouler plus facilement et avec plus de bénéfices leurs animaux.

Déjà, les marchés que le ministre de l’Élevage et de la Pêche, Mme Diallo Madeleine Bâ, a visités la semaine dernière, sont correctement ravitaillés avec des prix variant en fonction de la qualité du mouton. Pour Mamadou D. Coulibaly, le prix des moutons ne répond cependant à aucune logique. C’est, bien sûr, une question d’offre et de demande mais aussi une question de prestance et d’apparences : les moutons les plus chers ne sont pas les plus lourds mais ceux de grande taille, avec des robes blanches et des têtes bien cornues.

Beau mouton ou non, la seule question qui vaille aujourd’hui est : quelle est la tournure que vont prendre les derniers jours avant la fête ? Les vendeurs tablent sur une montée des prix malgré l’affluence des bêtes. Ils connaissent le marché mais on pourrait leur faire remarquer que la gravissime pénurie de l’année dernière a largement vacciné contre les achats de dernière minute. Une observation empirique des quartiers populaires et des services publics montre ainsi que nombre de Bamakois ont déjà acquis leur mouton. Et si les prix refluaient finalement en dernière minute ? Gageons que les audacieux (ou les téméraires) à tenter ce pari, ne seront pas nombreux.

A. M. CISSÉ

Essor du 03 décembre 2008