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On agit toujours au nom d’un credo et l’argent concurrence largement Dieu, sous nos cieux. Il menace les grands équilibres qui cimentent les peuples d’avec leur foi au divin. Nous refusons d’emblée le cynisme de la Rochefoucauld et de Machiavel, mais il est certain que dans nos mœurs actuelles, il est très peu de place à l’altruisme, au patriotisme, au don de soi et à l’intérêt général.

La fête de Tabaski de cette année a lieu dans un contexte tout particulier : l’occupation des régions du « Nord du pays » par des groupes islamistes et djihadistes après avoir débouté les indépendantistes du MNLA de Gao et de Tombouctou, le coup d’Etat du 22 mars qui a entraîné une instabilité sociopolitique et institutionnelle et la levée des sanctions régionales et internationales contre le Mali.

Ces divers événements ont consacré la désaffectation de la chose politique chez nombre de Maliens et leur refuge dans la religion, comme pour échapper à la damnation divine. Tout de même, le regain du religieux islamique au Mali n’est pas une nouveauté. La réapparition de l’islam au-devant de la scène politico-économique internationale et plus spécifiquement encore dans les pays sahéliens demande à être très sérieusement documenté en vue d’une analyse correcte.

En effet, depuis près de 30 ans, les pétrodollars sont distribués par brassée dans tout le Sahel occidental. Et, l’islam y a pris des colorations diverses qui sont tantôt théologiques, tantôt économiques, tantôt politico-doctrinaires selon les circonstances et les lieux. Le Mali n’a nullement échappé à ce phénomène très ambigu d’autant que ce pays est une vieille terre d’islam soufi (pacifique) mais aussi d’islam guerrier qui provoqua dans un passé pas très lointain des djihads et la création d’Etats théocratiques en terre malienne, etc.

Depuis la mise en place du HCI au Mali, on sent une montée en puissance de l’islam sunnite (wahhabiyya) après ses démêlés avec le régime de l’US-RDA, aux premières heures de l’indépendance.

Nous relevons que lors des élections présidentielles de 2002, deux candidats estampillés « islamistes » ont été enregistrés : le candidat de l’Union nationale pour la renaissance/Faso Danbé (UNPR) et un prêcheur célèbre qui travaille à l’Organisation de la coopération islamique (OCI), Youssouf Diallo ; l’appel de certains religieux à voter pour le candidat du regroupement Espoir 2002, Ibrahim Boubacar Kéita dit IBK ; la prolifération des Dawa « appels à Dieu du tabligh pakistanais » et leurs accointances avec l’Al-Qaïda, aujourd’hui, avérées.

L’avènement des prêcheurs d’un genre nouveau qui participent aux cérémonies sociales, chantant les louanges de « parrains« sur des airs habituellement dédiés au Créateur ; les marches des militants de l’UNPR et de la Ligue islamique du Mali contre les projets de loi d’abolition de la peine de mort et du code de la personne et de la tutelle.

L’annonce officielle à la télévision nationale du report de l’examen de ces textes de lois à l’Assemblée nationale par le Haut conseil islamique du Mali après une rencontre avec l’ancien chef de l’Etat ; les récentes marches et meeting post 22 mars de ce même HCI, etc. expliquent à suffisance le regain du religieux musulman dans la vie sociopolitique du Mali.

Dans ces conditions, une interrogation sur la nécessité ou non d’impliquer le pouvoir spirituel dans la gestion quotidienne de l’Etat est effleurée par nombre d’acteurs ou d’observateurs de la vie publique.

Comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui explique le besoin ou les références du religieux islamiques dans l’espace public malien ? Est-ce à dire que les acteurs publics traditionnels ne font ou ne donnent plus sens et qu’il faille les disqualifier au profit des « gens » de foi ? En somme qu’est-ce qui explique ce besoin de foi ? Pourquoi ces soubresauts périodiques des identités à relent religieux ? Que recouvrent-elles ?

La résurgence du religieux islamique, ses manifestations, la violence passive ou active dont il recèle ne sont-ils que des modalités de luttes où se manifestent la préférence religieuse, les problèmes d’identité en construction ou en reconstruction et ou portent-ils sur des mouvements sociaux capables de lutter au nom d’objectifs généraux contre le pouvoir étatique ou le vaste mouvement d’ordonnancement de la vie publique sous-tendue par la laïcité ?

En prenant pour prétexte ces questionnements, qui, non seulement, entrevoient le devenir des sociétés maliennes mais aussi scrute l’horizon du contexte global qui l’environne et les problèmes qui assaillent, un constat s’impose : l’euphorie de la démocratisation et du multipartisme s’est estompée, le commun vouloir de vivre ensemble s’énonce dans des contextes et sous des signes multiples.

Or si le processus de mondialisation en marche partout sur la planète se manifeste par l’intégration économique au capitalisme libéral, l’intégration politico-juridique aux systèmes de gouvernance multilatéraux et l’intégration technologique aux nouveaux moyens de communication, en passant par l’intégration culturelle au modèle américain dominant, parallèlement, et paradoxalement, un autre processus de désintégration territoriale, de nationalisme ou d’ethnicité local ou transfrontalier semble se dresser face au premier. Il prend la forme apparente d’une résistance aux forces intégratrices, d’un djihad (Barber, 1996), d’un choc des civilisations (Huntington, 1997) ou encore d’une revanche des cultures (Bayart, 1981 ; Mattelart, 1995).

En rapport à cette perspective, l’affirmation de « renaissance du religieux » ne serait pas de trop. Cela traduit, en effet, une tendance lourde commencée depuis une vingtaine d’années, mais qui a pris de l’ampleur au Mali, avec la déstructuration de la Jamahiriya libyenne et l’assassinat de Mouammar Kadhafi.

Curieusement, les problèmes identitaires et religieux prolifèrent et progressent en même temps que la mondialisation, phénomène en apparence paradoxal mais qui se justifie par un lien logique de dépendance et de besoin de légitimation de l’un par l’autre (Dieckhoff, 2001 ; Pérez-Agote, 1999).

Ainsi, l’opposition entre les deux processus s’avère attrayante, d’autant plus qu’elle est palpable dans les contradictions manifestes des orientations de l’un et de l’autre : le premier prêchant un village global transparent et homogène, le second réclamant la défense des terroirs et des identités locaux imperméables et distincts (Hsab, 2002). Cependant, ces contradictions justifient-elles la corrélation inhérente au développement de ces deux processus ? Et si tel est le cas, s’agit-il d’une opposition ou plutôt d’une complémentarité ?

Des questionnements, certes, intéressants ; auxquels, nous n’allons pas esquisser de réponses, mais en suivant les sermons de l’imam de mon quartier, des traces de réponses ou de réponses en trace émergent. Qu’a dit l’imam de mon quartier en ce jour de fête de Tabaski et lors de la prière du vendredi ?

Les musulmans de mon quartier ont été gracieusement honorés cette année d’écouter deux sermons (kutuba) en un seul jour. Cela s’explique par la coïncidence de la célébration de la fête de Tabaski ou celle du « mouton » avec la prière du vendredi. Ne disait-on pas que fêter un vendredi affaiblirait le pouvoir du président ?

La fête de Tabaski, une fête célébrée en commémoration du sacrifice d’Abraham. Pour les érudits et les hadiths, Abraham était très pieux et d’un âge assez avancé. Pour accéder à la félicité divine, il avait été tenté par le créateur de l’univers en songe, une manière d’éprouver sa foi. L’épreuve consistait à immoler son unique fils issu d’un second mariage. Les lecteurs connaissent la suite de l’histoire.

Le sermon de la prière de la matinée de l’imam de mon quartier a porté sur l’ébriété et la sobriété dans la pratique religieuse et dans la vie productive. Une posture, a priori, antithétique du fait que l’islam est une religion de partage, de solidarité et non la possibilité pour une seule personne de faire main basse sur sa fortune, a été défendue avec verve. Pour comprendre le sermon de mon imam, il fallait lire entre les lignes.

Mon imam indexait là, les riches qui ne s’acquittent guère de la « zakat = l’aumône légal » et s’adonnent à cœur joie à des spéculations foncières avec la complicité des édiles. Mon imam se démarque des propos affirmant que le dénuement constitue un signe de pureté préparant des lendemains qui chantent dans l’Au-delà.

Au contraire, la richesse n’est pas une tare, soutient-il. Elle est une chance pour le croyant, car, grâce à elle, il peut exceller en matière de foi. En allouant une partie de ses ressources aux œuvres de bienfaisance ou de réalisations qui profitent à la communauté des fidèles ; le message est clair : « N’ayez plus honte de votre richesse, mais faites-en bon usage ».

S’il est prudent, il encourage la bienfaisance et les œuvres, il condamne en revanche systématiquement l’ostentation gratuite. Dans un pays avec plus de 50 % de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté, par de tels sermons, les fidèles sont clairement édifiés. Continuant sur sa lancée, notre imam ne cesse également de valoriser l’effort.

Dans son invite pour « la patience », il appelle à revaloriser ce principe dans une vision large : « La patience ne doit pas simplement concerner l’application des obligations religieuses. Elle doit aussi concerner les activités productives (…) La patience ce n’est pas le laxisme, ni la vie de farniente, mais la persévérance dans l’effort ».

Il continue dans cette logique à recommander un usage efficace du temps, et part en croisade contre le loisir inutile et autant de pertes de temps qui pourraient être investies à des fins plus utiles. Ainsi, il considère que « le premier point, dans la construction d’une vie sérieuse, c’est la nécessité de définir des objectifs ».

Dans la même veine, il appelle les fidèles à être productifs, « productif dans l’aide que tu prodigues à tes amis, productif dans l’accomplissement des œuvres, productif pour le développement de la société ».

A contrario, il regrette que toutes les initiatives de collectes entreprises dans la lutte contre la pauvreté aient échoué, en raison, semble-t-il, de la cupidité et du manque de confiance entre musulmans. Alors que l’œuvre sociale des musulmans semble réduite aux aumônes et offrandes du vendredi et en certaines circonstances (fêtes familiales et religieuses). Ces tares, à son avis, expliqueraient le surenchérissement du prix du mouton sur le marché national et de l’état actuel du pays.

A l’opposé du sermon de la matinée, celui de la prière du vendredi avait un air plus que remonté à partir d’une lecture géostratégique de la situation actuelle du pays, une lecture à mon avis pas assez claire car insuffisamment documentée, nourrie de l’écume du jour. Il dira que tous les problèmes qui assaillent actuellement le Mali est l’œuvre de trois pays, un du Moyen Orient et deux pays voisins. Suivez mon regard. Il sollicitera la chape de plomb à l’encontre de ces pays pour qu’ils oublient le Mali, parole d’imam !

Certes, « rendons à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu » et le bon Dieu dans sa mansuétude et dans sa miséricorde est en dernière instance le Seul à savoir qui est un Bon ou Mauvais religieux ; alors point de duplicité dans le jugement (la part du divin et la part de l’humain ne doivent pas se confondre) et apprenons à devenir sage, la sagesse est garante de la quiétude et de la paix sociale, aussi pour jouir du peu de respect que les uns et les autres seront amenés à nous accorder parce que nous sommes les descendants de telle ou telle personne, personne d’honneur, de probité et de sagesse infinie ; la tâche qui incombe aux guides spirituels est de nous parler droit et d’agir droit !

Et d’abord parler droit. Car nous savons parler, c’est presque notre principale ressource nationale. Parler pour construire, pour unir, surtout parler pour dire la vérité ; et non parler pour avoir, pour tromper, pour détourner, pour contourner, pour faire le « moussalahah » (cette attitude larbiniste qui consiste à ne dire jamais et clairement la vérité, mais se complaire dans d’interminable recherche de consensus). Si nous ne savons que parler, cherchons le discours qui brise le cercle vicieux des égoïsmes déguisés, des aumônes hypocrites, des remerciements larbinistes, des sectarismes, des exclusions.

Refaire du maître, du professeur, du père, du chef, du guide le relais, le dépositaire de cette parole droite et forte qui édifie les peuples et dont les partis politiques se sont distendus ! Il faut que des voix s’élèvent dans le silence des compromissions pour exiger la parole droite. Mais il faut surtout un peuple éduqué à écouter et à retenir. Ecouter, c’est toujours un acte sélectif et volontaire, mais c’est aussi le résultat d’une longue insémination de patience et de respect car, écouter c’est d’abord accepter.

Mais qu’est-ce que la parole droite sans l’acte qui la traduit et l’imprime comme la filigrane de l’humain ? Et l’on devrait retrouver dans le dessein subtil que nos actes tracent comme l’histoire de notre pays, les paroles proférées pour guider la main.

Agir droit ! Abraham a toujours voulu agir sous cette veine et décider d’immoler son seul et unique fils, marque de sa foi. Malheureusement, on agit toujours au nom d’un credo et l’argent concurrence largement Dieu, sous nos cieux. Il menace les grands équilibres qui cimentent les peuples d’avec leur foi au divin. Nous refusons d’emblée le cynisme de la Rochefoucauld et de Machiavel, mais il est certain que dans nos mœurs actuelles, il est très peu de place à l’altruisme, au patriotisme, au don de soi et à l’intérêt général. Est-ce une dérive et est-ce seulement la conséquence inévitable de notre mauvaise foi ?

D’autres plus « pragmatiques » diront que « nous ne sommes pas les seuls » ; on le sait, ce n’est pas une raison, mais quand la faim taraude le ventre tous les moyens sont bons : « nous ne sommes pas pires que les autres ». C’est là le point d’ancrage de tous les opportunismes du monde. La conscience est un hôte qui manque de délicatesse ; elle renvoie sans prendre de gants à l’image du monstre qui prospère dans les replis les plus cachés. Nous voulons agir sans avoir sous les yeux le radar éthique.

Agir droit ! Conseil difficile à donner dans ce théâtre au jeu de rôles subtil et complexe, jeu de reflets et d’ombres, d’obstacles et de transparence, de leurres et de lueurs, il faut être un bon funambule ou un jongleur pour trouver place sous ce grand chapiteau ; il faut beaucoup de foi pour continuer à faire de la morale à des sourds-muets enragés ; beaucoup de foi, et la foi est une force intérieure.

Telle est ma lecture des sermons de l’imam de mon quartier, sermons qui ont raisonné, clairs comme l’eau de source, leitmotiv d’une parole cousue dans la trame d’un argumentaire fait de rigueur et d’élégance et, si je ne l’épuise pas c’est que les paroles de mon imam comme tous les grands maîtres, des sages, – qui se font rares, malheureusement, dans l’éclairage des Maliens ces derniers moments – sont des mines inépuisables, des sources pour étancher toutes soifs !

Naffet Kéita

(maître de conférences à ULSH/FSHSE de Bamako)

31 Octobre 2012