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Les élections prochaines sont dans tous les esprits. Les débats vont dans tous les sens. Les alliances naturelles et contre-nature se font. Les alliés d’hier sont les ennemis d’aujourd’hui ou vice-versa. Pour conquérir le pouvoir et ses avantages, rien n’est laissé au hasard. Malheureusement, ceux censés être au centre des débats politiques sont aussi les plus oubliés : les pauvres du Mali.

Plus de deux Maliens sur trois sont pauvres. Nous n’avons point besoin des statistiques pour l’attester. Ils sont partout. Au marché, ils passent des journées entières pour tenter d’empocher ne serait-ce qu’un seul kopeck et subvenir à leurs besoins. Le soir, une meute de mendiants entassés à côté du Grand hôtel quémandent la pitance quotidienne à des maquisards qui rentrent des boîtes de nuit.

Pour certains, les pauvres sont devenus des professionnels qui n’ont qu’une seule mission : déranger. Plus on leur donne de l’argent, plus on les démotive à trouver une voie de sortie à leur pauvreté. Pour d’autres, la pauvreté est un fait divin. Une fatalité. La preuve en est qu’elle existe partout dans le monde entier.

Tous ceux qui raisonnent ainsi ont de mauvaises intentions ou ont tendance à masquer leur ignorance par des explications compliquées destinées à impressionner les uns et les autres. Aujourd’hui plus que jamais, des moyens simples existent pour en finir avec cette pauvreté qui prévaut dans nos villes et villages.

Essentiellement, la pauvreté a trois aspects : la pauvreté de revenu, la pauvreté d’accès et la pauvreté de pouvoir. Pour l’éradiquer, il faut nécessairement redresser ces aspects. Le premier aspect est le plus visible. Les pauvres manquent de tout parce qu’ils ne peuvent rien s’acheter. A cause de leur pouvoir économique, ils n’ont ni droit ni pouvoir, ni espoir. Pis, ils doivent payer pour recevoir des bien publics qui sont disponibles pour les moins pauvres. Ils sont harcelés par les autorités à chaque opportunité. Ils ne bénéficient de la protection de personne. Ils sont à la merci des autres. Heureusement, la pauvreté du revenu a une solution connue. Celle de la Grammen Bank montre la voie.

Un exemple à suivre

L’exemple frappant de la Grammeen Bank prouve que le micro crédit est un moyen efficace pour lutter contre la pauvreté du revenu. Il démontre non seulement que les pauvres sont solvables avec un taux de recouvrement supérieur à 98 % (plus élevés que les banques traditionnelles), mais qu’ils sont aussi des êtres rationnels qui savent saisir l’occasion.

Le résultat ne s’est pas fait entendre : ce sont 20 millions de Bangladais aujourd’hui (plus que l’ensemble de la population du Mali) ou 15 % du Bengladesh qui se sont arrachés à la pauvreté.

Le deuxième aspect est la pauvreté d’accès. Les pauvres sont éloignés de tout ce qui est le pouvoir. Ils vivent dans des quartiers éloignés. Ils n’ont ni écoles, ni commissariat de police, ni eau potable, ni électricité. Toutes les maladies y sont présentes, mais aucun centre de santé n’est à leur portée. Ils n’ont ni emplois, ni terres, ni abris et sont analphabètes pour la plupart.

Similairement, les enfants des pauvres en subissent le même sort. Bien que l’éducation représente la voie la plus sûre de sortir de la pauvreté, les enfants pauvres n’y ont pas accès. Mêmes ceux qui ont la chance de commencer l’école ne restent que quelques années. Les autres enfants rêvent d’aller à Paris en vacances, et eux rêvent de voir Koulouba. Les autres veulent des jean’s pour aller à l’école, et eux demandent juste le droit d’aller à l’école. Les autres passent le week-end en piscine et eux passent de longues journées avec maman ou papa pour avoir de quoi survivre.

La pauvreté d’accès peut être résolue en régularisant davantage les propriétés des pauvres. Une fois sûr de leurs propriétés, tout est fait pour les maintenir. Il faut davantage situer les services publics à la portée des pauvres et mettre en place les infrastructures nécessaires au maintien de vie. Un fonds national pourra être mis en place pour s’occuper de cette tâche.

Quand vous passez par l’aéroport de Paris, des pots sont placés partout pour recueillir de l’argent des voyageurs qui finira par être investi dans les quartiers sensibles. A travers une telle initiative, nous pouvons construire et des écoles et des centres de santé dans nos villes et villages éloignés.

Le troisième aspect, non moins le plus important, est la pauvreté de pouvoir. Bien vrai qu’ils constituent la majorité de l’électorat, ils sont les moins écoutés. La raison est connue : ils ne votent pas et la démocratie les exclut. Comment demander à quelqu’un qui n’a jamais gagné 250 F CFA par jour d’acquérir une carte d’identité qui coûte 3000 F CFA pour pouvoir s’inscrire sur la liste électorale ?

Le problème ici est d’ordre structurel : pour pouvoir influencer les politiques, il faut s’organiser. Mais l’organisation demande du temps et pour les pauvres, le temps constitue un luxe qu’ils ne peuvent s’offrir.

Pour penser à 2008, il faut tout de même franchir les obstacles quotidiens qui se dressent sur le chemin de 2007.

Faillites et tapages

Nos gouvernants ont failli à leurs obligations de lutte contre la pauvreté, et leurs actions en témoignent. Quand le gouvernement renonce à des taxes sur l’essence, c’est pour les usagers des transports et non les pauvres (les pauvres n’empruntent pas les dourouni). Quand le président se vante de la hausse des salaires des fonctionnaires, les pauvres sont exclus (ils n’ont pas d’emplois), etc.

Par ailleurs, durant le Mois de la solidarité et fêtes de fin d’années, de Ramadan et de Tabaski, les pauvres sont visités par ceux censés les représenter tout au long de l’année. Pour quelques sommes aux vieilles personnes, des sacs de riz et de sucre dans les mosquées, le gouvernement soulage sa conscience et le fait précéder par un bon grand tapage médiatique. Il en est de même pour les logements sociaux qui excluent immédiatement les plus pauvres.

Nous ne cesserons jamais de le répéter : au lieu de s’attaquer aux causes de la pauvreté, c’est toujours les symptômes qui attirent la plus grande attention. Et à chaque fois qu’on proteste devant les hautes autorités, la réponse est toujours la même : « La lutte contre la pauvreté n’est pas aussi simple que vous le pensez ». Peut-être ! Mais nous, étudiants du développement, sommes convaincus aussi que ce n’est pas aussi compliqué qu’ils veulent nous le faire croire. Quelques exemples suffiraient à le démontrer.

Depuis les réformes de 1978, ce sont plus de 300 millions de Chinois qui ont été libérés de la pauvreté. Les réformes de 1991 en Inde ont à leur tour, affranchi plus de 150 millions d’Indiens de la pauvreté absolue. En Inde comme en Chine, quand les temps étaient durs, ni le président, ni aucun membre du gouvernement ne circulait en Mercedes, ils ne voyageaient non plus en 1re classe. Le montant de ces économies est très peu, mais l’action est symbolique. Qu’est ce qu’on fait au Mali ? Exactement le contraire. Il est grand temps d’inverser cette tendance fâcheuse.

Aujourd’hui, les enfants des pauvres Maliens sont condamnés au travail forcé pour le restant de leurs jours. Ne pensez-vous pas que les milliards de F CFA dépensés dans les logements sociaux seraient mieux utilisés en garantissant la scolarité des enfants de rue pour les six ans de l’école primaire ? Ne croyez-vous pas que les centaines de millions de nos francs dépensés dans les bilans médicaux de nos ministres en France pourraient mieux être investis dans les centres de santé des pauvres ? Echanger les Mercedes des ministres avec des Renault ne permettrait-il pas de faire assez d’économie qui servirait d’allocation aux parents de mendiants qui laisseraient leurs enfants à l’école ?

La pauvreté humilie l’homme au plus profond de lui-même. Lutter contre la pauvreté n’est pas seulement d’ordre humanitaire ou une question d’équité et de justice, c’est aussi et surtout une question de survie de la nation. Un pays où plus de la moitié de la population est pauvre tirera, tôt ou tard, tout le pays vers le bas.

Il faut un héros national pour mettre la lutte contre la pauvreté dans le radar des politiques. Les discours scandés de Koulouba et de la classe politique ces dernières années ont montré leurs limites. Le moment est venu d’honorer la mission principale de notre temps : faisons plus pour ceux qui en ont moins, car les pauvres ne sont pas moins Maliens que les autres.

Soya Djigué

(économiste à Washington DC)

06 mars 2007.