Partager

Le lévirat, souvent forcé et combiné avec la polygamie, est de plus en dénoncée comme étant une pratique rétrograde, limitant les droits des femmes et maintenant l’idée « qu’une veuve fait partie de l’héritage ».

Certaines campagnes de prévention du Sida stigmatisent la pratique du lévirat en indiquant que celle-ci favorise la propagation de la maladie. D’autres font remarquer que la pratique est la seule mesure de protection sociale dont bénéficient les veuves et qu’il n’est pas forcément bienvenu de lutter contre elle sans en remplacer l’aspect social.

Durant l’Antiquité, le lévirat était pratiqué notamment par les Egyptiens et les Phéniciens. On en trouve trace dans la Bible, en particulier dans l’histoire de Er et d’Onan.

« Je prendrais soin de toi comme mon frère l’aurait voulu ». Une cause noble, mais qui avec le temps semble s’être pervertie. En effet, de plus en plus d’hommes n’accepteraient la charge d’une nouvelle famille que pour percevoir l’héritage.

« Cette tradition est répandue dans tous les pays où il n’y a pas de système de sécurité sociale au sens large du terme. Elle permet aux familles de ne pas sombrer dans l’indigence ». Ainsi, les familles modestes résistent mieux à la disparition du père. D’abord sur le plan financier, car la veuve conserve l’héritage de son mari au travers du remariage, ce qui, selon certains, lui permet d’éviter le piège de la prostitution.

Action de solidarité

Pour ce qui est de la vie de famille, le nouveau mari doit prendre en charge la ou les femmes et les enfants de son frère ou père comme s’ils étaient les siens. Il doit donc se charger de l’alimentation, de l’éducation et de la santé pour gommer l’absence paternelle.

Une action de solidarité qui n’est pas remise en cause si l’homme est déjà marié. Cette tradition peut donc amener les femmes à vivre avec un homme qui deviendra, ou est déjà, polygame. Dans le cas où un polygame décède, ses fils seront mariés aux co-épouses de leur mère biologique.

Derrière cette forme de mariage social, il y a parfois une volonté de garder possession de la veuve pour qu’elle reste dans la communauté de son mari, à laquelle elle appartient, et, souvent, pour que les biens du frère décédé n’échappent pas aux autres.

Cependant, dans la plupart des cas, on demande à la veuve si elle accepte la présence d’un autre homme pour l’aider dans son quotidien. Si le défunt a plusieurs frères, elle peut même faire part de sa préférence. Mais il arrive que l’on fasse peu de cas de son souhait. Les préceptes islamiques qui voudraient qu’une femme ait toujours un homme qui puisse répondre d’elle au jour du Jugement dernier est également un argument de taille amenant les femmes à accepter le lévirat.

Dans tous les cas, les débats sont ouverts.

Alexis Kalambry

Au nom du prétexte religieux

L’islam sert le plus souvent de prétexte à de nombreuses exactions à l’encontre des femmes. Pour avoir bonne conscience, on met tout sur le compte de la religion. C’est par exemple le cas du lévirat devenu un fonds de commerce pour beaucoup, surtout lorsqu’il s’agit de prendre une veuve fortunée ou l’épouse d’un riche frère décédé.

Pourtant, le prophète Muhammad (PSL) avait, en son temps, été à l’origine d’une revalorisation du statut des femmes, condamnant le meurtre des fillettes à la naissance et abolissant le lévirat qui contraignait une veuve à épouser le frère de son mari.

Mieux, le prophète était allé jusqu’à donner aux femmes la possibilité d’hériter : du jamais vu dans la société arabe du VIIe siècle ! Ainsi, la communauté musulmane ne pourra pas éternellement se réfugier derrière la religion pour justifier son immobilisme concernant la reconnaissance des droits des femmes et imposer aux femmes le lévirat et d’autres privations de liberté.

Le lévirat est un mariage souvent imposé à la veuve par la famille du défunt mari ou la sienne. La première menace le plus souvent, c’est de lui prendre ses enfants et tout l’héritage que lui laisse son conjoint disparu si elle refuse de rester dans la famille en épousant l’un de ses beaux-frères.

Quand le défunt est pauvre, la pression sociale et psychologique est moindre parce que la veuve intéresse alors peu de prédateurs d’héritages. Mais, nombreux sont ceux qui ne savent pas que le mariage forcé n’a rien à voir avec l’islam. Selon les informations dignes de foi, cette pratique aurait été une coutume de certaines tribus islamisées depuis fort longtemps et transmises de génération en génération.

Quant à l’islam, un mariage légal doit, remplir les conditions dont en priorité, les consentements de deux personnes ayant l’intention de s’unir par le mariage. Le mariage légal en islam est donc basé sur l’assentiment de chacune des deux personnes (fille et garçon), la présence du tuteur ou subrogé tuteur de la fille, deux témoins et une dot.

Présentement, en dehors de la violation de ses droits, le lévirat expose la femme à d’autres périls. Il s’agit avant tout de donner sa veuve en héritage aux frères d’un défunt dont personne ne sait de quoi il est généralement mort.

Dans de nombreux cas, c’est une femme souvent atteinte par le VIH qui épouse un autre membre de la famille. Le Mali se doit aujourd’hui de suivre l’exemple des pays comme la Tanzanie ou le Burkina Faso où les autorités tentent de mettre fin à cette pratique en multipliant les campagnes d’information et de sensibilisation.

Mais, chaque médaille ayant son revers, ce combat peut aussi exposer des jeunes veuves au célibat pour le restant de leur vie. En effet, beaucoup de veuves, jeunes en particulier, ne peuvent envisager d’autre avenir que le remariage. Si elles n’y parviennent pas là où leur statut sérologique est connu, elles n’ont d’autre solution que de chercher ailleurs un mari. En cachant bien évidemment au nouveau conjoint leur séropositivité. Ce qui nous ramène à la case départ.


Moussa Bolly

Le témoignage de Lassine

Hériter de la femme de son défunt frère n’est pas le fort de certaines personnes. Mais, souvent, le sort en décide autrement.

Lassine Traoré vit avec sa famille à la Cité Unicef. Agé de 29 ans, il est gérant d’une boulangerie. Sa vie de couple était un modèle de réussite jusqu’à ce jour fatidique du 24 juin 2005 où son frère a été arraché à l’affection de tous.

Après le temps de veuvage de ses épouses, ses parents, venus du village, ont décidé de lui donner en mariage la première épouse du défunt, originaire elle aussi du même village, la deuxième ayant été simplement libérée.

Coup de théâtre pour un jeune homme qui ne s’attendait pas du tout à un tel bouleversement. « Ma première réaction ? Je suis resté bouche bée, je ne sais combien de temps quand le messager du village m’a fait part de la nouvelle. Mais très vite, je me suis ressaisi car je ne voulais pas frustrer les sages du village. J’ai alors accepté Nabintou avec les trois enfants », témoigne-t-il.

A la question de savoir s’il mesurait toutes les conséquences de sa décision, le jeune homme fait comprendre qu’il n’avait pas le choix. « Chez nous, si les sages te disent igname et si tu répliques par manioc, tu vas le croquer loin. Après tout, mon frère n’est pas mort d’une maladie transmissible. Il était hypertendu et Nabintou aussi était consentante. Je craignais qu’il me donne sa 2e épouse aussi avec qui je n’ai jamais soufflé dans la même trompette ».

Monogame avec deux gosses, Lassine s’est alors retrouvé, du jour au lendemain, avec deux femmes et cinq enfants. Heureusement, pour lui, son frère avait bâti une fortune avec des entreprises dont il est devenu le gérant. « C’est lui qui m’a fait venir du village pour qu’on travaille ensemble. Et on a toujours marché ensemble. Donc, je gère ses biens pour nos enfants », dit-il.

En famille, Lassine reconnaît avoir traversé, au début, des moments difficiles avec sa première épouse. Celle-ci ne voulait pas d’une co-épouse et de surcroît une veuve. « Avec le temps et avec la sagesse, le respect, la gentillesse de Nabintou envers elle, elle a fini par comprendre qu’elle se trompait de combat. Aujourd’hui, elles sont les meilleures amies du monde », se réjouit l’héritier.

Si ce jeune est arrivé à s’en sortir, tel n’est pas le cas pour nombre d’héritiers de femmes qui voient leurs foyers voler en éclats. C’est pourquoi d’ailleurs, la pratique tend de plus en plus à disparaître.

S. Y. D.

les Echos du 16 fev 2007.