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L’ancien président de l’Assemblée nationale, Ali Nouhoun Diallo, nous a accordé un entretien où il donne son avis sur les régimes militaires, l’intérim présidentiel et d’autres questions brûlantes de l’heure. Lisez plutôt…

J’ai souhaité de toutes mes forces qu’on lève la suspension de la Constitution de 1992 et qu’on rétablisse les Institutions.Mais j’étais conscient de ce que ni ATT, ni son gouvernement n’étaient plus dans l’état psychologique nécessaire pour diriger le pays alors que c’est leur retour au pouvoir qui aurait été réellement conforme à la Constitution. C’est donc le président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, qui a prêté serment en tant que président de la République par intérim. On pourrait imaginer qu’au bout des 40 jours, Dioncounda prenne conscience de ce que les conditions objectives ne lui permettent pas d’organiser les élections; il pourrait alors convoquer une conférence nationale en accord avec les Institutions, élire au cours de cette conférence un chef d’Etat et un Premier Ministre de la transition, former un gouvernement de combat…Mais si on entre dans ces histoires de conférences et de réunions alors que les deux tiers du territoire national restent occupés, on donnera à la rébellion le temps de s’installer mieux et de rendre définitive la partition du Mali. Le respect des lois, c’est merveilleux, mais respecter la loi au point de vouloir organiser des élections dans un pays divisé est vraiment mauvais. C’est pourquoi j’ai adhéré à l’esprit que j’avais cru voir se dessiner dans l’Accord Cadre signé par le CNRDRE et la médiation de la CEDEAO, à savoir qu’il y aura un Premier Ministre doté des pleins pouvoirs et qui, en fait, va gérer la transition. Cet Accord Cadre nous fait donc tomber dans un régime parlementaire de fait où le Premier ministre gouverne et le président de la transition règne. Et si tel est le cas, à quoi bon vouloir congédier Dioncounda au bout de 40 jours et entrer dans de nouvelles turbulences pour lui trouver un successeur ? C’est la raison pour laquelle il vaut mieux laisser Dioncounda diriger la transition, d’autant qu’en tant que président de l’Assemblée nationale, il incarne la légalité.Toute autre solution nous ferait perdre un temps précieux alors que nos populations connaissent toutes sortes de souffrances. La classe politique doit, aujourd’hui, se mobiliser derrière Dioncounda, le président par intérim, et choisir un Premier Ministre qui aura les pleins pouvoirs. Bien sûr, tout cela ne sera pas tout à fait constitutionnel…

Donc, le capitaine Sanogo a raison de dire que le mandat de Dioncounda prend fin dans 40 jours…

Si on lit l’Accord Cadre de manière littérale, il est difficile de dire que le capitaine Sanogo n’a pas raison. Mais ce n’est pas la lettre qui compte mais l’esprit de l’Accord. Et à considérer cet esprit, il ne fait pas de doute, pour moi, que Dioncounda doit rester en poste, aux côtés d’un Premier ministre de consensus doté des pleins pouvoirs. J’estime que le CNRDRE, au lieu de caresser le rêve d’un CTSP nouvelle formule, devrait, par patriotisme, penser seulement à prendre en main les affaires militaires qu’il gérerait avec le chef suprême des armées, le président intérimaire. Que le CNRDRE détienne les postes liés à la défense et qu’il structure notre armée sera déjà une mission de haute portée. Mais je ne suis pas naïf; je sais qu’ayant fait un coup d’Etat, il est à fait normal que chacun des militaires du CNRDRE rêve de devenir un nouvel ATT ; c’est tout à fait normal également que la jeune génération civile de leur âge veuille jouer un rôle historique et prendre le destin du Mali en main. Malheureusement, je ne suis pas convaincu qu’avec la culture politique et institutionnelle qu’on a inculquée à la jeunesse malienne, on ne se dirige pas vers une grande période d’instabilité.On veut faire se répéter l’histoire. Or les grands penseurs ont dit que l’histoire ne se répète jamais et que si elle le fait, c’est sous forme de farce.Je souhaite que, comme le demandait le président Dioncounda, la jeunesse (en uniforme comme sans uniforme) oublie son égo et pense plutôt à la reconstitution du territoire et à reconstruction du Mali.

Dioncounda s’était déclaré prêt à sacrifier sa candidature pour assurer l’intérim d’ATT. Depuis qu’il a été investi président par intérim, il n’en parle plus…

Il n’en parle plus parce que, comme il l’a expliqué, le journaliste de RFI, Christophe Boisbouvier, n’a pas reproduit toute sa déclaration. Dioncounda lui a déclaré qu’il ne lui appartenait pas, mais au parti Adema, de décider s’il devait renoncer à sa candidature ou non.

Ne serait-il pas souhaitable qu’il renonce à sa candidature pour rassurer la classe politique et couper l’herbe sous le pied des militaires ?

Je ne sais pas en quoi la candidature de Dioncounda peut gêner les autres partis politiques. Chacun des candidats à la présidence de la République estime avoir une popularité suffisante pour gagner les élections. A mon humble avis – et c’est le politologue qui vous parle à présent- le renoncement de Dioncounda profiterait aux autres candidats dans une seule hypothèse: s’il n’était pas candidat, l’ADEMA se verrait alors obligé de tenir une nouvelle conférence nationale pour choisir un nouveau candidat; les autres candidats espèrent peut-être, cyniquement, tirer avantage de la pagaille que cela pourrait entraîner au sein de l’Adema, un parti dont chacun connaît le niveau d’implantation dans le pays et la détermination des militants.

L’Adema et les autres partis du FUDR se sont opposés au putsch mais n’ont pas mobilisé des foules. Est-ce à dire que les partis politiques ne représentent plus rien ?

Depuis 20 ans, toutes les fois que les listes de candidatures des partis politiques ont toujours gagné face aux listes indépendantes aux élections même si, ici ou là, quelques indépendants ont eu des succès. En outre, le CNRDRE a voulu forcer la tenue d’une Convention nationale et a décidé de la reporter sine die quand le FUDR a annoncé qu’il n’y participerait pas. Le capitaine Sanogo, qui a les services de renseignements en main, sait la représentativité réelle des partis politiques. S’il a renoncé à la Convention nationale, ce n’était pas faute d’avoir à ses côté des gens qui lui disaient que les partis ne représentaient rien et qu’il pouvait tenir sa Convention sans eux. Mais lui et ses compagnons savent qui est qui dans ce pays et qui représente quoi. Le peuple malien est resté attaché à ses partis malgré leurs tiraillements.

Que peut vraiment faire Dioncounda en 40 petits jours ?

Ce que Dioncounda pourrait faire dans ce laps de temps est très limité. Il ne lui sera pas facile de mettre la machine étatique en marche, de faire le point exact du fichier électoral, voire de l’auditer. D’aucuns parlent d’aller aux élections sur la base du fichier RAVEC. Or ce fichier est mal fait.Le RAVEC a été un vrai sabotage; on l’a donné à faire à des gamins parce qu’on ne le réalisait pas dans le but d’en tirer des listes électorales. En fait, je l’ai dit en son temps, le pouvoir ne voulait pas organiser des élections. Toutes les fois que je le disais, on me répondait par un proverbe bambara: « S’en prendre à quelqu’un pour ce qui est sorti de sa bouche est compréhensible; mais s’en prendre à quelqu’un pour ce qu’il a dans son ventre est inadmissible. ».

On me reprochait de prêter des intentions aux gens mais c’est fort d’analyses et d’informations sûres que je disais qu’il n’y aurait pas d’élections le 29 avril car le pouvoir n’avait pas l’intention de les organiser. S’il y en avait, il se serait agi d’élections bâclées où on aurait proclamé élu quelqu’un qui ne l’était pas, avec tous les risques de violences post-électorales que cela supposait.

Quelle est votre appréciation sur le capitaine Amadou Sanogo ?

J’ai retenu de l’homme deux choses. La première, c’est un grand respect des Institutions et de la culture malienne. Toutes les fois que j’ai eu un contact avec les hommes du capitaine Sanogo, j’ai découvert des hommes très polis, prêts à présenter leurs excuses quand on leur prouve qu’ils ont commis des erreurs. Exemple: lors de la tentative de lapidation des leaders politiques à la Bourse du travail par des loubards, je me suis retrouvé dans un véhicule de police; au lieu de me jeter dans le panier à salade, on m’a mis à côté du chauffeur et l’agent qui m’escortait se tenait sur le marche-pied pour ne pas me coincer. Quant on nous a amenés à Kati – un peu malgré moi, je l’avoue – j’ai noté que le capitaine Sissoko, qui nous a reçus, se montra d’une politesse exquise et nous a présenté des excuses pour tout ce qui nous était arrivé. Il y avait des blessés et sans l’exfiltration organisée par le CNRDRE, la situation aurait été pire.

La deuxième chose que je note, c’est que les discours du capitaine Sanogo n’ont pas toujours le même contenu selon qu’il parle en bambara ou en français.Il est beaucoup plus clair dans ses discours en bambara. Je ne comprends pas bien bambara mais j’ai compris qu’en langue bambana, il dit: « Nous sommes là et nous resterons ». Il dit en bambara que lui et ses compagnons n’ont pas pris le pouvoir pour le remettre à quelqu’un d’autre. Quand il parle en bambara, il a l’avantage d’être clair.

Vous ne croyez pas que le capitaine Sanogo rendra le pouvoir ?

Oh, j’ai rarement vu des militaires prendre le pouvoir et le rendre d’eux-mêmes! Même s’ils le rendent d’eux-mêmes, c’est de longues années après l’avoir pris. Le médiateur de la CEDEAO, Blaise Compaoré, est arrivé au pouvoir par un coup d’Etat et il est toujours là. C’est un constat et non un jugement que je fais. Je constate aussi que Jerry John Rawlings est resté un bon moment au pouvoir avant de passer la main: il a effectivement sorti le Ghana du marasme mais ça se compte, le nombre d’années qui lui a fallu pour estimer qu’il devait partir. Je n’incrimine ni Sanogo, ni ses compagnons, ni les camarades de l’AEEM que je vois autour du capitaine; mais je rappelle la clarté de ses discours quand il parle en bambara. Cela à son avantage et les hommes politiques doivent savoir à quoi s’en tenir.

La CEDEAO n’aurait-elle pas pu exclure le CNRDE du jeu politique ? N’a-t-elle pas trompé la classe politique malienne ?

Je ne peux pas répondre à ces interrogations. Pour avoir présidé son parlement, je sais que la CEDEAO respecte ses textes, même si cela doit pénaliser un pays comme le Mali. Je ferai donc confiance à la CEDEAO jusqu’à preuve du contraire.

Comment expliquez-vous le silence d’Alpha OumarKonaré ?

Je ne suis ni le premier ni le dernier à m’interroger sur le silence d’Alpha. Je ne sais pas pourquoi Alpha, ancien président de la République, se tait quand nous savons que pendant tout son mandat, il a condamné tout coup d’Etat où qu’il se soit produit. Je sais qu’il a même interdit à ses ministres de siéger aux côtés d’un prétorien. Mais je constate, avec d’autres hommes politiques d’Afrique et d’ailleurs, qu’il se tait. Nul ne comprend ce silence. Je ne peux que constater, m’interroger et m’étonner.

Quelle durée devrait avoir la transition ?

Elle devrait durer au moins deux ans, vu que nous devons reconquérir les deux tiers du pays, organiser des élections crédibles afin qu’en plus des malheurs que nous avons connus, nous ne connaissions pas une crise post-électorale.

Il se raconte que les rebelles veulent plutôt de l’argent que l’indépendance de l’Azawad …

J’ai du mal à croire qu’Iyad Ag Ghaly, Assalad Ag Habi, Hassane Ag Medy, pour ne citer que ceux que j’ai côtoyés, veuillent l’indépendance de cette zone, avec leur connaissance de ce que le pays, malgré sa pauvreté, a pu faire pour les régions du Nord. Je souhaite m’asseoir devant eux pour échanger des parts de vérité.

Quels conseils donneriez-vous au capitaine Sanogo ?

Il est capital que les forces armées et de sécurité se ressaisissent. Aujourd’hui, elles peinent à convaincre les Maliens qu’ils ont eu raison de se sacrifier pour les entretenir. Il leur faut se ressaisir pour redorer leur blason car le sentiment général est que ne règnent plus dans l’armée les notions de servitude et de grandeur militaires. A tort ou à raison, beaucoup de Maliens pensent que depuis le coup d’Etat du 19 novembre 1968, l’armée est devenue une fonction publique bis. Ces préjugés ne tomberont que si l’armée se ressaisit. L’appel que j’ai à lancer au capitaine Sanogo et à ses compagnons, c’est qu’ils comprennent que pour beaucoup de gens, leur coup d’Etat ne serait acceptable – même s’il ne justifie pas – que s’ils reconstruisaient une armée et faisaient face aux occupants. Toute autre bataille serait une simple façon d’exercer le pouvoir sans répondre aux aspirations du peuple.

La seule chose, aujourd’hui, qui permettrait que renaisse l’amour du peuple malien pour son armée, c’est que le capitaine et ses hommes restructurent l’armée et la renvoient au combat. C’est ainsi qu’ils prouveront qu’en réalité, la débâcle de l’armée malienne au nord était due à un manque de moyens. Il faut d’ailleurs souligner que ceux qui ont une certaine culture savent que des armées, comme celle du Vietnam à Dien Bien Phu contre l’armée française, ont prouvé que ce n’est pas l’armement qui compte dans la guerre, mais plutôt le moral, la détermination des troupes.Quand les Américains ont remplacé les Français après la défaite de Dien Bien Phu et le partage du Vietnam, c’est l’armée la mieux équipée du monde qui a été battue par celle du Vietnam.

Donc, «Nous n’avons pas d’armes, nous n’avons pas d’armes, nous n’avons pas d’armes! » n’est pas un discours qui peut convaincre les hommes qui ont suivi les luttes révolutionnaires de ces dernières décennies. Souvenez-vous de la petite Cuba a fait échouer militairement la plus grande puissance mondiale, l’Amérique, notamment lors de la Baie des Cochons.

A mon avis, si l’équipe du Capitaine Sanogo veut garder la sympathie du peuple malien, elle doit méditer sur le coup d’Etat du 19 novembre 1968, celui des 14 officiers (il n’en reste plus de nos jours que 3, je crois); ils doivent tirer les leçons de toute l’histoire du CMLN. Il faut qu’ils méditent aussi sur la fin tragique du général ATT, une fin qui plonge le pays lui aussi dans la tragédie.

Il y a probablement des hommes qui sont derrière ces jeunes militaires qui leur donnent toutes sortes de conseils mais je souhaite qu’ils soient habités par le souci de servir leur pays et non d »écouter les laudateurs. Ces derniers ne se démènent ni pour eux ni pour le Mali mais pour leurs seuls intérêts. Je demande au capitaine Sanogo et à ses hommes d’ouvrir bien les yeux et les oreilles et, surtout, de faire travailler leur cerveau.

Interview réalisée par Tiékorobani et Abdoulaye Koné

Procès Verbal du 17 avril 2012