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Au fur et à mesure que le pays sombre dans le chaos avec un trépied bancal, les voix se font de plus en plus rares au sein notamment des partis politiques et de la société civile pour décrier les situations de fait et l’illégalité. La junte a-t-elle alors réussi à imposer sa politique de terreur ?

Bamako s’emmure de plus en plus dans un silence coupable. La forte tension et les mouvements de colère de la société civile et de la partie lucide de la classe politique suite au coup d’Etat du 22 mars dernier baissent en intensité. Certains expliqueraient cette accalmie par l’effectivité du retour à l’ordre constitutionnel avec l’investiture du président de la République par intérim et la réactivation des autres institutions de la République.

Mais de quel retour à l’ordre constitutionnel s’agit-il ? Qui dirige réellement le bateau Mali en lieu et place des institutions républicaines ? Si les différents mouvements avaient pour but le retour des militaires dans les casernes et la priorisation de la reconquête du Nord, il faudrait avoir le courage d’admettre que ces objectifs n’ont pas été suffisamment atteints.

Le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE) a habilement fait échouer les mesures visant sa mise à l’écart du pouvoir. Comme l’a récemment confié un diplomate en poste à Bamako à un média étranger, « le capitaine Sanogo est très intelligent. Sachant bien qu’il ne peut pas s’éterniser au pouvoir, il roule la Cédéao dans la farine et évite de lâcher rapidement le pouvoir pour ne pas donner une impression de faiblesse à ses camarades co-auteurs du putsch du 22 mars ».

Pis encore, l’ex-junte détient les portefeuilles à enjeux réels du gouvernement Cheick Modibo Diarra en cette période de guerre pour le Mali et dans la perspective d’élections générales. Pourtant, les premiers jours qui ont suivi le coup d’Etat avaient laissé croire que les ex-putschistes n’auront d’autres places que leurs casernes et les fronts au Nord. Mais, la dissonance au sein de la classe politique et l’instauration de la terreur par le CNRDRE ont fini par annihiler le poids des pressions internes.

Des marches pacifiques sont annulées ou reportées sine die pour des raisons peu évidentes. Des leaders politiques et des acteurs clés du Mouvement démocratique de 1991 dont on n’aurait jamais imaginé le silence en pareilles circonstances se cachent aujourd’hui à Bamako.

La peur a eu raison d’eux alors qu’il y a peu de combats dans le monde contemporain qui valent celui de la défense des valeurs démocratiques et des idéaux fondateurs d’une République de référence. C’est pourquoi, l’on pourrait douter de la conviction de beaucoup de nos hommes politiques et figures nationales.

Un réveil salvateur requis

Si, après seulement quelques coups de gueule, ceux qui ont pour vocation la conquête et l’exercice du pouvoir dans un environnement démocratique se résignent à leur sort quand la nation tangue, il y a de quoi soupçonner leur capacité à remettre le pays sur les rails. Or, les leaders d’opinion ont tout à gagner dans la dénonciation des situations de fait malgré l’hostilité de l’environnement. Et cela est d’autant plus vrai que « la prospérité montre les heureux, l’adversité montre les grands ».

Le CNRDRE aura réussi sa stratégie de musèlement des voix influentes à travers l’instauration de la terreur. Les millions de Maliens épris de paix et de démocratie n’ont que leurs yeux pour pleurer. En tout cas, la récente interview du capitaine Sanogo sur la chaîne de télévision Africable a fini de les persuader que le retour à la normalité et aux ingrédients qui faisaient la fierté de notre peuple n’est pas pour bientôt.

Dans un style empreint de cacophonie, le leader des ex-putschistes n’a pas convaincu grand monde de sa non-ingérence dans les affaires politiques et les agissements de son clan, particulièrement les arrestations arbitraires.

Par moments, il a affirmé « n’être au courant » de rien, tantôt il a sous-entendu qu’il était le principal instigateur de tout ce qui se passe dans la cité. Le capitaine a donc insinué qu’il était au départ et à la fin des actes posés par ses camarades du CNRDRE. Ce qui lui permet, à son entendement, d’annihiler toutes velléités de « déstabilisation » des frondeurs.

Si bouleversement il y en a aujourd’hui, c’est celui que les adversaires de notre pays ont occasionné dans le Septentrion. Difficilement crédible dans son argumentaire, Amadou Haya Sanogo a fait savoir que le Nord était sa « priorité » au moment où il est l’un des artisans de la bataille de leadership à Bamako, qui empêche l’offensive contre nos antagonistes au nord dans les conditions idoines.

A quelques jours de la fin des 40 jours prévus par la Constitution pour le mandat du président de la République par intérim, les incertitudes planent sur le pays autour de la prorogation du mandat de Dioncounda Traoré, comme le souhaite la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), et la volonté des ex-mutins de s’adjuger encore illégalement certaines prérogatives. L’impasse se renforce et le pays pourrait se faire entendre contre ses fils qui seraient animés par une volonté contraire à celle du peuple.

Ce qui est certain, le concours de la Cédéao et de la communauté internationale en général ne saurait être efficace que si les Maliens parlent le même langage ou du moins mettent nettement en minorité les « ambitieux du pouvoir » et les « opportunistes » de la nation. En dépit de quelques couacs, la gestion de la période transitoire en Guinée a été un succès grâce à l’engagement et à la solidarité de tous les Guinéens afin de sauver l’image de leur pays et mettre rapidement fin à l’hégémonie d’un groupe d’individus.

Ogopémo Ouologuem

(correspondant aux USA)

Les Echos du 11 Mai 2012