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Nord-Sud quotidien a publié, ces derniers mois, des cas de sorcellerie dans la région de Gagnoa. On se souvient de Ziadré Julien qui, en sorcellerie, a tiré à bout portant sur son neveu. Accusé, il a répondu : « c’est mon poulet que j’ai mangé ».

Sans commentaire. Ou encore le cas de Mazo Mireille, cette élève de 3eme qui n’a pu présenter le brevet d’études du 1er cycle (BEPC) par la faute des sorciers qui ont disposé de sa vie. Mais le cas qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive est incontestablement celui de Damonoko Florence. Jeune fille originaire de Kpogropa, un village de la sous-préfecture de Ouragahio dont le visage a été boursouflé comme celui d’un porc. Ses bourreaux lui reprochaient de ne s’être pas soumise à leur volonté. Ils voulaient que Florence livre son père à la coterie. Aux dernières nouvelles, Florence semble se porter mieux, depuis que l’abbé Abékan a décidé de la prendre en charge. Les cas de pratique ensorceleuse sont légion, des connus au moins connus.

Le cas Florence

D’où l’intérêt pour nous de savoir pourquoi la sorcellerie fait ravage à Gagnoa. Sur la question, les avis sont partagés. Pour certains, ce sont les avantages liés aux funérailles qui poussent certaines personnes dans la sorcellerie. Ouraga Wedji dont le fils a fait les frais des sorciers, explique « chez nous il y a beaucoup de passion autour des funérailles. Je ne vous le cache pas, les funérailles sont devenues un fonds de commerce. Pour organiser des funérailles par exemple, toute la famille se cotise.

Une fois la cérémonie terminée, on se partage les acquis de ces funérailles entre les membres de la famille », dit-il. Dans ce cas, plus il y a de funérailles, plus on gagne de l’argent. Et, l’un des moyens pour avoir accès à ces funérailles, donc à l’argent, c’ est de tuer en sorcellerie. « C’est pour cela que les gens sont portés vers cette pratique », pense Alfred. Pour d’autres par contre, la sorcellerie gagne en importance à cause du développement socio- économique qui devient de plus en plus une réalité dans la région. Ecole, château d’eau, centre de santé, électrification villageoise, toutes ces infrastructures, quelques jours avant leur inauguration, servent de prétexte aux sorciers.

Selon des informations, l’inauguration de ces structures donne l’occasion de fête où le sorcier s’y invite. Pour pérenniser l’œuvre fêtée, il a besoin de sang humain dont il se sert pour faire la libation. Cette demoiselle que nous avons trouvée dans un centre d’exorcisme, a accepté de nous parler à condition de préserver son identité. Elle a donné son exemple personnel et dans lequel se retrouvent de nombreux jeunes « Il y a un mois, je faisais des songes dans lesquels on me poursuivait.

A mon réveil, j’étais toute essoufflée. Je perdais l’appétit et je maigrissais. Quand je suis venue chez l’exorciseuse, elle a dévoilé que ce sont les sorciers qui m’en voulaient », déclare-t-elle ; puis elle continue, après s’être badigeonnée de caolin blanc « j’étais sur la liste des jeunes de mon village dont le sang devait servir à célébrer la fête de la lumière du village. Chaque fois qu’il y a un projet de développement à inaugurer, les sorciers doivent tuer », nous confie-t-elle.

Après deux mois passés entre les mains de la guérisseuse, elle sortira bientôt parce qu’elle ne court plus de danger. Dans le centre où nous l’avons trouvée, elle n’y est pas seule. La majorité des pensionnaires sont là pour se mettre à l’abri des pratiques de l’ennemi. Le constat qui nous a été donné de faire, est que les jeunes sont majoritaires. « Le plus souvent, les victimes de la sorcellerie sont des jeunes. Ils sont les plus actifs donc les plus exposés », témoigne Gnazalé Laurent, qui dit avoir été plusieurs fois attaqué par les sorciers. A défaut de mettre un terme à sa vie, ils l’ont réduit à presque rien. Ce brillant étudiant n’a pu se faire une place au soleil. En dépit de sa licence en allemand, obtenue à l’université d’Abidjan Cocody, il court les débits de boisson.

Pour Sery Stéphane, le patron de la Fesci au lycée municipal de Guibéroua, les élèves et étudiants sont la cible privilégiée des sorciers. « C’est en milieu scolaire que les sorciers frappent beaucoup. Ils peuvent lire l’avenir. Quand ils savent que l’étoile d’un élève va briller, ils se mettent en travers de son évolution en l’éliminant physiquement », dénonce le fesciste. Aussi, reconnaît-il que, par moments, les élèves eux-mêmes y prêtent le flanc. « Quand mes camarades arrivent au village, ils se montrent et vont même narguer les villageois en faisant prévaloir leur niveau d’étude. Par jalousie, le sorcier peut te donner la mort parce qu’il n’aime pas qu’on le défie », prévient l’élève.

Le spiritualiste G. Patrick, après avoir défini le sorcier comme quelqu’un qui a un plus sur les autres en matière de connaissances, avoue que les victimes se recrutent à tous les niveaux. Mais c’est le cas des élèves qu’il trouve pitoyable. « Le cas des élèves fait mal parce que c’est une graine qui germe et on la détruit ».Pour Wedji Alfred, les victimes de la sorcellerie sont ceux qui appartiennent à une certaine classe sociale. « Le sorcier ne s’attaque pas à un bon à rien. Il retient dans son collimateur les gens de bonne famille, disons quelqu’un qui a un bel avenir », avance-t-il.

Ces propos se justifient à travers le cas de Gnagoré Honoré. Il était infirmier d’Etat lorsque son oncle l’a enlevé à l’affection des siens en le transformant en poulet puis il en fait un festin. Dapleu Félix, ce grand féticheur, porteur de masque, est du même avis. A peine est-il arrivé à Gagnoa, en provenance de l’ouest montagneux qu’il fait déjà parler de lui. « J’ai arrêté 7 sorciers ici dont le chef suprême. Celui qu’on pourrait appeler le préfet de région des sorciers de Gagnoa.

Leur cible, ce sont ceux qu’on appelle communément les grands types », nous apprend-il. Puis, en donne les raisons. « La chair des cadres est très tendre à manger. En plus, quand il s’agit de la vendre, le kilogramme sur le marché des sorciers est à 500 mille francs », révèle le féticheur. Il a divisé son quartier général en deux camps. Le premier qui fait office de violon, abrite les sorciers démasqués.

Les élèves, cibles préférées des sorciers

Le second sert à la fois de bureau et de domicile. De nombreuses personnes venues en consultation ou pour se faire soigner attendent leur tour de réception. Nous usons de nos relations pour avoir accès à Dapleu. Le cadre présente un décor propice à un lieu d’exorcisme avec tous les atours. Il nous présente l’autorisation lui permettant d’exercer son activité. Un document signé conjointement des mains du préfet de police et du maire. Le maître des lieux nous apprend que ceux qu’il a retenus comme prisonniers, doivent débourser la somme de 150 mille francs, un cabri et un coq rouge. Cette amende incombe aux sorciers de grades supérieurs.

Ceux qui sont de niveau inférieur, doivent s’acquitter de 35 mille francs et deux de coqs rouges. Ensuite, ils seront dépossédés de leur pouvoir maléfique. Pour le féticheur, peu importe les raisons qui peuvent expliquer les méfaits de la sorcellerie. Il se dit prêt à faire obstacle à tous les mangeurs d’âmes et autres chamans dans l’intérêt de la société. Même chez les hommes de loi que nous avons approchés, ils n’ont pu nous expliquer les raisons de ce maléfice ravageur « Nous ne faisons que recevoir les dossiers. Nous sommes en amont et ne gérons pas ce qui se passe en aval », s’est justifié le magistrat.

Il reconnaît qu’il n’est pas aisé de juger un sorcier pour deux raisons. « D’abord, c’est une infraction métaphysique. Le juge n’a pas été formé au mysticisme. En la matière, ce sont les aveux qu’on considère. Dès lors qu’il n’y a pas d’aveu, c’est difficile », avoue-t-il. « Ensuite, il faut certaines preuves extra-judiciaires telles-que le « gopo » en pays bété qui, généralement, ne repose sur aucune base scientifique », regrette l’homme de loi. Il apparaît donc complexe de prouver la culpabilité d’un prévenu en sorcellerie.

A moins que le coupable avoue. Et là encore, il faudrait que son acte trouble l’ordre public. C’est l’article 205 du code pénal qui en parle dans son chapitre 3. « Est puni d’un emprisonnement d’ un à 5 ans et d’une amende de 10 mille à 1 million de francs, quiconque se livre à des pratiques de charlatanisme, sorcellerie ou magie susceptibles de troubler l’ordre public ou de porter atteinte aux personnes ou aux biens ». La loi semble limitée quant à pouvoir maîtriser et cerner la sorcellerie dans toutes ses dimensions. A l’époque le célèbre magistrat, Créppy avait proposé que les magistrats soient formés à la sorcellerie pour mieux appréhender la question pendant les audiences. Jusque-là sa requête est restée sans suite pendant que la lutte entre les forces du bien et celles du mal continue de rythmer la vie du citoyen.

Alain Kpapo à Gagnoa

Source Abidjan.Net